jeudi 10 mai 2012 - par Henri Diacono

L’autre 8 mai 1945

La France apaisée. Devant mon poste de télé. Le 8 mai 2012 au matin. Sur le petit écran, un cortège d’une douzaine de limousines noires aux vitres teintées. La toute dernière est entourée d’une vingtaine de motards de la République en costume d’apparat. Ce long serpent sérieux et silencieux avance à petits tours de pneus vers l’Arc de Triomphe qu’il atteindra après une courte pause devant la statue du Grand Charles, sur le faux Paradis que sont les Champs Elysées. Le reptile motorisé a l’apparence d’un convoi funèbre.

Un chef nous quitte, un autre nous arrive.

Quelques tonnes de minutes plus tard, innombrables poignées de mains. Des kilos multicolores de médailles sur de vieilles poitrines chancelantes. Des drapeaux, des bises, des fleurs, une flamme qui s’éveille sous la blessure … d’une épée, des gants blancs, des képis et chants patriotiques. Les visages sont graves. La musique est grave. Une légère brise printanière soulève les mèches rebelles. Il fait frisquet. Des écharpes, des manteaux et pourtant, dit-on, en mai fait ce qui te plait question costumes ou uniformes.

Par la présence de deux Présidents de sa République, le sortant et le rentrant, la France apaisée célèbre à sa manière le 67° anniversaire de la fin la deuxième guerre mondiale. Celui de la victoire sur le nazisme.

C’est qu’elle a de la mémoire la France avec ses 11 novembre et 8 mai. La France, mon pays, qui me fait quelquefois briller les yeux à l’écoute de son hymne pourtant sanguinaire. Les strophes qu’ont chanté voilà bien longtemps et pour la première fois, des soldats venus comme moi de la Méditerranée. La France et sa longue histoire glorieuse. De Napoléon que je n’ai jamais pu encadrer et de ses écrivains qui ont enchanté ma jeunesse. Comme elle aime à se souvenir !

Mais cette France là se souvient-elle d’un autre 8 mai 1945 ? 

Ou plutôt du même 8 mai 1945 ?

De l’autre côté de Mare Nostrum, sur une terre où ma mère avait vu le jour, 34 ans plus tôt. En Algérie. Dans le Constantinois, si proche de la Tunisie où je vis après y être né. En plein cœur des montagnes de la Kabylie, berceau des berbères à la fierté bien plantée dans le cœur. Les premiers locataires de l’Afrique du Nord, dont les ancêtres ont résisté à toutes les invasions comme à toutes les servitudes.

 « C’est en 1945, le 8 mai, que mon huma­ni­ta­risme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme.  » a écrit bien plus tard, l’écrivain algérien d’expression française, Kateb Yacine, alors lycéen à Sétif. 

Sétif, Guelma, Kherrata des noms qui résonnent l’horreur. 35.000 à 40.000 morts. Tous berbères. Ou presque. Tous, ou presque, musulmans. Parmi eux 10 morts et quelques blessés sont comptés comme des « européens » et soldats français.

Le gouvernement tricolore de cette époque, sous la houlette du Général de Gaulle, compte dans ses rangs des socialistes et des communistes. « L’Humanité » organe du PCF écrit qu’en Algérie, quelques dizaines de manifestants musulmans pronazis sont morts lors d’affrontements avec les forces de sécurité. 

Forces de sécurité ? Sous le commandement du Général Duval, une armée. Les mercenaires de la Légion Etrangère, les tabors marocains, les sénégalais et des français métropolitains. Dix mille au total. Des milices de civils armés. Tous des autochtones. Les policiers. Des futurs OAS. Des avions et des canons. Le tout pour réprimer les premières manifestations nationales d’algériens, jeunes et vieux confondus sous un drapeau vert et blanc et défilant dans le calme dans les rues principales des trois villes.

Les autorités françaises chiffrent à « 500 à 600 tués » le nombre des victimes parmi les manifestants. Il y en a eu effectivement plus de 35.000. Femmes, enfants, des bébés même, des cadavres jetés dans de la chaux vive. Le vide à tout prix, maison après maison. Dans toute la région. Le 8 mai et les jours suivants.

Silence de plomb en France. Jusqu’en 2005, soixante ans plus tard. Le 27 février de cette année là, lors d’une visite à Sétif, M. Hubert Colin de Verdière, Ambassadeur de France à Alger, qualifie les « massacres du 8 mai 1945 de tragédie inex­cu­sa­ble. » Cet évènement constituera la première reconnaissance officielle de la res­pon­sa­bi­lité de la République Fran­çaise.

En ce 8 mai 2012, en France aucune commémoration de cet acte. Aucun geste. Aucune ligne dans les médias, aucune parole sur les écrans de la France Apaisée. Ou plutôt, si. Un seul. A Marseille sur l’un des quais du Vieux Port une dizaine de personnes faméliques sous une banderole franco-algérienne ont marqué l’évènement.

Il est bon, il est fort que la France, mon pays, se souvienne des barbaries. Mais j’aimerai tant qu’elle se souvienne de toutes les barbaries. Y compris les siennes.



