mardi 29 septembre - par lephénix

La course à l’abîme : stop ou encore ?

L’objectif proclamé de « numérisation de tout, quoi qu’il en coûte » et les intérêts de l’industrie numérique pèsent sur les écosystèmes, sur des ressources en voie de raréfaction et accélèrent les catastrophes tant environnementales que sociales. Alors que l’appel à « s’adapter » à une donne technologique présentée comme irréversible « se mue en sommation brutale à suivre ou disparaître », est-il temps encore de « gouverner autrement les technologies » ? Est-il temps de réinstaurer un « bien commun » capté par la machinerie kleptocratique d’un « techno-capitalisme » assénant sa doxa de la « tyrannie du retard » pour mener son train d’enfer écocidaire et liberticide ? Dans un essai hyperdocumenté et inspirant, le sociologue Irénée Régnauld invite à « refuser la sommation technologique » et à « démanteler les structures de pouvoir économique et politique qui portent la numérisation » pour « construire des espaces d’autonomie ».

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Il est communément admis que des systèmes d’ « intelligence artificielle » pourraient bien se substituer à toute activité humaine, mettant en péril jusqu’à la survie de l’Homo connectus, ce récent maillon de la série évolutive des hominidés, que l’on imaginait pourtant particulièrement « adapté », appareillé et acclimaté au sombre âge pixelisé en cours. Celui d’un « modèle » techno-économique instaurant une marchandisation intégrale des existences, une hyper-optimisation hallucinée de la société et une électrification totale de la planète.

Aussi, peut-on prétendre manifester un « souci écologique » véritable sans remettre en question le « progrès » techno-industriel sans merci, la course à la puissance technologique écocidaire ou « l’administration des conduites » en société technicienne menant au Goulag numérique ?

Les contestations de « l’électro-fascisme » et des « nucléocrates », fort virulentes dans les années 1970, semblent s’estomper dans une « forme de pétrification devant une sommation à l’alignement, formulée dans les codes d’un théâtre diplomatique où la puissance ne prend plus de pincettes » déplore Irénée Régnauld, doctorant au CEMS (EHESS) et au LFPC (INSA Rennes), qui ouvre son essai sur une éclairante citation de l’historien Robert O. Paxton sur les régimes fascistes.

Pourtant, les systèmes d’aujourd’hui comme ceux d’hier « reposent toujours sur les travaux forcés de la nature : extraction minière, surexploitation des populations vouées à leur assemblage, arraisonnement des territoires qu’elles habitent puis, au bout du compte, la guerre pour les ressources ».

Pour une technocritique émancipatrice L’IA, dernière folie en date, présentée comme « relai de croissance », consistant à aligner le terme d’ « intelligence » à des processus automatisés de dépossession de soi, aggrave la consumation des ressources terrestres – à commencer par l’accaparement de terres cultivables et la surconsommation d’eau pour le refroidissement des centres de données.

Alors que l’urgence serait à la dénumérisation, c’est-à-dire au refus du gaspillage des ressources dans des « illusions technologiques vendues comme inéluctables », le « déploiement à marche forcée » des dits centres de données ne tient pas compte du front de contestation ouvert par une technocritique pourtant fort active et féconde qu’Irénée Régnauld considère comme la « première corde de rappel pour prévenir la chute dans l’abîme où nous entraînent les projets technofascistes ».

L’essayiste, cofondateur de l’association Le Mouton numérique, n’en émet pas moins ses réserves à l’encontre de certains groupes militants comme Anti-Tech Resistance (ATR) fondé à Rennes en 2022, jugé «  techno-réactionnaire » - et de Pièces et Main d’œuvre (PMO), fondé en 2000 à Grenoble, qualifié certes de « réservoir d’intuitions  ». Mais toutes les bonnes volontés ne sont-elles pas les bienvenues pour s’articuler, même partiellement, en front commun contre le dit projet d’enfermement planétaire de populations mises en danger par le déploiement accéléré de « la sommation technologique » et ses dévastations programmées ?

Justement, il s’agit de ne pas « abandonner l’initiative aux technofascistes » par un débranchement général ou un « retrait des infrastructures ». Mais, au contraire, de « se donner les moyens matériels d’une substitution graduelle », sans céder pour autant aux chimères d’un « internet libre »...

