samedi 31 octobre - par Franck ABED

L’intelligence artificielle ou l’illusion de la connaissance

Nous n'avons probablement jamais disposé d'autant d'informations dans toute l'histoire de l'humanité. Quelques secondes suffisent désormais pour obtenir une explication sur un événement historique, découvrir les principales idées d'un philosophe, comprendre les mécanismes d'un produit financier ou accéder à la synthèse d'un ouvrage de plusieurs centaines de pages. Cette facilité extraordinaire devrait en théorie favoriser une élévation générale du niveau des connaissances. Pourtant, une interrogation me vient régulièrement à l'esprit. Sommes-nous réellement devenus plus savants ou avons-nous simplement perfectionné notre capacité à obtenir des réponses ?

Dans deux précédents articles consacrés à l'intelligence artificielle, j'avais abordé deux phénomènes particulièrement préoccupants. Le premier concernait notre tendance à déléguer aux machines une partie de notre réflexion personnelle. Le deuxième portait sur la perte progressive de certaines capacités pratiques, à mesure que nous prenons l'habitude de solliciter une assistance technologique pour accomplir des tâches autrefois ordinaires. Je souhaite prolonger cette réflexion en abordant une troisième question, peut-être plus fondamentale encore, celle de notre rapport à la connaissance.

En effet, une confusion s’installe progressivement entre le fait de disposer d'une information et celui de posséder véritablement un savoir. Cette distinction peut paraître, aux yeux de certains, secondaire. De fait, elle me semble essentielle pour comprendre les transformations intellectuelles que nous traversons.

Prenons un exemple simple. Une personne souhaite connaître les causes de la Révolution dite française. Elle interroge une intelligence artificielle qui lui fournit immédiatement une réponse structurée, évoquant la crise financière de la monarchie, les transformations sociales du XVIIIe siècle, l'influence des Lumières et les difficultés politiques rencontrées par Louis XVI. Mais que sait réellement cette personne après avoir lu cette réponse ? Serait-elle capable de distinguer les causes profondes des circonstances immédiates ? Saurait-elle confronter les interprétations de Tocqueville, de Taine ou de François Furet ? Rien n'est moins certain. En réalité, l’information constitue une matière première de la connaissance. Elle ne saurait à elle seule s'y substituer.

Cette distinction ne procède pas d’une nouveauté. Depuis l'Antiquité, les philosophes s'interrogent sur la nature du savoir. Socrate occupe à cet égard une place particulièrement intéressante. Dans les Dialogues de Platon, il interroge ses interlocuteurs sur des notions qu'ils pensent parfaitement connaître. Le courage, la justice, la vertu ou la piété semblent familiers à tous. Pourtant, dès qu'il leur demande de définir précisément ces concepts, les certitudes commencent à vaciller…

Imaginons maintenant que ses interlocuteurs aient disposé d'une intelligence artificielle. À chaque question du philosophe, ils auraient pu consulter leur appareil et lui présenter une définition soigneusement rédigée. Mais auraient-ils véritablement progressé dans leur compréhension ? Auraient-ils examiné les réponses, confronté les arguments et exercé leur propre jugement ? Ou se seraient-ils contentés de réciter des formulations produites par une machine ?

Une expérience professionnelle récente m'a particulièrement frappé à ce sujet. Dans le cadre de mes activités, j'ai été amené à échanger avec un confrère qui m'avait transmis une présentation au format PDF. Le document était particulièrement soigné, parfaitement organisé et visuellement très réussi. Mais la beauté d'un document ne préjuge en rien de la capacité de son auteur à en maîtriser le contenu. Comme le rappelle fort justement la sagesse populaire, « l'habit ne fait pas le moine » ! Et pour cause, lorsque nous avons commencé à discuter du fond, j'ai rapidement constaté que mon interlocuteur éprouvait les plus grandes difficultés à expliquer les notions présentées et à répondre à des interrogations pourtant élémentaires. Une belle présentation ne saurait remplacer une véritable connaissance du sujet…

Je ne sais pas dans quelle mesure l'intelligence artificielle avait participé à la réalisation de ce document. Ce qui m'a particulièrement frappé demeure le contraste saisissant entre la qualité formelle du document présenté et l'incapacité de mon interlocuteur à en maîtriser véritablement le contenu. Nous avions devant nous un document convaincant, mais son auteur ne semblait pas posséder les connaissances nécessaires pour le défendre. Cette expérience illustre parfaitement l'une des difficultés de notre époque. Nous pouvons désormais produire des documents et des analyses d'une qualité formelle remarquable sans nécessairement maîtriser leur contenu. L'apparence de compétence devient plus facile à obtenir que la compétence elle-même.

Je ne prétends évidemment pas que ces outils soient inutiles. Une synthèse peut constituer une excellente introduction à un sujet inconnu. Mais encore faut-il que ces possibilités servent véritablement l'apprentissage. Le danger apparaît lorsque nous prenons le résultat pour l'acquisition elle-même…

Cette illusion me semble particulièrement visible dans les domaines techniques. Prenons celui de la finance, que je connais également dans le cadre de l’une de mes activités professionnelles. Une personne peut demander à une intelligence artificielle de comparer plusieurs ETF, d'expliquer le fonctionnement des SCPI ou d'analyser les perspectives d'une entreprise cotée en Bourse. Elle obtiendra généralement une présentation organisée, accompagnée de notions financières et parfois de calculs complexes.

