Ainsi en est-il que le titre donné à ce débat pose quelques problèmes. Bien évidemment, je ne suis pas plus bête qu’un Lefebvre qui a toujours une explication à tout, enfin plutôt un argument insultant pour tout, et je suppose que l’adjectif est sous-entendu dans l’expression car cela se passe en France, mais quand bien même il le serait il n’empêche qu’il manque.
L’absence de l’adjectif. Voilà un problème de fond. Cet absence a quelques conséquences notamment une sémantique. Celle-ci est double : la formulation oublie la précision et de ce fait valorise la notion de nation. Et sans aller voir bien loin il y a un parti qui s’appelle le Front National. C’est-à-dire qu’en utilisant la formulation d’Identité Nationale au lieu d’Identité Française ou d’Identité Nationale Française, on se réfère plus à la nation et donc à cette appartenance qu’à son dérivé local français. Or nation entraîne nationalisme avec ses composantes agressives et d’exclusion. C’est aussi oublier que la notion de Nation est une invention guerrière et non pacifique. Par ailleurs, même si c’était involontaire ce qui est encore à voir, avoir omis la précision qui localise cette identité nationale, provoque une confusion entre le général et le particulier tout comme la différence entre un homme et cet homme. On ne peut non plus s’empêcher de remarquer que cet intitulé est à l’identique de celui du ministère du même sinistre nom.
Si Darko s’attaque au PS qui aurait peur du débat, je répondrais que vouloir le définir c’est n’être pas sûr de soi. Bien évidemment la raison est ailleurs. Tout le monde le sait. Ce n’est qu’un débat électoraliste pour répondre à une chute vertigineuse du pouvoir dans l’électoral « national » dans le sens nationaliste. Il s’agit sous forme de débat de retrouver les accents assassins de la campagne de 2007 qui a fait déraper de nombreuses fois ce candidat-là qui est devenu depuis, au-delà d’avoir été le premier homme à faire chuter le mur de Berlin avec son piolet en acier galvanisé comme il galvanise les foules, le roi du monde auquel Forbes donne la 56é place en influence dans le monde derrière Berlusconi, Merkel, et même Brown qui est tombé dans la fosse dans son pays - c’est dire -, Ben Laden et DSK. Il utilise à nouveau ce qui est de pire dans un peuple : son autoglorification sanguine, en d’autres mots le nationalisme des tripes. Il n’y a pas besoin de centaines d’arguments. Un seul suffit. Si ce débat était si important il aurait dû être lancé concomitamment avec la création du ministère de l’Auvergnat Hortefeux au prtintemps 2007.
Ce débat est donc dangereux car il ne fait pas un constat mais développe par opposition l’exclusion et ensuite tout simplement parce qu’il est impossible, et par l’exacerbation des différences au lieu de rassembler il divise. Et c’est là ce qu’il y a de pire. En période de crise grave, de désespoirs pour nombre de Français, d’injustices croissantes, ce débat ne peut qu’apporter plus de déchirures. Rassembler un peuple divers ne peut se faire que dans l’acceptation de sa diversité, ce qui ne veut pas dire la nier, ni l’empêcher de l’exprimer, mais en débattre pour aboutir à une définition générale acceptée par tous, donc en fait imposée à ceux qui ne sont pas d’accord avec elle, n’est qu’un facteur de division.
Ce débat découle de la grande théorie de l’unicité d’un peuple derrière un idéal commun. Au-delà des relents d’une sorte d’eugénisme sous-jacent ou de peuple supérieur à tous les autres, au-delà de l’hérésie historique, sociologique et humaine, c’est un débat tout simplement impossible. Juste deux exemples : la langue et le territoire. Puisque l’intitulé nous impose une définition universelle qu’ensuite on appliquerait à notre pays, ce qui par définition crée la double appartenance schizophrénique d’être semblable en voulant se différencier : semblable par les mêmes critères qui deviennent a-valorisants car il n’y a pas de supériorité objective entre le suédois et le français et différent comme le rouge l’est du bleu, nous pouvons appliquer cette définition à d’autres pays. La langue et la Suisse par exemple où il y en a 4, ou l’Allemagne avec le Bavarois, ou l’Espagne avec l’Andalou, le Catalan et le Basque. Et le territoire que ce soit l’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne, ce critère ne tient pas plus. Et en France ? Que fait-on de l’Alsacien, du Créole, du Breton, du Corse, de l’Occitan ... ? Et que fait-on des territoires d’outre-mer qui n’y ont pas vu naître les Gaulois ?