Alors, « le meilleur moyen de contester les technofascistes n’est-il pas de (…) consolider ce qu’ils abhorrent : des infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées  » ? Ainsi, l’avenir ne pourra se jouer que dans une « maîtrise démocratique de la conception technologique », pour peu qu’elle soit orientée vers une double exigence : « réduire ce qui doit l’être et assigner le reste à des finalités sociales explicitement délibérées  ».

Autant dire qu’il faudrait laisser la société humaine s’auto-instituer selon une véritable communauté de besoins, de désirs ou de souhaits, à partir d’un refus résolu de ce dont personne n'a vraiment besoin ou ne veut vraiment, de ce qui nuit à l’humain et au vivant : « Après tout, au nom de quoi devrait-on accepter de se laisser imposer des technologies qu’on ne souhaite pas ? Ou de faire partie d’une expérience qu’on ne choisit pas ? »

S’il ne semble pas « naturel » de retourner à un mode de vie pré-technologique, il s’agit bien de retourner les infrastructures subies en « nouveaux leviers de puissance », à partir d’une vision de ce qui est souhaitable, énoncée par des comités d’usagers partant des besoins véritables selon un sentiment de justice et un degré minimum de confiance : « La montée fasciste nous impose une autre urgence : nous avons besoin de soins et de solidarité, de mouvements qui ressemblent au monde que l’on souhaite produire par nos luttes ».

Au fond, nos contemporains souhaitent-ils vraiment la « transformation numérique », c’est-à-dire un guidage robotisé des affaires présumées humaines selon la systématique d’une économie de la donnée s’appliquant à tout le règne vivant ? Ont-ils consenti à la dépréciation de leur « condition humaine » en données statistiques exploitables et monétisables ? Et s’ils activaient leur potentiel d’ « êtres de récit et de projection imaginaire » pour s’offrir la vision collective du monde de leurs vœux et de leurs besoins véritables ?

 

Souveraineté numérique et souveraineté personnelle

 

Alors que la doxa surjoue d’une fallacieuse « souveraineté numérique » (irréalisable car « aucun appareil numérique n’est produit à 100% sur le seul territoire national »), l’humain peut-il encore renouer avec une véritable et pleine « souveraineté » de lui- même ?

Encore faudrait-il avoir conscience d’en avoir une à défendre. Et de l’exercer au quotidien en refusant l’habitude délétère de s’en remettre aux « relations pixelisées » et autres « dispositifs » de guidage robotisé des conduites, de « contrôlocratie » et de « virtualisation » permanente d’une réalité vivante irréductible.

Suffit-il en régime lobbycratique de poser « à chaque fois la question « au nom de qui ? » pour « reconfigurer » des infrastructures technologiques décidées de façon non démocratique ?

La réappropriation démocratique des dites infrastructures par un contrôle citoyen est bel et bien posée. Mais un mouvement populaire universel y répondra-t-il ? Certes, lorsqu’une « dépendance a été organisée », il faut pouvoir la défaire – et « abandonner collectivement des formes de complexification des machines existantes  ». Lorsque l’existence d’une infrastructure est « incompatible avec les conditions de vie sur Terre », il faudrait pouvoir la démanteler – et refuser tout projet nuisible à la biosphère : « Avant de consentir à de nouveaux investissements massifs, il faut regarder le bilan concret des innovations passées plutôt que leurs seules promesses  ».

Or, le bilan abyssal de l'industrie numérique creuse la Dette sans fin - et le tombeau des populations… Si « le vivier de technologies financées pour rien et déployées inutilement est immense  », l’urgence est bien d’arrêter de creuser la fosse commune de l’espèce, ne serait-ce que par la nécessité vitale de faire honneur à sa présumée « intelligence » naturelle. Car enfin, « qui tient les infrastructures et qui en dépend  » ? Où se situent « les nœuds de puissance de la domination  » ?

L’écologisme politicien professionnalisé, muet sur ces questions vitales, cultive un « terreau techno-illuminé » avec moult effets d’écran pour escamoter les urgences véritables au profit du « techno-solutionnisme » d’un ordre normatif parasitaire, prédateur et avilissant – comme la fumeuse et mortifère « transition énergétique » qui accélère la dépossession des petits copropriétaires.