Mais comprendra-t-elle réellement les mécanismes qu'elle vient de consulter ? Saura-t-elle apprécier le risque de liquidité d'un placement immobilier ? Sera-t-elle capable de distinguer un rendement distribué d'une performance globale ? Une réponse bien présentée pourra donner une impression de maîtrise sans que les connaissances nécessaires aient été acquises.

Nous abordons alors une autre question, celle de la compétence. Pendant longtemps, la reconnaissance d'une compétence supposait généralement un apprentissage, une expérience et la capacité de démontrer un savoir-faire. Bien entendu, les diplômes n’ont jamais constitué une garantie absolue d’intelligence, encore moins à notre époque, où le niveau général des connaissances et des exigences intellectuelles a considérablement baissé. Mais il existait une distinction relativement claire entre celui qui connaissait un domaine et celui qui devait encore l’étudier. De nos jours, cette frontière devient moins visible grâce à la maîtrise des outils numériques…

De plus, l’intelligence artificielle présente souvent ses réponses avec une assurance remarquable. Pourtant, cette qualité rédactionnelle ne garantit nullement l'exactitude du contenu. Une machine peut produire une affirmation erronée, confondre deux événements ou inventer une référence bibliographique. Comment vérifier sérieusement une réponse lorsque nous ignorons précisément ce qui permettrait d'en apprécier la validité ?

L’histoire de l’imprimerie offre un point de comparaison intéressant. Lorsque les livres imprimés commencèrent à se diffuser en Europe, la circulation des textes connut un essor sans précédent. Pourtant, la multiplication des livres ne transforma pas automatiquement tous leurs lecteurs en savants. Il fallait encore apprendre à lire, à comprendre, à comparer et à juger. La disponibilité d'un ouvrage ne dispensait personne de l’étudier…

L'intelligence artificielle introduit cependant une différence majeure. Elle ne se contente pas de mettre des textes à notre disposition. Elle peut également les résumer, les interpréter et produire une réponse qui donne l'impression d'avoir déjà accompli le travail intellectuel attendu du lecteur.

Cette réflexion m'amène à distinguer deux notions que notre époque tend parfois à confondre, l'intelligence et la sagesse. Dans la tradition philosophique classique, notamment chez Aristote et saint Thomas d'Aquin, la connaissance humaine ne se réduit pas à l'accumulation de données. Elle suppose une réflexion sur les causes, les principes et les finalités. La sagesse implique également une capacité à ordonner les connaissances et à porter un jugement sur ce qui importe véritablement.

Un homme peut posséder une érudition considérable sans faire preuve de sagesse. Inversement, une personne dont les connaissances théoriques demeurent limitées peut manifester une grande prudence dans ses décisions et une remarquable justesse de jugement.

Une intelligence artificielle peut expliquer les principes de la morale aristotélicienne ou présenter différentes positions philosophiques. Mais cela ne signifie pas qu'elle possède une expérience humaine de la responsabilité, de la souffrance, du devoir ou de la liberté. Elle peut expliquer ce qu'est le courage sans avoir jamais éprouvé la peur. Elle peut disserter sur la justice sans avoir à répondre personnellement des conséquences de ses décisions.

Il me semble également nécessaire de rappeler que la transmission des connaissances représente bien davantage qu'une opération technique. Lorsqu'un professeur enseigne, lorsqu'un père explique quelque chose à son enfant ou lorsqu'un maître transmet son métier à un apprenti, il ne communique pas seulement des informations. Il partage une expérience, corrige des erreurs et contribue à former un jugement.

Cette question touche directement à notre conception de la civilisation. Une société ne se maintient pas uniquement grâce à la circulation des informations. Elle repose sur la transmission d'un héritage, sur la continuité des générations et sur la capacité des hommes à recevoir, comprendre et enrichir ce qui leur a été légué.

En tant que monarchiste, je demeure particulièrement attaché à cette notion de continuité. Une civilisation ne se réinvente pas à chaque génération. Elle reçoit un patrimoine intellectuel, moral et spirituel dont elle devient responsable. La connaissance véritable participe de cette transmission. Elle ne consiste pas simplement à disposer d'informations, mais à les assimiler pour mieux comprendre le monde et exercer son jugement.

L'intelligence artificielle n'a évidemment pas inventé l'illusion du savoir. L'ignorance, la superficialité et la crédulité existaient bien avant l'apparition des ordinateurs. Mais elle pourrait donner à cette illusion une dimension nouvelle en la rendant plus accessible et plus convaincante. Nous pourrions progressivement voir apparaître des individus capables de parler de presque tous les sujets sans en maîtriser véritablement aucun. Ils sauraient obtenir une réponse, sans toujours comprendre pourquoi cette réponse mérite d'être acceptée ou rejetée.