17 réactions


  • Albar Albar 10 mai 2012 10:47

    Le barbare ne se reconnait qu’en bienfaiteur, tout imbu de sa supériorité qu’il est, il ne voit pas le massacre, il civilise croit-il ! 


  • gordon71 gordon71 10 mai 2012 10:52

    bonjour

    et merci de cet hommage aux morts qui ne comptent pas aux victimes sans intérêt, bien peu nombreux les « républicains » à faire le fameux travail de mémoire et à reconnaître l’atroce vérité

    merci encore pour les anonymes et leur mémoire qui n’intéressent personne


  • Il mate, Albar. Le barbare est surtout un idiot sanguinaire, une brute et ne croit qu’en sa force.
    Il détruit, étouffe la contestation dans l’oeuf, sans se rendre ompte le pauvre, qu’à terme , en agissant de la sorte il court à sa perte.
     Je me suis souvent posé la question sur l’incohérence ou la bêtise des hommes du pouvoir français sur les terres d’AFN à cette époque. En Algérie le premier mouvement nationaliste est né en 1920 sous la férule de Messali Hadj et en Tunisie, en 1934 Habib Bourguiba créait le parti nationaliste Néo Destour. Mais bon sang il fallait être aveugle ou sourd pour ne pas commencer à composer avec de tels mouvements plutôt qu’essayer de les étouffer. Car en choisissant cette seconde option il était clair que tôt ou tard on déboucherait sur une scission sanglante. Ce qui a été le cas. Surtout en Algérie. Des milliers et milliers de morts inutiles.


    • D’accord - en partie - avec vous Schweizer, mais j’ai sous les yeux un texte de De Foucault (je pourrai bientôt l’exploiter ici) daté de 1910 oui, 1910 adressé à un politique parisien dans lequel, au sujet de l’Algérie, il démontre de long en large à quoi devrait s’attendre la France si elle ne réagissait dans le bon sens vis à vis des algériens autochtones. Sa conclusion était qu’il nous fallait les convertir au catholicisme ce en quoi, à mon avis il se trompait peut-être.
       Mais si son correspondant avait été un homme éclairé il aurait compris qu’il fallait à l’époque associer très rapidement les algériens à la gouvernance de leur terre après leur avoir donné l’égalité des droits.


    • gordon71 gordon71 10 mai 2012 20:08

      bien sûr avec le recul il fallait transiger faire des compromis


      mais que faites vous du contexte international, la russie et surtout l’EGYPTE étaient elles prêtes à laisser faire cette évolution pacufique ?

      je crois que ces duex pays sont pour beaucoup dans l’irruption immédiate de la violence qui empêchait tout retour en arrière...

    • a Sweicher et Gordon,
      Pour sûr que les arabes, contexte international ou pas, en Afrique du Nord auraient continuer de considérer les « européens » dont la très grand majorité étaient sur ces terres depuis plusieurs générations (ma famille a laissé des traces en Tunisie en 1753), comme des étrangers, mais pendant un temps seulement. Car progressivement en les associant étroitement à la conduite de leur nation, ils auraient terminé d’en avoir le contrôle en conservant toutefois parmi eux en tant que citoyens bon nombre sinon la totalité de ceux qui les y avaient aidés. 


  • gordon71 gordon71 10 mai 2012 14:41

    Yves courrière

    Le journaliste et écrivain Yves Courrière, décédé mardi à l’âge de 76 ans, avait levé les tabous sur la guerre d’Algérie à la fin des années 60 ..

    il est l’auteur d’un film ( sans nom) uniquement à bases d’images d’archives

    que j’ai dans mes archives mais introuvable sur internet


  • gordon71 gordon71 10 mai 2012 15:04

    le film a un nom

    la guerre d’algérie
     tout simplement

    http://www.youtube.com/watch?v=2jcVKfZIVkw&feature=related


    • Gordon,
      Yves Courrière qui après avoir été envoyé special de RTL comme journaliste en Algérie pour couvrir les « évènements » avait écrit avec l’aide son épouse un fameux livre sur la Guerre d’Algérie en plusieurs volumes, était un ami. 
      Avec l’annonce de sa disparition rejaillit tout un pan de ma mémoire dans laquelle sont nichés les vrais compagnons de route parmi lesquels le peintre Raymond Moretti et le journaliste-romancier Louis Nucéra, eux aussi disparus prématurément, jouaient un grand rôle.
      Je savais, depuis la Tunisie, Yves malade mais pas sur sa fin.
      On lui doit également une volumineuse biographie de Joseph Kessel que nous tous recevions souvent à Nice.
      Il y a si longtemps. 


    • gordon71 gordon71 10 mai 2012 17:08

      quelle chance d’avoir connu de telles « pointures »

      je vous envie , et je me sens parfois si orphelin dans mon époque quand j’allume (rarement) la télévision


    • Il est vrai Gordon71 que ces amitiés ont été, comme toutes les amitiés, très enrichissantes, mais si, dans cet ultime parcours qu’est le mien, je n’ai aucun regret à formuler sinon celui d’avoir à pousser plusieurs coups de gueule, il me manque de plus en plus celui, cher à mon coeur, à qui je pourrais dire de temps à autre « te souviens-tu » . 


