L’échec du « volontarisme » à la française
Il ne suffit pas bomber le torse et faire jouer ses biceps pour que l’Histoire avance dans le sens où on voudrait la pousser. Entre l’action et l’effet de celle-ci, il y a l’objet et la route. Et l’objet, passé une masse critique, l’action d’un seul sur lui c’est la piqûre d’un moustique sur la peau d’un rhinocéros. Aussi fort et énergique, et volontaire, fût-on (même au Japon), personne ne pourra faire dévier un tanker avec une pagaie, fût-elle d’Hawaii.
Vous vous souvenez peut-être que François Bayrou était opposé à la notion des fameux cent jours, car pour lui il faut du temps (de mémoire : patience et longueur de temps font plus que force ni que rage). Esope via La Fontaine ne devait pas être un imbécile. Mais voilà il y a la fameuse théorie du coup de pied dans la fourmilière (qui en fait détruit la fourmilière) accompagné de son non moins fameux on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs (ce qui est plus ennuyeux c’est lorsque l’on casse les œufs sans faire d’omelette). Ce sont les mêmes théoriciens du "secouage" de cocotiers. Le principe de base réside dans la volonté massive d’agir et de la faire avec force. Mais ce qui est réalisable, sans pour autant être la meilleure solution, de vouloir forcer le destin et contraindre un groupe de personnes à agir par tous arguments quels qu’ils fussent, devient tout simplement impossible quand on ne maîtrise pas les forces en présence. A ce postulat que les exemples que je vais donner vont démontrer s’ajoutent deux autres constats : 1- c’est fort méprisable de considérer les autres comme quantité négligeable, je parle des autres dirigeants qui dans leur contrée respective ont une légitimité équivalente sinon parfois supérieure à l’activiste de service et 2- l’action est vouée à l’échec lorsque l’on veut d’une part mêler à un intérêt supérieur qui nécessite les efforts entrepris son intérêt personnel, en d’autres mots en retirer de la gloire pour son propre compte, et tordre d’autre part le temps afin d’entrer dans les délais nécessaires à l’exploitation d’un succès potentiel ce qui a pour effet désastreux de ne pas donner au temps le temps nécessaire au succès de projets longs, complexes qui nécessitent l’adhésion, non d’imbéciles, mais de personnes responsables et réfléchies.
En un an, il y a eu pour ce "volontarisme" à la française quatre échecs patents.
Le premier est la libération d’Ingrid Betancourt. Après treize mois de présidence, l’envoi de nombreux missionnaires, d’avions, de déclarations télévisées, de beaucoup de bruit et d’activisme, l’otage, et pas seulement la Franco-Colombienne, est toujours (en vie ?) dans la jungle. Cela a commencé par un coup de téléphone explosif et comminatoire de notre président à Uribe. La suite a été immédiate, volonté de la Colombie d’envoyer tout de suite son armée, retrait dans sa Lanterne de Sarkozy pour ne plus l’entendre parler et prise de position, même pas de Kouchner, mais d’un sous-fifre pour dire que l’armée n’était pas la solution. La réalité c’est qu’il est extraordinairement difficile de savoir quel est le chemin d’une négociation avec des trafiquants de drogue, sanguinaires, sans foi ni loi, et des gouvernants d’Amérique du Sud qui ont entre eux des rapports pour le moins singuliers (embrassades puis menaces de guerre totale, puis rabibochage) et dont c’est le problème et non le nôtre au premier chef. C’était faire du bruit quand il faut être discret, c’était demander l’armée pus se récrier, c’était inefficace. Le résultat est là. Pas de libération.
Le second très visible est la croissance et le pouvoir d’achat. Le pétrole subit des envolées successives, le monde est globalisé et complexe et l’Europe nous encadre d’un côté par l’économie car elle est notre premier marché et si elle tousse nous toussons avec elle et de l’autre par des règlements (notamment la TVA) qui ne permettent pas tout. Du reste Sarkozy s’est fait remettre à sa place lors de la réunion de l’Eurogroupe des ministres des Finances. Dans ce cas précis (alors que la propaganda aide le gouvernement en disant que le pouvoir d’achat a crû, ce qui est vrai en moyenne, mais surtout vrai pour le dernier décile, celui des plus hauts revenus, et c’est cette tranche-là qui fait en moyenne avec les autres un accroissement du pouvoir d’achat. Les classes moyennes ont vu, elles, au contraire le pouvoir d’achat baisser, les classes juste en dessous stagner). Cet activisme-là n’est que virtuel. C’est un volontarisme tout en parole. Résultat : zéro. Il faudrait demander au cabinet Mars de noter notre Manitou.
