jeudi 7 mai - par politzer

La beauté du monde et l’insignifiance

La beauté du monde et l’insignifiance

 

Il y a un paradoxe étrange et profond au cœur de l’existence humaine : plus nous prenons conscience de notre insignifiance, plus nous devenons capables de percevoir la beauté du monde avec une acuité presque douloureuse.

Nous sommes une poussière pensante.
L’univers observable fait 93 milliards d’années-lumière de diamètre. Notre galaxie n’est qu’une parmi des milliards. Notre planète est un grain de sable. Notre vie, un battement de paupières à l’échelle cosmique. Toutes nos guerres, nos ambitions, nos complots, nos souffrances, nos triomphes… disparaîtront sans laisser la moindre trace dans le grand silence stellaire.

 

Cette insignifiance peut terrifier. Elle a brisé bien des esprits. Mais elle peut aussi libérer. Car c’est précisément lorsqu’on accepte que rien n’a vraiment l’importance qu’on lui accorde, que certaines choses deviennent soudain d’une importance absolue : celles qui n’en ont aucune.

-Un rayon de soleil qui traverse les feuilles d’un platane chantant planté au milieu de la cour de l’école.


- Le rire d’un enfant aux yeux immenses qui court après un pigeon.

- La petite phrase de la sonate de Vinteuil, cette mélodie fragile qui traverse à la recherche du temps perdu et fait resurgir tout un monde disparu.

- Le visage ridé d’une vieille femme qui regarde le petit enfant émerveillé par la découverte de son monde.

- L’odeur de la terre mouillée après la pluie.

Ces moments ne servent à rien. Ils ne rapportent rien. Ils ne changent pas le cours de l’Histoire.

Et pourtant, ils nous transpercent. Ils nous rappellent qu’il surgit encore de la grâce éphémère au milieu du chaos absurde.

La beauté naît souvent de cette tension : l’insignifiance du spectateur face à l’immensité du spectacle.

Un homme minuscule devant l’Everest, l’océan qui fait surgir Moby Dick dans sa mémoire, un ciel étoilé chargé de territoires inconnus. Plus nous nous sentons petits, plus le monde nous paraît grand et miraculeux. C’est là que se trouve une forme de sagesse ancienne, proche de l’ataraxie.

Quand on cesse de se prendre trop au sérieux, quand on arrête de croire que nos drames personnels ou collectifs sont le centre du monde, on devient enfin capable de voir la beauté sans vouloir la posséder, de l’aimer sans la détruire.

Les puissants, les obscurantistes de malheur, les maîtres du monde passent leur vie à nier cette insignifiance. Ils construisent des empires, des fortunes, des systèmes, des récits grandioses sur des montagnes de cadavres, simplement pour se convaincre que rien ne leur résiste à leur hybris. Ces êtres immondes ont peur du vide. Ils ont peur du silence, du néant où retourneront. Le sage sait que dans cent ans, personne ne se souviendra de sa petite vie. Et c’est précisément pour cette raison qu’il peut, aujourd’hui, regarder une fleur avec une émotion tragique. Parce qu’elle est éphémère. Parce qu’elle est aussi insignifiante que lui. Et donc aussi précieuse.

La beauté est la consolation de l’univers à notre insignifiance. Elle est simplement là, offerte, et elle nous fait tourner la tête.

Et pourtant, une armée de vandales aiguise ses couteaux et s’apprête à anéantir tout cela.

Les mêmes vandales qui ont détruit le monde Yiddish d’Europe de l’Est que Singer a ressuscité : ceux qui saccagent les traditions, les quartiers, les langues, les liens humains, la mémoire des anciens mondes.

Mais la beauté fragile et éphémère repousse dans la nature qui a le dernier mot et continuera de briller encore, comme un défi silencieux, pour les messagers qui ont la chance de la porter aux yeux du monde.

 



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