Ce débat est tout simplement impossible car la nationalité française n’est qu’un état. On ne peut que la définir juridiquement, statutairement, tout comme l’on dit que la couleur est la décomposition de la lumière au travers un prisme et qu’entre l’infra-rouge et l’ultra-violet tout n’est qu’une question de longueur d’onde. Mais qui peut dire ce qu’est le bleu au-delà de sa définition scientifique ? Personne et tout le monde. S’accorder sur sa tranche de hertz est un fait qui rassemble, discuter sur sa valeur est un débat qui divise et qui n’a pas de solution. Non seulement ce débat n’a pas de solution, mais ni la majorité, ni la minorité ne peut avoir raison. Imposer une notion de bleu à tous ceux qui en auraient débattu et à tous les autres est tout simplement du totalitarisme. C’est exactement ce qu’a fait l’Union Soviétique. Ce débat ne peut qu’apporter des divisions et sa conclusion ne peut en aucun cas être applicable sous peine de le faire de manière imposée et ne changeant rien. Tout au contraire si votre sentiment d’être Français ne se retrouve pas dans cette définition, non seulement vous n’adopterait pas ce concept imposé de force mais en plus vous vous sentirez différent, vous vous sentirez peut-être moins Français, peut-être exclu et peut-être en conflit avec d’autres avec qui vous n’auriez pas été en conflit.
Ce débat qui est impossible car l’Identité Française ne peut se définir autrement que par les règles juridiques et ne peut avoir aucun contenu unique, ferme et définitif car même son développement ne peut être cadré alors que son passé est déjà flou et volatil, n’est en fait qu’un facteur de division sans aucune solution. Ce débat est aussi vain et aussi incongru dans notre pays que de débattre au niveau de l’Etat et de la nation tout entière sur la définition de Dieu. Et bien sûr qu’à titre individuel on peut en discuter, mais ce n’est pas un débat d’Etat qui en déterminerait une définition officielle à laquelle tout un chacun se devrait se conformer. Le débat lancé par Besson est un débat idéologique, religieux et électoraliste. Or les débats de religion entraînent les guerres et les divisions et ne rassemblent jamais.
Pour terminer, c’est le texte d’Hamé qui m’a enclin à écrire. J’ai trouvé qu’en grande partie ce qu’il écrivait, et avec talent, était juste, sonnait juste. Je ne partage pas tout, et certainement pas sa notion de miroir inversé qui fait que les bons sont tous des méchants et les méchants des bons, que les voyous sont tous d’innocentes victimes et que tous les flics des tortionnaires et des assassins. On se trouve dans une sorte de cercle infernal qu’il faudra bien qu’un jour on arrive à briser. La violence des cités entraîne des contre-violences policières et celles-ci accroissent les premières. Et la peur met du kérozène sur le feu. Pour cela il doit y avoir le respect de la loi qui est un élément intangible, et que ces lois soient tout à la fois dignes et justes. Les circonstances, qu’intègrent les lois, qu’elles soient aggravantes ou atténuantes, sont du ressort des hommes qui jugent. En fait je partage sa vue dans cet impossible débat. Je ne traduirais pas tout-à-fait cela de la même façon que lui (Etre français, c’est avoir sa vie en France, et rien de plus) mais je trouve dans cette expression qu’il y a un fond et que ce fond est profond et réfléchi. En particulier le terme avoir sa vie est très fort. Il y a tout à la fois un constat et une volonté inconsciente ou une nécessité involontaire.
Ce débat qui a été lancé de façon électoraliste est dangereux et impossible. L’Identité Française n’est qu’un constat qui ne peut ni ne doit en aucun cas avoir de définition autre que juridique. Et quant au sentiment de se sentir français la loi n’y a rien à y faire et par voie de conséquence ce n’est plus une notion d’Etat mais ce n’est qu’une notion individuelle sans règle et sans contrainte et sans débat pour le définir.