Le véritable danger de l'intelligence artificielle n'est peut-être pas qu'elle en sache davantage que nous, mais qu'elle nous persuade que nous savons ce que nous n'avons jamais pris la peine d’apprendre. Je suis intimement convaincu que le véritable savoir exige une certaine humilité intellectuelle. Reconnaître son ignorance ne constitue nullement une faiblesse, mais représente au contraire une première étape vers la connaissance. Celui qui a conscience de ses lacunes peut chercher à les combler par l'étude, la réflexion et l'apprentissage. En revanche, celui qui se persuade de tout savoir finit par ne plus éprouver le besoin d’apprendre…

Au terme de ces trois articles consacrés à l'intelligence artificielle, une même interrogation revient finalement sous différentes formes. Dans le premier, je m'inquiétais de notre tendance à ne plus vouloir réfléchir personnellement. Dans le deuxième, je m'interrogeais sur notre capacité à continuer d'agir sans assistance technologique. Dans ce troisième article, j’aborde un risque majeur de notre époque, celui de confondre l’accès immédiat aux réponses avec la véritable possession du savoir.

Penser, agir et connaître. Trois facultés essentielles à l'exercice de notre liberté.

Et puisque je demeure profondément attaché à cette liberté, je compte bien continuer à l'exercer en consacrant prochainement un quatrième article à l'intelligence artificielle. J’y aborderai une autre de ses grandes promesses, qui soulève des interrogations philosophiques et humaines bien plus profondes qu’on ne pourrait le penser. Mais je n'en dirai pas davantage pour le moment…

Source : https://franckabed.blogspot.com/2026/10/lintelligence-artificielle-ou-lillusion.html



9 réactions


  • Étirév 31 octobre 13:25

    Rappelons avec Stephen Hawking que « Quelle que soit la puissance d’un ordinateur, si l’on y entre des paramètres vaseux, il en sortira des données merdiques. »
    Lien


    • Gollum Gollum 31 octobre 13:40

      @Étirév

      C’est pareil pour les chefs de secte comme vous quoi.... Vous ingurgitez des données merdiques new-âge il en ressort de la bouse en barre dont vous nous faites joyeusement profiter ici... smiley


  • Krokodilo Krokodilo 31 octobre 13:38

    L’IA peut se tromper, les journaux peuvent mentir, Wikipedia peut contenir des erreurs, je crois qu’un comparatif avait été fait entre Wiki et l’encyclopédie universalis : autant d’erreurs de chaque côté, pas les mêmes. En somme, rien de nouveau sous le soleil. Notre esprit et nos capacités n’ont pas changé depuis Socrate, alors que la technologie a connu une progression fulgurante à l’échelle humaine. Il va falloir nous y adapter. L’IA n’apporte pas la sagesse, uniquement l’information, comme dans l’exemple que vous donnez sur la finance, les ETF. Elle remplace simplement une information qu’en son absence il fallait chercher dans des revues plus ou moins spécialisées. Plus facilement, plus rapidement, et très clairement. J’ai justement fait l’essai il n’y a pas longtemps sur les foncières : le résultat de quelques questions à « l’aperçu IA » de Google est bluffant comme on dit. Ca ne veut affectivement pas dire qu’on maîtrise le sujet, mais c’ets rapide et performant, utilitaire. Je pense que l’enseignement , dans tous les domaines, portera sur la manière d’utiliser ces IA.

    Aucun rapport, mais puisque vous êtes monarchiste, je trouve qu’une monarchie éclairée n’est pas pire qu’une démocratie qui déclenche trois guerres, mais pose le problème de la transmission, souvent à un rejeton incapable. Et si on a un monarque nul et en bonne santé, on en prend pour cinquante ans ! Dans la série télé Game of throne, ils finissent par établir une monarchie élective, meilleure idée à mon avis.


    • pemile pemile 31 octobre 14:28

      @Krokodilo «  L’IA n’apporte pas la sagesse, uniquement l’information »

      En fait, elle refourgue de l’information qu’elle à volée.


    • Krokodilo Krokodilo 31 octobre 15:08

      @pemile Comme la plupart d’entre nous !


    • pemile pemile 31 octobre 15:14

      @Krokodilo «  Comme la plupart d’entre nous ! »

      Ben non, l’humain achetait avant l’information et était aussi payé pour la produire


  • sylvain sylvain 31 octobre 14:02

    Allez faut pas cracher dans la soupe, elle ecrit quand meme tous vos articles, de la premiere a la derniere ligne


  • sylvain sylvain 31 octobre 14:03

    C’est d’ailleurs un fait surprenant, la majorite des articles qui denoncent d’une maniere ou d’une autre l’IA sont « 100% IA »


  • JohnLucket JohnLucket 31 octobre 19:55

    Je pense que vous vous trompez de débat, peu de gens ont l’illusion de maitriser les sujets aussi bien que l’IA, exactement comme personne de prétend être un calculateur génial car il possède une calculette. Je doute aussi que rapporter des faits ait plus de valeur intrinsèque si on l’a véritablement vécu.


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