  • njama njama 10 mai 2012 23:30

    Mai 1945

    Puisque la Syrie occupe l’actualité ...

    Proclamation du général Catroux, le 1er juin 1941, accordant l’indépendance à la Syrie et au Liban :
    « Au moment où les forces de la France Libre unies aux forces de l’Empire britannique, son allié, pénètrent sur votre territoire, je déclare que j’assume les pouvoirs, les responsabilités et les devoirs de représentant de la France au Levant (..). Je le fais au nom de la France Libre, qui s’identifie avec la France traditionnelle et réelle, et au nom de son chef, le Général de Gaulle.
    En cette capacité, je viens mettre fin au régime du mandat et vous proclame libres et indépendants, et vous pourrez soit vous constituer en Etats séparés, soit vous unir en un seul Etat.
    Votre statut souverain sera garanti par un traité dans lequel seront définies nos relations réciproques. »

    Les Gaullistes remplacèrent les Pétainistes, sans respecter leurs promesses. La tension monta. Il y eut des manifestations où l’on cria : « A bas la France ! A bas de Gaulle ! ». La révolte contre la France Libre embrasa le Liban et la Syrie, soutenue par les régimes arabes voisins.
    11 novembre 1943 : Jean Helleu, délégué général de la France Libre, fait établir le couvre-feu. Le général ordonne l’arrestation du président de la république libanaise, Bechara el Khoury, le président du Conseil Ruad Solh, et les principaux ministres et députés.

    Le 29 mai 1945, après dix jours de manifestations ininterrompues, les Français, sous l’ordre du général Frenand Olive, dit Oliva-Roget bombardent Damas pendant 36 heures d’affilée. Les morts et les blessés se comptent par centaines. Une partie de la ville est détruite par ce bombardement dont le parlement syrien, et le quartier environnant qui est maintenant surnommé Hariqa, la Brûlée.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Syrie_mandataire


    • Njama, je vous avoue que j’attendais avec impatience ce rappel. Egalement sous un gouvernement conduit par De Gaulle, ce grand chef qui n’est pas sans taches lui aussi, ce ne sont pas des centaines mais de milliers de syriens qui ont été massacrés par des balles et obus français et pas seulement à Damas, je crois.
      Heureusement que certains français gardent en mémoire les actes inqualifiables commis par leur pays dans une histoire somme toute récente et pour ma part j’attends encore le chef d’Etat qui, à l’instar de Jacques Chirac pour le Vel d’Hiv et la chasse aux juifs durant l’occupation allemande, daigne évoquer et « regretter » ces massacres inutiles. 


    • njama njama 11 mai 2012 11:01

      Bonjour Henri

      J’ai beaucoup aimé le titre de votre article. Avec vous, dorénavant il y aura « le 8 mai » ET « L’AUTRE 8 MAI ». Il est nécessaire de ne pas embrouiller l’histoire, contrairement à ce suggérait il y a quelques mois ce leader sortant, présent ce 8 mai 2012, .
       http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/sarkozy-et-le-jour-national-de-104099#forum3119896

      L’un fut un jour de liesse.
      L’autre un jour qui pleure.
      Qui pleure encore à Marseille sur l’un des quais du Vieux Port, et Dieu sait, sûrement ailleurs.
      « L’AUTRE 8 MAI » a sa fierté, il ne voudrait pas je crois qu’on le confonde.

      Vous avez l’âge de ma mère, la mémoire que je colporte n’est pas la mienne. Je constate comme vous qu’elle n’est pas encore bien visible cette « mémoire », ce n’est pas celle qu’on apprend sur les bancs d’école, c’est celle qu’on découvre un peu à la fois dans les caves de l’Histoire. Elle est encore mal-connue, elle peine à dire ses mots, et « ses maux ».
      La gloire s’exhibe aisément, la honte nous renvoie au troisième sous-sol.

      Comment ne pas faire le rapprochement avec ce qui fut perpétré en Syrie à la même époque, l’analogie est si forte, l’évidence si criante, et ô combien blessante, à percer le cœur.

      Vous aimeriez qu’un grand héraut de la Nation en parle à pleine de voix de cet AUTRE 8 MAI. N’y comptez pas de trop pour l’instant voir l’un ou l’autre en première ligne ... (personnellement je n’ai pas cette illusion qu’il le ferait), il faut écrire l’Histoire d’abord, mais surtout la dire. Un grand héraut la répétera un jour ...

      Comme je l’écrivais dans un commentaire de l’ article « Guerre d’Algérie : des appelés témoignent »
      "Je doute que nous puissions compter sur le monde politique, c’est la société civile qui fera avancer la compréhension de ces mémoires multiples et la réconciliation."

      Merci à AgoraVox de nous permettre de tisser ces liens fraternels et de donner de la voix à ces ruisseaux d’histoire.

        

       


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