La censure sans complot
Le complotisme est devenu une accusation infamante, un terme chargé d’une puissante connotation négative. À travers le cas d’exemple des lois de censure actuellement en cours de validation, l’occasion semble bonne de revenir sur le concept. Sa réalité, ses illusions et pourquoi, faire du complotisme un problème de société majeur revient déjà à déplacer le débat.
En quelques années, la famille de lois chargée de border la parole publique est devenue de plus en plus prolifique. En France, la loi du 25 juillet 2024 contre les ingérences étrangères crée un registre des activités d'influence auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Elle ajoute une circonstance pénale aggravante pour les actes commis pour le compte d'une entité étrangère, les réseaux sociaux doivent être interdits au moins de quinze ans. À l'échelle européenne, le Digital Services Act s'applique à toutes les plateformes depuis février 2024. Il contraint les grands réseaux à signaler, retirer, évaluer les « risques systémiques » de désinformation. Ajoutez les codes de conduite « volontaires » sur la haine et la désinformation, les cellules gouvernementales de lutte contre les fausses nouvelles, les obligations de modération, les chartes, les labels de « fiabilité ». Chaque texte, pris seul, se défend, leur accumulation frappe.
Face à une telle pile, est-il légitime de parler de complot ? Cette inflation législative nous offre en tout cas un bon exemple analytique.
Du point de vue du citoyen confronté à l'état cet empilement de législations complémentaires, toutes orientées dans le même sens, toutes au bénéfice des mêmes, donne le sentiment d'une stratégie. L'administration travaille, mobilise des ressources et chaque texte boucle une faille laissée par le précédent, ce qui donne au citoyen le sentiment justifié d'être confronté à une véritable stratégie ourdie par un petit groupe de têtes complémentaires.
Après tout, nous ne percevons pas le monde d'un point éthéré, mais depuis une position, la nôtre sur laquelle un effort concerté semble converger. Les Grecs le savaient déjà : les sens livrent la surface, et la surface ment. Le bâton plongé dans l'eau paraît brisé ; il est droit. Le Soleil paraît tourner autour de la Terre ; c'est l'inverse. L'œil est prisonnier de la vue et se trompe sur la cause. Devant dix lois qui vont dans le même sens, l'œil conclut « quelqu'un l'a voulu » — comme il concluait que le bâton était cassé. Le constat est bon ; l'inférence est fausse.
Car il y a bien convergence et partage d'intérêts. La sociologie des classes supérieures à établi l'importance de la vie sociale pour les élites. Davos, Bilderberg, sont les plus connus, mais il y en d'autres : Les associations de sauvegarde du patrimoine, les clubs de sports, les forums, les conseils, les dîners. Ceux qui pointent cette sociabilité intense ont raison : hors de portée d'un travailleur normal contraint de travailler huit heures par jours avant de s'occuper de sa famille, car il n'a pas de femme de ménage ou de nounou elle confère un avantage de coordination. Leur seule erreur est de prendre la salle de brassage pour une salle d'état-major. Loin d'être des quartiers généraux où l'on distribue des consignes, ces forums sont les lieux où une même classe — un petit milieu, moins d'un million de personnes à l'échelle du monde — se côtoie, se parle, s'accorde. Or s'accorder n'est pas comploter, même si, pour qui subit la loi qui en sort, le résultat ne se distingue en rien d'un complot.
Comment naît une stratégie sans stratège
Ces politiques naissent souvent d'une lente sédimentation qui agrège des intérêts différents et non d'un plan d'action défini.
D'abord un concept, vague, dans l'air : "la désinformation" est un problème, le moyen pour certains de démonétiser une opposition parfaitement légitime. Cette idée évolue, prend forme au contact d'autres. Elle s'enrichit au cours de multiples conversations d'acteurs, des amis venus de secteurs différents, autour de quelques verres. Ils la retournent, l'affinent, la trouvent bonne et s'encouragent mutuellement. Les bornes de la décence, de l'expérience disparaissent dans ces discussions sans opposants, car ces gens qui se parlent entre eux sont déjà d'accord sur l'essentiel et la préservation de leurs intérêts corporatistes. Le journaliste installé redoute la concurrence des journalistes citoyens devenus audibles par la magie des réseaux sociaux, l'universitaire craint de perdre son aura par la multiplication des textes et l'abondance culturelle que créent les nouvelles technologies. Bien vite, le haut fonctionnaire d'un pouvoir incapable d'améliorer le sort économique et social des populations, le financier favorable à une politique fiscale anti redistributive s'y agrègent. Ce n'est pas un complot, mais des dîners entre amis. Ils partagent les mêmes écoles, les mêmes événements, parfois les mêmes soirées échangistes et leur coalescence se réalise sur un intérêt bien compris : continuer à jouir des douceurs de l'existence. Chacun apporte son intérêt, sa contribution, ses relais et l'idée qui satisfait tout le monde à la fois survit à la conversation.