Le refus de l’utilitarisme et de l’accélérationisme généralisés passe par l’élaboration de contre imaginaires et de contre discours à l’envoûtement numérique, à l’interchangeabilité continue des êtres mis en concurrence et leur réification, aux injonctions à la « dématérialisation » numérisant toujours plus d’activités et alimentant le marché noir des données personnelles.

Car le numérique « déplace la matérialité et la rematérialise ailleurs, dans des infrastructures, de l’énergie et des chaînes d’extraction ». Plus les individus sont dépossédés de leur pouvoir d’agir, plus ils devraient se révéler agissants, tant dans le refus de tout capteur ou objet connecté générant des données exploitables qu’en affirmant l’inappropriable par l’invention d’autres façons d’ « être en commun » à partir de foyers de conscience et de vie refusant les mots d’ordre, injonctions et autres sommations en ferraille langagière.

Sont-ils capables de s’entendre pour recréer les conditions d’une véritable « communauté de valeurs et de souhaits » ? Sont-ils capables de se « retrouver sur un socle d’idées partagées » et de se réapproprier espaces, techniques et moyens de subsistance alors que plus rien ne fait société dans l’hypervolatilité programmée ?

 Les digital natives sont-ils désireux de « s’en sortir » ? C’est-à-dire d’institutionnaliser des alternatives, qu’il s’agisse d’un « numérique beaucoup plus contenu et commun » voire d'en sortir une fois pour toutes comme on s'échappe d'un chaudron en ébullition - ou comme retournerait une « toile » mortifère à son endroit ?

En somme, il s’agit bien de cela : retrouver un feu et un lieu préservés de la structure de dispersion, de dépossession et de destruction immanente à la dite « toile ». Si une autre vie est possible, elle se gagne, par un parti pris de lucidité stratégique, sur sa dépréciation assénée et consentie comme sur l’image corrompue que la « civilisation » donne d’elle-même.

Irénée Régnauld, La sommation technologique au temps des catastrophes, La Fabrique, 212 pages, 16 euros.

 



24 réactions


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 29 septembre 17:37

    démanteler les structures de pouvoir économique et politique 

    Et on fait comment ? 


  • Vudenbas Vudenbas 29 septembre 19:38

    La seule « lucidité stratégique » que je perçois en ce moment, c’est celle qui permet de :

    • récupérer un écran plat connecté un jour de Black Friday ;
    • arriver sain et sauf jusqu’à la caisse pour payer ;
    • rejoindre la voiture sur le parking sans avoir le nez qui saigne ;
    • ne pas baffer les gamins à la maison parce que l’écran n’est pas assez grand.

    Seuls les grands stratèges s’en sortent. Quoique... Cela m’étonnerait fort qu’ils aient lu Sun Tzu, Machiavel ou d’autres.

    P.S. : Lucidité et Black Friday : un bel oxymore.


    • Mustik E-Z 2027 30 septembre 07:42

      @Vudenbas

      c’est trop souvent cela, hélas !


    • lephénix lephénix 30 septembre 10:38

      @Vudenbas
      l’horizon d’un doryphore c’est la feuille de tubercule qu’il dévore pour passer à la suivante...
      l’horizon de l’homo digitalis se réduirait-il à l’écran plat comme son encéphalogramme à sa mise en barquette et en boîte sous le verre plastifié de son gadget-cercueil ?


    • Vudenbas Vudenbas 30 septembre 11:13

      @lephénix

      Nooonn, il est un peu plus élargi que cela.

      J’avais oublié de mentionner le smartphone, devenu la seule fenêtre sur le monde, notamment pour la jeunesse. Mais une fenêtre qui n’est en fait qu’un judas de par les algorithmes pour présenter une toute partie de ce monde en adéquation au biais de confirmation de celui qui croit observer.


    • lephénix lephénix 30 septembre 14:04

      @Vudenbas
      une lucarne ? à peine une meurtrière qui isole chacun dans sa bulle/cachot en monade assiégée avant sa mise en bière...
      « l’oeil était dans la tombe et regardait Caïn »...


