Nous alternons constamment entre conflit et évitement. Nous n’avons pas assez la culture de la confrontation qui, seule, peut faire le tri dans nos erreurs d’interprétations et nos croyances.
Lors d’une conférence que je tenais dernièrement, j’ai été amené à repréciser l’importance de la confrontation. J’en ai déjà parlé à plusieurs reprises sur ce blog, (voir tous les articles liés au sujet) mais il m’a paru dès lors souhaitable de refaire un peu une « synthèse » sur ce sujet.
Commençons d’abord par un extrait de Neuromanagement :
« Notre rationalité n’est pas absolue : elle est le résultat de notre interprétation, de notre analyse, de notre compréhension à partir de ce que nous savons du réel. Aussi la confrontation, il ne faut pas l’éviter, mais la rechercher : c’est la meilleure façon de se rapprocher encore un peu plus du réel. Le consensus doit être le résultat d’une confrontation, il ne doit pas être recherché a priori.
En effet tout désaccord n’est pas d’abord source de problèmes, mais surtout source d’enrichissements potentiels par confrontation des interprétations : avoir deux interprétations distinctes, c’est accroître les chances de mieux approcher le réel et de moins se tromper. Cette culture de la confrontation est moins confortable que celle de l’évitement, mais c’est le prix à payer pour rester connecté au réel et renforcer la probabilité de survie à long terme.
Je rappelle que, pour moi, conflit et confrontation sont deux notions différentes, même si, bien sûr, l’une peut conduire à l’autre : le conflit est un affrontement entre deux personnes ou systèmes qui, poursuivant des objectifs différents, rivalisent pour la conquête de la même chose, une idée ou un bien ; la confrontation oppose deux parties qui ont un objectif commun, comme, par exemple, la survie ou le développement de l’entreprise à laquelle ils appartiennent. Dans un conflit, on est face à face ; dans une confrontation, on est assis du même côté de la table et on fait face au problème qui est commun.
Le conflit, c’est un combat. La confrontation, c’est la recherche du réel.
Il faut pousser à la confrontation en interne : si deux personnes ne sont pas d’accord entre elles, il ne faut en aucun cas, par abandon d’un des points de vue ou en remontant directement pour arbitrage au niveau hiérarchique supérieur, éviter la discussion. Elles doivent analyser la divergence.
Noter que, souvent, lorsque quelqu’un a peur d’une confrontation, c’est qu’il n’est pas sûr de son propre raisonnement : la confrontation risque de montrer qu’il a tort ou l’obliger à communiquer les vraies raisons de son choix.
Attention, si l’une ou l’autre des parties perd de vue l’objectif commun, alors la confrontation va tourner au conflit.
Ceci implique qu’une Direction Générale doit toujours relier ce qu’elle demande à un des objectifs de survie et montrer que cela s’impose aussi à elle : elle est comme le reste de l’entreprise dans l’obligation de l’atteindre. Si elle veut que la mise en œuvre ne tourne pas au conflit, il est essentiel que le personnel ne pense pas qu’il faut faire ceci simplement pour lui faire plaisir. Je rappelle que l’expression « survie » s’entend au sens large en y incluant des objectifs positifs comme la croissance et le développement.
Si la Direction est capable de montrer effectivement que ce qu’elle demande est « indépendant » d’elle-même, et est lié à la situation de l’entreprise et du marché, elle peut alors susciter la confrontation pour enrichir sa décision. »
Vraiment toute cette thématique autour de la confrontation comme levier d’ajustement des interprétations est essentielle. Sans elle, les systèmes vont dériver : les ajustements internes ne vont plus se faire (voir « Se confronter en interne pour fiabiliser les décisions »), les informations venant du dehors ne sont plus intégrées et l’entreprise se déconnecte de son marché (voir « Se croire invulnérable tue ».)
En fait la confrontation fait partie de la vie, il en est le moteur de l’ajustement, et tout ceci peut se résumer en une phrase : sans confrontation, pas de vie ! Promouvoir une culture de confrontation est un des responsabilités premières d’un dirigeant (voir « La confrontation n’est pas naturelle »).
Comment faire ?
Ceci est, pour moi, tout sauf quelque chose de théorique. Au contraire, c’est très engageant, et singulièrement pour la Direction Générale qui doit être la première à appliquer ces principes. Quels sont-ils ?
