L’échec de Nicolas Sarkozy en Corse
Pour faire suite au bon article de Laurent Watrin, je souhaitais rédiger en tribune libre une analyse succincte de la politique de Nicolas Sarkozy en Corse après sa visite de vendredi dernier.
Le bilan politique du ministre d’Etat, président de l’UMP et
candidat, y est marqué à la fois par le rejet de la
proposition de réorganisation administrative pour laquelle il s’était engagé, après le référendum local en date du 6 juillet 2003, et par l’inquiétante
augmentation des actes de délinquance.
Dernièrement, le ministre a pourtant cru bon de se féliciter
en rappelant qu’il y avait eu 150 interpellations de poseurs de bombes en 2006.
C’est bien maigre, au regard des chiffres de la
délinquance corse : 1497 attentats ont été perpétrés entre 1998 et 2005,
avec une augmentation de plus de 72 % des actes de délinquance entre 2002 et
2005 (période à laquelle il était aux responsabilités).
Pour couronner le tout, on a dénombré 232 attentats et actes
de dégradations en Corse l’année dernière (2006), soit 38% de plus qu’en 2005.
Le président de l’UMP est venu officiellement en tant que
ministre de l’Intérieur. Mais c’est bel et bien en candidat à l’élection
présidentielle que Nicolas Sarkozy a arpenté vendredi la Corse à l’occasion de
sa 22e visite dans l’île de beauté depuis 2002, entretenant un
scandaleux mélange des genres. C’est en effet aux frais du contribuable que M.
Sarkozy fait aujourd’hui campagne.
Sans doute souhaitait-il par ce voyage effacer son échec de
2003, quatre mois avant l’élection présidentielle.
En effet, le résultat du référendum local a illustré la
défiance des insulaires à l’égard du traitement de la question corse mais aussi
à l’égard des politiques nationales, menées par Nicolas Sarkozy et le
gouvernement. Les Corses étaient aussi des fonctionnaires mécontents de la
réforme des retraites, des enseignants meurtris par une décentralisation qui
fragilise l’école.
On objectera que le référendum local n’avait explicitement
rien à voir avec le malaise social. Certes. Mais on sait que toute consultation
de ce genre est, pour partie au moins, un plébiscite. Nicolas Sarkozy piaffait
trop ostensiblement d’aller rechercher cette reconnaissance personnelle.
Quelle que soit la question posée, les électeurs expriment
toujours une approbation ou un rejet de l’équipe en place. Cette composante
plébiscitaire est d’autant plus forte que la question est complexe ou
abstraite. Et en l’occurrence, on ne pouvait guère faire mieux que cette
réforme administrative qui consistait à remplacer des conseils généraux par des
« conseils territoriaux » ; où tout était confus, même
l’argument séduisant de la simplification et de la décentralisation, brouillé
par la rivalité entre Ajaccio et Bastia.
Pendant la campagne, on a même entendu les nationalistes
dire que voter oui, c’était un pas vers l’indépendance alors que
le chef de l’Etat affirmait que voter oui, c’était voter pour
l’attachement de la Corse à la France...
La tentation était grande d’infliger un camouflet à Nicolas
Sarkozy qui fit une fois de plus de la pure politique politicienne. Il voulait
montrer plus d’habileté, plus d’activité que les autres, et fit huit fois le
déplacement pour bien montrer à quel point ce vote serait le sien, et la
victoire attendue, un succès personnel. Egalement, il s’est attaché à ménager les
nationalistes et a organisé une couverture médiatique tonitruante.
Mais à la différence du processus de Matignon sous le
gouvernement de Lionel Jospin, où l’on négociait avec tous les élus, de quelque bord qu’ils soient, sans
traitement particulier pour tel ou tel, le processus « Sarkozy »
était moins clair, moins « républicain ».
Autre différence majeure, Lionel Jospin avait bien dit que
le processus n’irait à son terme que si les attentats cessaient. Or le
référendum local de 2003 a eu lieu alors que la violence battait son plein.
Finalement, Nicolas Sarkozy, trop pressé par le souci de son ego, a manqué de patience et de
fermeté.
Nous traversons une crise du politique. M. Sarkozy doit
cesser de prendre les citoyens pour des imbéciles. Une des
significations du non corse - associé à un record de participation
électorale - est que les citoyens veulent être consultés sur les grandes
questions, mais pas manipulés.
On peut se demander s’ils ne le furent pas avec
l’arrestation d’Yvan Colonna. Celle-ci a paru bien étrange, puisqu’ayant eu
lieu l’avant-veille du scrutin. Si la manoeuvre pouvait paraître en tous points
déraisonnable, ne serait-ce que pour les intérêts bien sentis de Nicolas Sarkozy (la
colère prévisible des nationalistes ne pouvait que les pousser vers
l’abstention, voire dans le camp du non), elle a cependant
été accréditée par des gens proches du pouvoir comme le président de la collectivité territoriale, José Rossi, qui a parlé de la reddition
d’Yvan Colonna, suggérant discrètement l’idée d’une négociation, et donc d’une
arrestation mise en scène. Bref, ou bien M. Sarkozy s’est pris les pieds dans
le tapis d’une manoeuvre trop machiavélique, même pour lui ; ou bien, sans
rien faire de tel, il a réussi à éveiller les pires soupçons.
N’ayant visiblement rien retenu de la leçon, Nicolas Sarkozy
croit aujourd’hui pouvoir « acheter » la paix civile (sa visite
s’effectue après une série d’attentats) avec l’argent public : il a ainsi
annoncé, vendredi à Ajaccio, l’octroi de 1,02 milliard d’euros
pour un programme d’investissement (PEI) sur sept ans pour la Corse. Inutile de
préciser qu’une telle annonce, jamais discutée au gouvernement et dont on ne
connaît pas les modalités, relève de la pure démagogie.
M. Sarkozy se situe dans la droite ligne des méthodes du
candidat Chirac, en promettant tout et n’importe quoi, sans s’y tenir. Il
participe ainsi au discrédit de la politique et affiche un certain mépris des
Corses.
Cette
visite électoraliste, bien loin d’apaiser les tensions, aura surtout creusé
davantage le fossé entre le pouvoir central et l’île. C’est pourquoi les élus corses de gauche ont boycotté cette visite.