Ensuite vient la transmission aux échelons institutionnels où certains de ces amis occupent des positions de pouvoir. L'idée passe du bar au rapport, du rapport à la commission, de la commission au texte juridique. À chaque étage elle se professionnalise, se pare de considérants, se coule dans le droit. Un discours de légitimation naît, l'accompagne et neutralise les oppositions. Personne n'a piloté l'ensemble. L'idée fonctionne comme un missile livré à lui-même : lancée par une convergence d'intérêts, elle poursuit sa trajectoire toute seule, corrigée à chaque étape par des mains incapables de voir au-delà de l'horizon borné de leur fonction. Un ministre porte enfin devant le parlement ce texte dont il a hérité. Il est le point où l'idée, mûre depuis longtemps dans le milieu, perce la surface. On le prend pour l'architecte ; il est à peine le dernier maillon.
Une même mesure sert des intérêts distincts et, de par cette convergence, cette perfection apparente, elle semble dessinée par une main unique. Elle ne l'est pas. Elle a coalescé, comme le sang prend quand les conditions sont réunies et sans que personne décide de la coagulation.
Pourquoi c'est pire qu'un complot
Ici l'affaire se retourne. La lecture complotiste, fausse, est à peine un péché véniel. Un trois sur vingt en doctorat de sociologie, mais le citoyen n'a pas le devoir d'écrire une thèse ! La vérité, elle, est accablante.
Le complot console. S'il y avait des comploteurs, il y aurait des noms, un secret, un plan et, donc une solution pour le défaire. Démasquer, publier la liste, abattez le chef, et le mal cesse. Mieux : le complot innocente le reste. Il loge la faute dans quelques dévoyés et laisse le système sain. Ôtez les méchants, tout ira bien. On réclame des coupables, car l'esprit supporte mieux une poignée d'individu qu'une structure de classe.
Celle-ci retire cette consolation. Il n'y a pas d'écart à corriger, car ces législations naissent du fonctionnement normal de la sociabilité bourgeoise Chacun, à sa place, suit son intérêt et raisonne juste : le journaliste défend son métier, le financier optimise, l'expert protège son rang, le ministre cherche à durer. Personne ne fait le mal ; le mal est produit par des gens désireux de faire leur travail au mieux. Rien à démasquer, car rien n'est caché et tout se dit au nom des meilleures intentions. Rien à abattre, car personne ne tient le couteau. Rien à réparer, car rien n'est cassé : la machine marche, et c'est en marchant qu'elle écrase. Emprisonnez tous les « responsables » réclamés par le complotiste : la même mécanique reprend le lendemain, car les intérêts et les milieux qui la produisent sont intacts.
L'irresponsabilité en surcouche
Un dernier trait aggrave le tout. Ces mondes — presse, université, administration, finance — se reproduisent de plus en plus par l'hérédité des positions, de moins en moins par l'épreuve. On y hérite d'une place et d'un réseau sans avoir eu à faire ses preuves. Or cette élite toujours moins capable de se sélectionner par l'épreuve baisse de niveau : elle perd la compétence, et surtout le sens du réel imposé par la sanction. Celui protégé de l'échec ne mesure pas le poids de ses décisions.
Cette irresponsabilité — au sens propre : l'absence de comptes à rendre — unit les différents milieux par le bas. Elle explique la brutalité des politiques qu'on ne prend plus la peine de justifier, et le réflexe de faire taire au lieu de convaincre. Car convaincre est un art, et cet art se perd chez qui n'a jamais eu à l'exercer pour survivre. La censure est aussi le symptôme d'élites devenue incapables d'argumenter. Faute d'en avoir jamais eu besoin, elles se contentent de proclamer la supériorité de leur pensée, de leurs idées et de leurs valeurs sans même concevoir de reconnaître l'existence d'intérêts de classe différents.
Pas de conjurés dans une cave, mais une classe aux options toujours plus limitées, de moins en moins capable de créativité qui, sans se concerter, sécrète les lois pour conserver ses places et ses privilèges. Elle pousse ses besoins en avant par la seule vertu de ses intérêts convergents et des tables où ils se brassent. Nul ne l'a voulu, et tous en profitent. Tant que demeurent la position, les intérêts et l'irresponsabilité qui les couronne, le missile repart et tout changement est impossible. Le bâton n'était pas brisé, mais l'eau dévie le rayon — encore faut-il regarder la réfraction dans l'eau, et non le bâton lui-même.