J’en vois 5 majeures :
1. Avoir une organisation claire où chacun peut comprendre son rôle et celui des autres : Pour pouvoir me confronter positivement – c’est-à-dire sans partir vers le conflit ou l’évitement -, il faut que chacun ait une vue claire de ce que l’on attend de lui et la compréhension de celui des autres. Le mot compréhension est à prendre au sens fort, en incluant le respect de la compétence et du savoir-faire des autres.
2. Avoir un objectif commun partagé auquel chacun est capable de relier son objectif propre : Sans objectif commun, toute confrontation va tourner au conflit ; sans liaison entre l’objectif commun et l’objectif individuel, chacun risque de refuser la confrontation par peur de non atteinte de son objectif personnel.
3. Se confronter sur l’analyse et jamais sur les conclusions : Il faut remonter à ce qui a amené chacun à construire une interprétation différente, et ce en distinguant bien les faits des opinions (voir « Savoir distinguer les faits des opinions »).
4. Se refuser à arbitrer entre deux points de vue divergents si une confrontation préalable n’a pas été entrepris préalablement avant à leur niveau : Dans la plupart des cas, la confrontation permettra de faire émerger la solution (voir « La bonne solution n’est pas de demander à la Direction Générale de tirer à pile ou face ») et sinon, le problème remontera mais documenté et argumenté. La bonne solution n’est en effet jamais de passer le mistigri à l’échelon supérieur !
5. Ne pas considérer que l’accord a priori est normal et chercher la confrontation : S’interdire de prendre toute décision significative si il n’y a eu aucun débat interne réel. La plupart du temps, cela masque la non prise en compte d’une des dimensions du problème : il n’est pas normal que, sur un problème complexe, toutes parties soient immédiatement en phase (voir « C’est quand tout le monde est spontanément d’accord qu’il faut s’inquiéter », « C’est quand tout se passe bien qu’il faut s’inquiéter »).
4. Se refuser à arbitrer entre deux points de vue divergents si une confrontation préalable n’a pas été entrepris préalablement avant à leur niveau : Dans la plupart des cas, la confrontation permettra de faire émerger la solution . La bonne solution n’est en effet jamais de passer le mistigri à l’échelon supérieur !
bonjour Robert, j’ai tilté sur le point 4. En type basique, j’en déduis qu’il faut passer le mistrigri à l’échelon inférieur et si cet échelon n’existe pas, il faut le créer
C’est ce que vient de faire Valérie Pécresse en nommant un médiatieur
vous vous êtes trahi, Robert, c’est donc vous le coach de Valérie ?
non je ne suis pas le coach de Valérie Pécresse !
Mon propos sur le poit n4 est le suivant : avant de "passer le problème" à l’échelon supérieur pour demander un arbitrage, il faut d’abord s’être confronté à son niveua pour chercher une solution. Si on n’en trouve pas, alors on transmet à l’échelon supérieur, maisavec toutes les explications sur l’analyse faite, pourquoi elles divergent et sur quoi ; On n’a pas alors "passer un mistigri", mais bien un problème documenté.
Quant à Valérie Pécresse, il est vrai que la politique est un bon cas où on n’applique pas assez souvent cette logique... et alors les conflits apparaissent a posteriori : on est oujours rattrapé par le réel... un jour ou l’autre
Bon billet. Tout duel est en même temps un duo et on ne peut faire la paix qu’avec ses ennemis. On confond par ailleurs trop souvent agressivité et confrontation, alors que l’agressivité insidieuse qui naît généralement des confrontations ou conflits qu’on a cherché à éviter est bien plus pernicieuse que la franche brutalité de la confrontation. Et puis d’ailleurs les amoureux sont front contre front quand ils s’embrassent, comme des buffles qui s’entrechoquent frontalement les cornes en période de rut. L’amour est une confrontation et l’union est un combat !
Zut, avec un post pareil, et étant d’un naturel plutôt confrontatif, je ne vais pas réussir à entrer en conflit avec toi, ni toi avec moi. Mais si jamais tu sors une connerie, je ne te raterai pas !
Je vois que, si le marsupilami est volontiers combatif et met vite le bout de sa queue en boule pour assommes ses ennemis, il n’est pas agressif par plaisir et sait aussi que être d’accord n’est pas non plus si désagréable. C’est cela aussi la confrontation, c’est se rendre compte que l’on est d’accord !