    • Vudenbas Vudenbas 30 septembre 14:18

      @lephénix

      je choisirais bulle plutôt que cachot. La bulle on s’y enferme, le cachot on s’y fait enfermer. J’ai la faiblesse de croire encore en un minimum de libre arbitre, et donc un jugement probablement altéré par manque d’esprit critique. Mais cela n’engage que moi.


    • lephénix lephénix 30 septembre 16:37

      @Vudenbas
      liberté surveillée ?
      « die Gedanken sind frei » disait une vieille chanson allemande (les pensées sont libres)
      c’était avant la « toile » se prétendant prédictive et l’instant « minority report »


  • ahtupic ahtupic 29 septembre 22:21

    Tant que les gens nieront le génocide mondial par le waxxin, la bouffe, la modification du climat, pour l’installation du gvt mondial et la dictature qui suivra, on ne pourra rien faire.


    • ddacoudre ddacoudre 30 septembre 07:40

      @ahtupic
      bonjour si l’on peut faire autre chose et sortir de notre adolescence culturelle égoïste pour devenir des adultes instruits des savoirs disponibles pour mettre au service des humains nos prouesses technologiques plutôt que pour faire du capital.
      https://modele-joule.ddacoudre.chatgpt.site/

      cordialement.


    • lephénix lephénix 30 septembre 10:39

      @ahtupic
      il n’est pas encore interdit d’élargir sa conscience jusqu’à celle du monde qu’on veut... à chacun le monde de ses voeux...


  • ahtupic ahtupic 30 septembre 02:27

    La manipulation du climat  !

    https://crowdbunker.com/v/9gEL5Ne8SN


  • ahtupic ahtupic 30 septembre 02:30
    Chemtrails en Californie Temoignages medecins pilotes scientifiques 2013 sous titree Fr

    https://crowdbunker.com/v/S5UMH2gMG5


    • ahtupic ahtupic 30 septembre 12:29

      @ahtupic
      La moutruche qui a noté mes posts n’a pas regardé ces vidéos car il ne veut surtout pas avoir tort. Il a la science infuse. Un idiot, quoi ! smiley 


  • Mustik E-Z 2027 30 septembre 07:41

    « La réappropriation démocratique des dites infrastructures par un contrôle citoyen est bel et bien posée. Mais un mouvement populaire universel y répondra-t-il ? »

    il me vient à l’esprit un témoignage de zoologues, à l’étude  :

     une espèce de singes menée par des mâles dominants très agressifs

    la troupe devait attendre que ceux-ci soient repus avant que les plus faibles ne puissent accéder à la nourriture

    un jour, cette troupe s’approcha des déchets contaminés d’un hôpital

    logiquement, les mâle dominants furent exterminés

    les zoologues racontent que les survivants vécurent dans une ambiance apaisée...

    Le seul espoir de survie de notre espèce pourrait se trouver dans une transposition ?


    • lephénix lephénix 30 septembre 10:40

      @Mustik E-Z 2027
      il y a déjà eu d’heureuses « transpositions » — le temps d’une « parenthèse heureuse »...


  • Bruno Hubacher Bruno Hubacher 30 septembre 09:47

    « There is no such thing as society. There are individual men and women and there are families. » Margaret Thatcher, septembre 1987

    Voilà où nous en sommes après plus de quarante ans de néolibéralisme, divide et impera. Par conséquent, croire qu’il y aura un sursaut sociétal, de quelque manière que ce soit, contre l’establishment et sa technostructure est illusoire. Une prise de conscience ne peut donc se faire autrement qu’au niveau de l’individu, autant que les conséquences à en tirer de ce genre d’introspection. L’effondrement du système se fera tout seul.  


  • Enki Enki 30 septembre 11:52

    Pièces et Mains d’Oeuvre (PMO), que vous mentionnez, est le premier collectif en France à alerter sur la dystopie technologique qui vient, avec une technostructure en développement et une technocratie qui s’installe, y compris mondiale.

    PMO rejette le terme « technofascisme », qui réduit la critique à une orientation politicienne depuis l’arrivée de Trump avec Musk, en clair, la gauche contre la droite. Or si le collectif dénonce le capitalisme, il dénonce ce qui va avec : les nanotechnologies, les biotechnologies, le transhumanisme, le fichage numérique portés par les techno-progressistes, gauchistes, matérialistes, y compris communistes en Chine. 