Pour mémoire le texte du Monde d’Hamé :
Dans la prose marécageuse de l’ineffable ministre de l’identité nationale et de l’immigration patauge une créature aux élans de camarde. Tous les quinze ou vingt ans, depuis les indépendances et l’éclatement de l’empire colonial, et au gré des cycliques désastres économiques et sociaux, elle s’extirpe de la vase pour venir se rappeler au bon coeur du commun des Français. Plus que jamais la voilà, armée d’un rameau de ronces au bout d’une main sèche, flagellant "l’éparpillement identitaire" et éructant dans tout le pays des mots vieux, épris et pétris d’haleine chauvine.
Cette créature se met à traîner dans tous les plis de nos vies et menace : "Nous allons une bonne fois pour toutes fixer ce qu’être français veut dire." Lancée comme une ogive aveugle à fragmentation - qui cependant sait parfaitement où elle doit frapper -, la grande "consultation" de l’Etat sarkozyste sur l’"identité nationale" est partie pour n’épargner personne.
Et désigner à la vindicte en particulier celles et ceux qui, une fois le débat clos, une fois réaffirmées aux frontispices de la nation les "valeurs républicaines" et la "fierté d’être français", auront l’insigne déshonneur d’en être jugés étrangers ou réfractaires, incompatibles ou inaptes. Car c’est une frontière intérieure, un cordon de salubrité identitaire, désormais labélisée avec l’assentiment de l’opinion qui va nous être infligée de mains d’experts.
Ce n’est hélas pas faire preuve d’imagination folle que d’anticiper l’issue du "débat". Tant celle-ci se lit et s’entend déjà partout dans les médias de grande audience. Il y a de très fortes chances que nous assistions d’une part, au redéploiement d’une conception mythique, essentialiste, ethnocentrée de ce qu’est la France - avant tout un pays européen de race blanche, de culture gréco-latine et de tradition chrétienne, point barre.
Et d’autre part, à la mise au ban de ce qui n’est pas et ne sera jamais la France en des termes aussi peu neutres que rebattus. Les bandes ethniques causent de toutes les insécurités, les familles polygames, leur marmaille circoncise et leur barbarie importée, les femmes qui se voilent, "s’emburqaïsent" et les hommes qui les y obligent entre deux inaugurations de mosquées, ou encore ce rap qui tambourine les refrains criards de "la haine de la France"...
Que sais-je encore ? Les historiens et philosophes de la cour sauront, à n’en pas douter, enrichir cette liste de nouvelles catégories. Le clivage aura en tous les cas la clarté de l’eau pure et le sens de la nuance des partitions d’extrême droite : d’un côté, la France, de l’autre, l’anti-France. Le corps sain, et l’appendice pathogène à oblitérer. Ceux qui méritent d’aller et venir d’une part, ceux qui doivent être frappés d’invisibilité d’autre part.
Le débat sur l’identité nationale n’en est pas un. C’est une injonction à l’affirmation ethniciste de soi. Un blanc-seing collectif à l’apartheid qui vient.
Etre français, c’est avoir sa vie en France et rien de plus. Cela ne s’interroge pas, mais se constate comme un botaniste constaterait la poussée d’un bourgeon. Ce qui devrait se questionner en revanche, et de la plus forte des manières avant de le congédier, c’est l’identité de ce pouvoir qui nous mène au mur, son irrépressible cynisme, sa brutalité, sa morgue, lorsque dans les mêmes semaines, il aligne blagues racistes, rafles et expulsions d’Afghans dont il occupe le pays, relaxe pure et simple des policiers en cause dans la mort de Laramy et Moushin à Villiers-le-Bel. Deux adolescents niés et invisibles jusque dans la qualification des causes de leur mort.
C’est d’ordinaire le sacerdoce des anges et des démons que de se mêler à la vie des hommes sans être vus. C’est la honte de cette République que de nous offrir, à nous enfants d’immigrés, cette affriolante perspective donc : vivre comme des démons, mourir comme des anges. Nous ne sommes pourtant ni l’un ni l’autre.
Hamé est rappeur au sein du groupe La Rumeur.
Hamé
Vignette Allégorie de la République (Paris) - Wikipédia