lundi 16 janvier - par C’est Nabum

L’échappée belle ligérienne

 

En roue libre.

 

Curieusement, elle était née d'une chaîne et de l’ingéniosité des humains. Son père était un routier de solide carcasse tandis que sa mère n'avait cessé de tourner en rond sur une piste aux étoiles. On lui avait raconté que son grand père, était jadis monté sur ses grands chevaux, disposant d'une roue motrice de taille disproportionnée. Dans la famille, on évoquait avec nostalgie ce Grand Bi qui avait vu le jour au détour de la guerre de 1870. Quant à sa grand-mère, non pas qu'elle ait perdu les pédales, elle était tout simplement née sans ce procédé qui allait faire son chemin. Tout le monde l'appelait affectueusement et avec respect « La Draisienne ».

Notre héroïne se voulait être libre comme l'air qu'elle glissait dans ses boyaux. Elle se rêvait virevoltante sur les chemins de traverses, dansant quand le cœur lui disait de changer de braquet. Elle avait envie de mordre la vie à pleines dents, espérant qu'on lui offre de belles épopées le long des plus beaux itinéraires.

Elle se souvenait avec nostalgie de ses premiers pas, ceux qui avaient nécessité l'appoint de petites roues de chaque côté de celle qui fermait la marche. Elle s'en émancipa bien vite, ayant vite attrapé le virus de la promenade tout en éprouvant une allergie chronique pour tout ce qui portait moteur.

Quand elle comprit que ses congénères, cessant d'être des bicyclettes dignes de ce nom se firent vélo muni d'un assistant de propulsion à commande électrique, elle s'indigna, se refusant qu'on la compare avec ces prétentieux qui entendaient rivaliser avec les automobiles en cycle urbain. La confusion des genres et des termes la désolait, pour elle seule la traction humaine la plaçait au dessus de la mêlée.

Elle se voua cadre et fourche à son pilote. Elle lui offrait tout le confort possible, évitant les nids de poule quand il avait les mains sur la cocotte, les dos d'ânes quand il tirait sur la meule, les ronds points quand il mettait la flèche. Elle n'était que prévenance et disponibilité pour un cyclotouriste qui avait le coup de pédale joyeux.

Mais bien vite, elle se sentit pris au piège, victime d'une relation dans laquelle elle avait le mauvais rôle. Elle comprit qu'elle subissait la volonté de son cycliste, qu'elle devait supporter d'être attachée quand monsieur s'offrait une petite visite touristique. Elle se sentit muselée avec tous ces mots composés qui la mettait sous l’éteignoir : porte-bidon, porte-bagages, anti-vol, cale-pied, attache-rapide, garde-boue. C'en était trop pour elle.

Plus que tout, elle s'indigna qu'un jour elle puisse crever à quelques encablures d'une potence de malheur. Elle voulut mettre les bouts, tailler la route de son propre chef. N'était-elle pas la petite reine ? C'est justement ce sobriquet qui lui mit en tête une drôle d'idée. Elle décréta de remonter la vallée des rois, de longer le fleuve royal à sa guise, en prenant son temps, sans faire d'histoire, discrètement, secrètement.

La bicyclette fit une fugue, une échappée belle sans rien demander à quiconque. Elle avait mûrement préparé son affaire, examiné l'itinéraire, se refusant à se laisser mener par le bout du guidon en suivant l'itinéraire de la Loire à vélo. Ce sont les chemins et les levées qui l'attiraient pourvu que ce fut loin du bitume pourvu que ce fut au plus près de la Loire. Elle avait l'âme champêtre et le cœur ligérien.

Mais elle n'était pas sotte. Une bicyclette allant son train de sénateur sans cycliste sur sa selle eut attiré la curiosité et occasionné des réactions. Des individus bien intentionnés lui auraient mis des bâtons dans ses rayons. Sortir du cadre n'est pas permis à tout le monde et encore moins à un objet manufacturé. Il lui fallait éviter les curiosités, se dérober au regard de ces humains bien trop cartésiens. Après avoir bien réfléchi, elle conclut que la nuit serait son refuge, son domaine pourvu qu'elle se débarrasse de tous ses gadgets fluorescents.

Elle prit la chef des champs. Que ce fut bon nom d'une pipe. Plus besoin de compter sur un autre pour faire son chemin. Elle filait le nez au vent sous un ciel merveilleusement étoilé. Elle se sentit en symbiose avec la nature, en harmonie avec cette vie animale qu'elle découvrait avec délectation. Elle s'arrêtait de temps à autre s'abreuver dans la rivière, se rafraîchir les pneus, prendre le temps de jouir d'un spectacle admirable.

Elle longea d'imposantes forteresses, de magnifiques châteaux, de belles demeures. L'inconvénient en roulant de nuit c'est qu'elle trouvait toujours portes closes même si, elle doutât que de jour, on ne la laisserait pénétrer pour une visite. Qu'importe ce petit inconvénient, elle profitait des rues désertes pour découvrir des cités endormies.

La crainte de se laisser surprendre à flâner ainsi sans compagnon la poussait à fuir bien vite les villes et les villages pour se réfugier le plus près possible des berges de ce grand flot majestueux. Elle s'offrit le plaisir de changer de rive, d'emprunter des ponts libérés de toute circulation. Elle n'avait jamais été aussi heureuse.

Quand elle arriva à proximité d'une belle forteresse, d'un château endormi les pieds dans l'eau de ses douves. Elle se sentit en pays de connaissance. Il percevait un appel, un murmure qui lui soufflait qu'elle était au terme de son périple, qu'elle était ici chez elle, qu'elle trouverait refuge parmi ses semblables.

Elle se posa bien des questions, fit le tour de la charmante petite ville à la quête d'une explication rationnelle. Elle s'offrit le tour du parc du château, se perdit un temps dans la rue du bout du monde pensant que c'était son but ultime, lorsqu'elle entendit l'appel de ses pareils, dans le musée Helyett.

Jadis il y eut ici une industrie cycliste florissante, des vélos qui gagnèrent les plus grandes compétions, des bicyclettes qui offrirent du bonheur aux gens. Elle s’accouda à un peuplier devant l'entrée, attendant que les portes s'ouvrent pour qu'une main bienveillante lui fasse place dans son royaume. La bicyclette avait effectué un magnifique voyage, elle méritait désormais de se reposer et de se laisser admirer.

Ainsi prit fin son épopée, son aventure, sans que quiconque ne la remarque jamais durant son périple. Elle avait su se faire la belle, elle pouvait maintenant évoquer avec ses copines sa formidable expérience. Un seul cyclotouriste se désole encore de la perte de celle qu'il continue encore de nommer Vélo. C'est sans doute cette mauvaise habitude qui provoqua leur rupture.

S'il entend la retrouver, qu'il vienne comme vous autres, visiter ce petit musée installé à Sully-sur-Loire. Je suis certain que si son ancien partenaire et néanmoins propriétaire – quel vilain mot - lui demande pardon, s'excuse humblement et désormais la nomme Bicyclette, elle reprendra la route avec lui. Elle ne demande que ça, elle a depuis peu des fourmis dans ses moyeux.

À contre-sens.

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