    La mise en scène de l’antagonisme entre la gauche et la droite arrange justement la technocratie qui s’installe aussi bien via l’un comme l’autre bord politique.


    • lephénix lephénix 30 septembre 14:07

      @Enki
      merci pour le rappel...
      ce passage clivant est cité « pour mémoire » et pour susciter précisément des réactions contre la fragmentation d’un front loin d’être « commun » contre un système totalisant et qui empêche de « faire société »..
      déjà les « intellectuels » de l’entre deux guerres avaient créé un « front antifasciste » mais pas « antitotalitaire » — jusqu’à la « surprise » du pacte germano-soviétique...


  • ddacoudre ddacoudre 30 septembre 19:07

    Bonjour lephénix

    L’intelligence artificielle suscite de nombreuses interrogations, comme toutes les innovations au cours de l’histoire, comme si la technique possédait une existence propre et une capacité d’agir indépendamment des humains qui la conçoivent, la financent, la programment et l’utilisent.

    C’est pourtant là que réside la différence fondamentale entre une machine et un être vivant. Une machine ne poursuit pas spontanément ses propres fins : elle accomplit les fonctions que des humains ont conçues, même si sa complexité peut rendre ses résultats partiellement imprévisibles.

    La première question n’est donc pas seulement : « Que peut faire l’intelligence artificielle ? », mais : « Qu’allons-nous lui demander de faire, dans quel système économique et au bénéfice de qui ? »

    Il faut alors interroger moins la machine que la condition humaine qui va l’utiliser.

    Nous aimons croire que nos décisions sont prises souverainement par notre raison et notre libre arbitre. Les connaissances actuelles montrent pourtant que le raisonnement, les émotions, la mémoire, les automatismes, la peur, le désir de reconnaissance et les mécanismes de survie participent ensemble à nos décisions.

    L’expression de « cerveau reptilien » repose sur une représentation neurologique aujourd’hui dépassée. Elle peut néanmoins conserver une valeur métaphorique pour désigner nos réactions les plus immédiates : se protéger, attaquer, fuir, posséder, appartenir à un groupe et chercher une position dominante.

    La recherche de domination est étroitement liée à l’évaluation des menaces, à l’insécurité et aux hiérarchies sociales. Un besoin excessif de commander peut également constituer une défense inconsciente contre la peur, la vulnérabilité ou le sentiment d’impuissance.

    C’est à travers ces dispositions humaines que les innovations ont souvent été examinées : non seulement en fonction de ce qu’elles pouvaient apporter à tous, mais aussi en fonction du pouvoir qu’elles pouvaient donner à certains sur les autres.

    Nous sommes ainsi passés du glaive du conquérant, qui pillait la production pour éviter de travailler et soumettre ceux qui produisaient, à un capitalisme qui exerce cette domination d’une manière beaucoup moins visible. Le dominant n’est plus nécessairement un roi ou un conquérant identifiable : il est devenu un système économique qui organise la production pour assurer la reconstitution et l’accumulation du capital.

    La démocratie politique n’a pas supprimé ce pouvoir économique. Depuis les années 1990, elle donne même des signes de recul tandis que progressent certaines caractéristiques de la fascisation décrites notamment par Robert Paxton : exaltation du groupe, désignation d’ennemis, culte de l’autorité, dévalorisation du débat et acceptation croissante de la violence politique.

    Dans ce contexte, l’intelligence artificielle peut devenir dangereuse, non parce qu’elle serait malfaisante par nature, mais parce qu’elle concentre une puissance considérable entre les mains de ceux qui disposent du capital, des infrastructures, des données et des moyens politiques ou militaires.

    Notre enseignement, largement hérité du XIXᵉ siècle, et nos formations universitaires spécialisées ne préparent pas suffisamment l’ensemble de la population à comprendre cette transformation. Une fracture intellectuelle se creuse entre les initiés capables de concevoir et de contrôler les technologies, et les citoyens qui en deviennent de simples utilisateurs.

    Les médias transmettent un monde déjà interprété. Les réseaux sociaux le fragmentent davantage en enfermant chacun dans des sélections algorithmiques adaptées à ses émotions, à ses habitudes et à ses convictions.

