L’expédition Franklin : le cauchemar arctique où la fierté britannique a sombré dans le cannibalisme
En mai 1845, deux joyaux de la marine britannique appareillent de Portsmouth pour conquérir le mythique passage du Nord-Ouest. Sous le commandement du capitaine Sir John Franklin, le HMS Erebus et le HMS Terror incarnent le sommet de la technologie victorienne : coques renforcées, moteurs à vapeur et milliers de boîtes de conserve scellées au plomb. Mais l’ambition coloniale se heurte au piège des glaces de l'Arctique. Bloqués durant des années au cœur d'un enfer blanc, cent vingt-neuf hommes basculent lentement dans le saturnisme, la folie et la faim. L'archéologie moderne et les momies de l'île Beechey révèlent aujourd'hui l'un des drames les plus macabres de l'histoire maritime
La vitrine de l'Empire face au piège du grand Nord
Lorsque le HMS Erebus et le HMS Terror s'éloignent des côtes anglaises au printemps 1845, l'Amirauté britannique ne doute pas un seul instant du succès de l'entreprise. La mission confiée au capitaine Sir John Franklin, vétéran respecté des explorations polaires, est aussi simple que prestigieuse : cartographier les ultimes miles inconnus du passage du Nord-Ouest, cette voie maritime légendaire censée relier l'Atlantique au Pacifique en contournant le continent américain. Pour l'Empire britannique au sommet de sa puissance industrielle, l'expédition doit être une démonstration de force technologique. Les deux navires, anciens bombardes d'une robustesse éprouvée, ont été spécialement réaménagés aux chantiers navals de Woolwich. On y a installé des chaudières à vapeur dérivées des locomotives de la compagnie London and Greenwich Railway pour entraîner une hélice rétractable, des systèmes de chauffage central serpentant sous les ponts et d'imposantes bibliothèques comptant plus de deux mille volumes.

Pour nourrir les cent vingt-neuf officiers et matelots durant trois années d'autonomie théorique, l'Amirauté passe commande en urgence auprès d'un fournisseur londonien nommé Stephen Goldner. Ce dernier livre en sept semaines seulement plus de huit mille boîtes de conserve métalliques contenant de la viande bouillie, des potages et des légumes. C'est le triomphe de la modernité victorienne : l'homme de la révolution industrielle s'apprête à dompter l'un des environnements les plus hostiles du globe grâce à la science et au génie mécanique. En juillet 1845, des baleiniers croisent la route des deux bâtiments dans la baie de Baffin, attendant des conditions météorologiques favorables pour s'engager dans le détroit de Lancaster. Ce sera la toute dernière fois que des yeux occidentaux verront les hommes de Franklin vivants.

Le poison de la modernité et l'hécatombe des premiers hivernages
Pénétrant dans l'archipel arctique canadien, la flotte de Franklin se heurte immédiatement à des banquises d'une densité inhabituelle pour la saison. Contraints de jeter l'ancre près de la petite île Beechey pour y passer leur premier hivernage en 1845, les marins découvrent la rigueur impitoyable du climat polaire. C'est durant cet hiver-là que les trois premières victimes expirent. Elles sont enterrées à même le sol gelé, sous des sépultures de pierre sommaires. Lorsque les archéologues exhumeront leurs corps parfaitement conservés par le permafrost dans les années 1980, le visage intemporel du jeune matelot John Torrington révélera au monde la véritable nature du piège qui s'était refermé sur l'équipage. Les analyses toxicologiques menées sur les cheveux et les tissus des momies mettent en évidence des concentrations effrayantes de plomb, jusqu'à cent fois supérieures aux normes physiologiques.