Tu as tout compris, merde alors ! Le choix de ce pseudo n’est évidemment pas le fait du hasard. Le marsupilami de Franquin est plutôt sympa et rigolo, mais si on le cherche pour de bon, on le trouve, sinon, il ne cherche pas le conflit. Je lui ressemble assez (sauf la peau jaune tachetée de noir), sauf que des fois, je vais le chercher, le conflit. Ce qui n’est pas toujours malin, mais bon, je ne peux pas ressembler en tout points à mon pseudo !
Plus sérieusement, comme disait Laborit, dans la vie c’est la lutte ou la fuite. Quand on ne peut pas lutter, il vaut mieux fuir. Ou comme disait Ushiba, le créateur de l’aïkido : "Si on te provoque, ne réagis pas ; si on t’attaque, fuis ; si tu es cerné, tue !".
Mais là on est dans le domaine de la confrontation extrême. Dans la vie sociale ordinaire, il existe quand même cette subtile et nécessaire tactique d’évitement que l’on appelle politesse ou courtoisie. D’ailleurs, seuls les Hommes sont capables, dans le meilleur des cas, de se confronter avec politesse et courtoisie. Mais c’est quand même rare. La plupart du temps, c’est buffles et mufles !
Je crois qu’il faut dépasser l’opposition entre évitement et affrontement (ou conflit), et apprendre la confrontation qui est le débat en respectant l’autre et sans remettre en cause l’objectif commun (c’est une façon de repenser la démocraite... Je sais, je rêve...)
Affrontement et évitement sont effectivement de faux ennemis, mais ce ne sont pas pour autant les deux faces d’une même médaille qui s’appellerait confrontation. Dans la confrontation réelle, le seul évitement possible est la courtoisie, qui évite que ça dégénère en match de boxe. L’évitement est une fuite relative. A part ça probablement que tu rêves, et moi aussi, et le rêve est une fuite qui permet d’imaginer qu’un jour toutes les confrontations se fassent sans agressivité… on peut toujours rêver !
@ Shawford
Laborit est un très grand bonhomme, trop méconnu. Normal, il échappait à toutes les catégorisations !
Concernant Laborit, je suis resté marqué (pas au fer rouge heureusement !), par le film tiré de ses travaux : Gérard Depardieu y jouait le rôle principla, et il y avait un aller-retour constant entre les expériences en laboratoire sur des rats, les propos de Laborit et la vie de Depardieu... Fascinant...
Et drame de ma mémoire, je ne retrouve plus le nom de ce film....
Je n’avais pas pensé à la Belgique en écrivant cet article (je sais, ce n’est pas bien et j’ai honte, mais faute avouée à demi pardonnée, non ?), mais c’est probablement effectivement un bon cas d’application !
Je m’en doute, bien sûr. Pas de honte, tout le monde regarde toujours son environnement immédiat.
Nous sommes devant une décision majeure aujourd’hui. Le débat est en cours.
Elle fait parfaitement partie de votre article car il y a une opposition flagrante dont il faut avoir tous les arguments. Pour juger, il faut avoir toutes la transparence et c’est de moins en moins le cas.
Je crois que précisément c’est une façon de faire autrement de la politique : non seulement accpeter mais rechercher la confrontation, comme moyen de fiabiliser les processus de décision
Manger plus de viande, mais pas trop quand même sinon il faut faire carême,
Même avec sa fourchette et son couteau, sinon pas de vie dans la seule recherche vitale du réel en vis-à-vis par la confrontation ? D’ailleurs si un jour nous devions tous nous retrouver tout seul sur une ile déserte, comment pourrions nous saisir une autre facette du réel, de la vie ?
Vous avez tout à fait raison pour qu’une confrontation fonctionne, elle doit être "sincère" et ce des 2 côtés. Sinon effectivement on ira à l’affrontement
Tout à fait d’accord. Pourquoi croyez-vous que je préconnise une démocratie complète et parfaite.
La politique va aussi dans l’entreprise. A quand le vote dans les deux sens ? De haut en bas et de bas en haut.
merci !
Au plaisir donc vous lire prochainement...
Normalement je vais avoir 2 nouveaux articles repris sur AgoraVox plutôt fun où je me sers de l’Inde comme levier pour s’amuser et réfléchir un peu...(déjà en ligne sur mon blog)
L’Inde et les Indiens, vieilles connaissances, ces derniers. J’ai eu mon article sur le sujet "Symphonie indienne" discuté sur cette antenne aussi. Il faut dire que j’avais à l’époque quelques griefs.