Le troisième est cette fameuse UPM. Pour redorer son blason, notre illuminé Guide, voulait absolument une Union de la Méditerranée. Passons sur l’appropriation d’une idée antérieure à la sienne (par Guaino), Sarkozy veut absolument réussir son coup et pour ce faire, passe au-dessus de tout principe et va flatter toutes les dictatures, Libye et Syrie en tête. Tout d’abord, il y a déjà le processus de Barcelone dont l’objet est de distribuer des fonds aux pays de la Méditerranée. Ce qui en toute logique est de son rôle. Ou de sa vocation : aider les plus déshérités. En revanche, d’ici, que ce soit de France ou d’Europe, proposer une Union de la Méditerranée est impudent, orgueilleux et irrespectueux. Kadhafi, dans le fond à raison. De quel droit serait-ce à nous (France ou Europe) de forger une Union de la Méditerranée ? Il paraît évident que c’est aux pays concernés de faire ce que bon leur semble. Pressé par le résultat, ne prenant pas le temps, voulant une retombée glorieuse pour lui, notre Chef des armées s’est retrouvé gros Jean comme devant, avec en prime la honte sur notre pays. La rapidité voulue pour la réussite de ce projet fumeux, associée à la volonté d’en tirer profit ne pouvait qu’aboutir à la prise de position de Kadhafi. C’est le troisième échec du volontarisme français.
Le quatrième, nous sommes en plein dedans. Lors de la campagne électorale présidentielle de 2007, Bayrou avait pris position pour remettre tout à plat à partir du TCE rejeté en France et que seul le peuple français pouvait refaire ce qu’il avait défait. Bayrou est le leader du Mouvement Démocrate. Il l’a redit lors des débats en France concernant le Traité de Lisbonne. La France avait dit non. Les Pays-Bas avaient dit non. Il y avait des raisons. Il fallait connaître les raisons, trouver les réponses, faire un texte court (trois pages) lisibles, garantissant les réponses données. Les populations se sentent européennes, mais ne veulent pas de ce texte qui a été une erreur. Des milliers de rustines à partir d’un texte complexe qu’un pays fondateur de l’Europe avait rejeté n’étaient d’évidence pas la solution. Mais pour faire ce nouveau texte comprenant des affirmations simples comme le modèle de société que l’on désire, des règles pour l’appliquer comme par exemple l’élection au suffrage universel direct du président de cette Europe (il pourrait être intéressant de faire comme aux Etats-Unis, des primaires trans-pays selon les courants de pensée, et si nécessaire avec également des candidats libres hors courants organisés, avant une élection générale partout en même temps), des symboles comme le drapeau et un hymne. Cela devait prendre du temps. Mais voilà. Notre président ne fonctionne que dans le coup de force, ne comprenant pas que s’il peut violer l’UMP, essayer de le faire avec la République française, c’est un autre morceau avec 27 pays souverains qui n’ont rien à cirer de la gloire éternelle du cabotin qui nous gouverne. Comme il était fier à la sortie de la réunion entre les chefs d’Etats, où à 4 heures du matin il annonçait bravement que l’Europe était sur des rails. Comment peut-on même penser une seconde qu’un traité volé à l’arraché, pour qu’il soit la seule consécration de la fin de mandat du président français à la tête de l’Europe pouvait tenir compte tenu qu’il n’était fait non pour le bien de l’Europe et de ses populations, mais pour prouver qu’il pouvait être ratifié ? En fait de mini-Traité simplifié on a eu une horreur de 270 pages, écrites petit. Ce qui a été mini et simplifiées ce furent la concertation et la réflexion. Et finalement grâce à cette contrainte irlandaise du référendum, peut-être un vrai Traité verra-t-il le jour. Mais il se peut qu’à cause de la volonté de rafistoler une fois encore ce qui part en quenouille on détruise l’Europe. C’est-à-dire plus que d’à nouveau vouloir violer les gens, ou quand ils ne sont pas d’accord, mépriser leur opinion, on va obtenir que peu à peu des pays vont se révolter contre l’idée même de l’Europe. Certains pays de l’Est regarderont peut-être vers la Russie. L’île au large de la Manche suivra sa pente naturelle pour devenir la filiale des Etats-Unis. Sarkozy, l’empereur autosatisfait des coups, finalement ratés, voulait encadrer en amont par l’UPM et en aval par l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne sa présidence de l’Europe à 190 millions d’euros.
Les faits son têtus et une souris ne peut soulever un diplodocus, ce n’est, si ce n’est de la pataphysique, de la physique, Newton m’en est témoin. Le terrible c’est que cette image internationale que nous avions, d’infatuée arrogance, en sera renforcée et en plus écornée par la honte des courbures devant les dictateurs pour obtenir leurs faveurs et la honte des échecs. Ce n’est plus le beurre, l’argent du beurre et la crémière, c’est le beurre ranci sans oméga trois et sans gras.