La cause de cette intoxication massive réside dans les fameuses boîtes de conserve de Stephen Goldner. Fabriquées dans la précipitation pour respecter les délais draconiens de la Royal Navy, les soudures intérieures des récipients métalliques ont été exécutées avec un alliage dégoulinant de plomb. Au fil des mois, l'acidité des aliments a dissous le métal lourd, empoisonnant insidieusement les marins à chaque repas. Le saturnisme s'installe à bord. Cette maladie insidieuse attaque le système nerveux central, provoquant une fatigue chronique, des douleurs abdominales atroces, une anémie sévère et, plus grave encore, des accès de paranoïa, de démence et d'hallucinations. Dès l'été 1846, alors que les navires s'engagent vers le sud et se retrouvent pris au piège par les glaces dérivantes au large de l'île du Roi-Guillaume, les hommes ne sont déjà plus qu'un équipage d'ombres affaiblies et mentalement altérées.
La déchéance de l'île du Roi-Guillaume et l'abandon des navires
Coincés par une banquise monstrueuse qui refuse de fondre même au plus chaud de l'été 1847, l'Erebus et le Terror deviennent des prisons de bois et d'acier. Le 11 juin 1847, le capitaine Sir John Franklin meurt à bord dans des circonstances mal éclaircies, laissant le commandement suprême des survivants au capitaine Francis Crozier. Une note laconique rédigée sur un formulaire de l'Amirauté et retrouvée des années plus tard dans un cairn de pierre à Victory Point raconte la tragédie. En avril 1848, après dix-neuf mois d'un siège immobile au milieu du désert blanc, le bilan est terrifiant : neuf officiers et quinze matelots sont déjà morts. Le reste de l'équipage, rongé par le scorbut et le saturnisme, prend la décision du désespoir : abandonner définitivement les bâtiments pour tenter une marche sur la glace vers le sud, en direction de la grande rivière Back sur le continent canadien.
C'est ici que le récit bascule dans l'horreur absolue. Complètement désorientés par le poison qui brûle leur cerveau et épuisés par les carences, les survivants commettent des erreurs d'une irrationalité tragique. Au lieu d'emporter exclusivement des vivres et du matériel de survie léger, ils traînent des traîneaux de secours pesant plusieurs centaines de kilos et chargés d'objets parfaitement inutiles : du service d'argenterie de la chambre des officiers, des livres de prières, des bottes de rechange en cuir lourd et des nécessaires de toilette en porcelaine. La marche de la mort commence le long de la côte ouest de l'île du Roi-Guillaume, une terre aride baptisée par les Inuits la "terre où le vent souffle la mort". Un par un, les marins s'effondrent sur les rochers gelés, abandonnés par leurs camarades incapables de les porter.

Les preuves anatomiques du cannibalisme et le témoignage inuit
Pendant des décennies, l'Angleterre victorienne refuse catégoriquement d'envisager la fin atroce de ses héros. Lorsque l'explorateur écossais John Rae revient en 1854 après avoir interrogé des chasseurs inuits qui affirmaient avoir croisé des Blancs affamés traînant des corps mutilés, la haute société britannique hurle au sacrilège. Charles Dickens prend publiquement la plume pour défendre la mémoire de Franklin, répondant avec mépris qu'un groupe de marins chrétiens de la Royal Navy ne saurait en aucun cas s'être abaissé à l'anthropophagie et accusant les autochtones de mensonge. Le mythe du héros britannique mourant dignement sous son pavillon doit rester intact pour la fierté de la nation.

La réalité scientifique rattrapera pourtant la légende avec un luxe de détails macabres. Lors des campagnes de fouilles archéologiques menées à partir des années 1990 sur les sites de la baie d'Erebus et de Ngadjung, les anthropologues exhument des centaines de fragments d'ossements humains appartenant aux membres de l'expédition. L'analyse au microscope électronique ne laisse aucun doute : près de la moitié des os portent des traces de découpe nettes, effectuées avec des couteaux de marins. Les côtes ont été sciées pour accéder aux poumons, les crânes ont été brisés net avec des objets lourds pour en extraire la cervelle, et les fémurs présentent des marques d'ébullition destinées à extraire la moelle osseuse. Réduits à l'état de spectres par la faim, la démence du saturnisme et le froid extrême, les derniers survivants ont consommé la chair de leurs camarades morts pour prolonger leur agonie de quelques jours.
La redécouverte des épaves et la fin d'une énigme polaire
Il aura fallu attendre près d'un siècle et demi pour que les ultimes témoins muets de ce drame livrent leurs secrets. En septembre 2014, une expédition gouvernementale canadienne guidée par la mémoire orale des Inuits découvre l'épave du HMS Erebus, gisant par seulement onze mètres de fond dans la baie de Wilmot-et-Crampton. Deux ans plus tard, en septembre 2016, l'épave du HMS Terror est localisée dans une baie adjacente, remarquablement préservée par l'eau glaciale et l'absence de lumière. Les caméras des sous-marins télécommandés ont pu filmer les assiettes de porcelaine encore rangées dans les vaisseliers, les bouteilles de vin alignées dans la cabine du capitaine et les instruments de navigation intacts sur les ponts.
L'épopée de l'expédition Franklin ne fut pas seulement un échec maritime : elle incarne la première grande défaite de la foi aveugle dans le progrès technique. En voulant soumettre la nature polaire avec du fer, de la vapeur et du plomb, la première puissance industrielle du monde avait conduit cent vingt-neuf de ses marins vers un piège diabolique. L'histoire a retenu le contraste saisissant entre l'arrogance d'une civilisation convaincue de sa supériorité absolue et la déchéance de ses hommes, réduits à se dévorer entre eux dans les ténèbres du désert arctique.