    Dans le Phèdre de Platon, Socrate redoutait déjà que l’écriture affaiblisse la mémoire et donne l’apparence du savoir à ceux qui accumulent des informations sans les comprendre. Le texte, disait-il en substance, ne peut ni répondre aux questions ni se défendre lorsqu’il est mal interprété. La connaissance véritable doit être intérieurement assimilée par celui qui apprend.

    L’intelligence artificielle actualise ce problème à une échelle nouvelle. Elle peut fournir instantanément une réponse bien construite et donner à son utilisateur le sentiment de savoir. Mais recevoir une réponse n’est pas encore comprendre, et comprendre n’est pas encore être capable de juger.

    L’utilisation de l’IA doit donc s’inscrire dans une réflexion philosophique, politique et économique. Si cette technologie existe, elle prendra nécessairement une place dans l’évolution de l’humanité. La question est de savoir si elle prolongera notre intelligence collective ou si elle amplifiera notre paresse intellectuelle, notre besoin de domination et notre soumission au capital.

    Sans un enseignement destiné aux adultes tout au long de la vie, et sans rémunération du temps nécessaire pour apprendre, nous risquons de développer une dépendance à l’intelligence artificielle. Nous nous croirons savants parce que nous pourrons obtenir une réponse à toute question, tout en perdant progressivement la mémoire, la capacité de vérifier, le raisonnement critique et l’autonomie du jugement.

    Après avoir produit des générations de diplômés très spécialisés, nous pourrions ainsi produire des analphabètes mémoriels : des personnes capables d’interroger une machine mais de moins en moins capables de discuter sa réponse.

    L’IA peut pourtant devenir un extraordinaire instrument d’émancipation. À condition de ne pas la laisser entre les seules mains de ceux qui cherchent à en faire un moyen d’accumuler du capital, de surveiller les populations ou de dominer leurs concurrents.

    La réappropriation démocratique du numérique évoquée dans cet article exige donc davantage qu’un contrôle citoyen des infrastructures. Elle exige une population instruite tout au long de la vie, disposant du temps et des moyens matériels nécessaires pour comprendre les outils qu’elle utilise.

    Autrement, nous ne sortirons pas de la toile : nous confierons simplement à ceux qui la possèdent le pouvoir d’organiser ce que nous voyons, ce que nous savons et, progressivement, ce que nous sommes capables de penser.

    cordialement.

    https://modele-joule.ddacoudre.chatgpt.site/


    • lephénix lephénix 1er octobre 10:27

      @ddacoudre
      bonjour ddacoudre
      comme dit, parler d’« intelligence » au sujet de processus automatisés, à une puissance de calcul, est une imposture sémantique visant à déprécier les intelligences naturelles — le vivant a sa « toile »...
      c’est occulter qui l’a conçue, programmée et pour quoi ?
      comme l’avenir appartient à ceux qui le déterminent et l’organisent pour les masses, à savoir les maîtres des machines et du calcul, il faudrait suivre les « investissements » vers ces infrastructures écocidaires, dévoreuses de ressources et de vies et intégrer à une réflexion désincarnée sur « ’l’inintelligence articielle » sa matérialité réelle comme celle du présumé « cloud » nébuleux jusqu’aux émissions de serveurs, extractions de minérais, liquides de refroidissement toxiques et guerres pour les dites ressources en voie de raréfaction...La puissance de calcul de l’IA repose sur ce socle vital commun qu’elle dévore sous nos yeux — et « nous regardons ailleurs »...
      il interroger cette programmation et réfléchir au langage utilisé dans nos relations avec la megamachine pour nous donner la possibilité d’agir sur la nature de ces relations par une utilisation plus réfléchie du langage — pour l’heure, il repose sur l’idée de domination/soumission — et déverrouiller sa trajectoire mortifère pour les masses décrétées « économiquement inutiles »...
      est-ce que le monde est quelque chose qui se calcule, se décrète et qui se prête à une systémique informatique ? est-ce qu’il a été créé pour être décomposé et débité en éléments de données pour nourrir une megamachine de décision gloutonne comme jadis Mallarmé pensait que l’univers devait aboutir à un livre ?


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