lundi 17 juin 2013 - par alinea

Là d’où je viens...

(Petit conte)

 

JPEGLà d'où je viens, les gens en payaient d'autres pour qu'ils pensent pour eux ; la fonction de la pensée, à la longue, leur paraissait fatigante et peu opérationnelle ; il faut dire que l'humanité toute entière en avait bavé, elle aspirait à un peu de confort. Aussi, les penseurs nommés prirent-ils leur mission à cœur ; ils s'excitaient à détailler chaque moment du quotidien, dans chaque profession, dans chaque vie et concluaient, plusieurs fois par semaine, à des lois, des obligations, des références, des diplômes, des horaires, etc.

C'était très difficile de s'assurer que tous faisaient comme il fallait, aussi, fallait-il s'assurer les services d'experts et de contrôleurs pour s'aviser que le voisin obéissait bien : il n'y a rien de plus terrible qu'obéir et de voir les autres ne pas le faire. Comme il n'y avait pas assez d'argent pour payer assez de contrôleurs, les penseurs et leurs officines profitaient d'une propagande grandiose, possible dans ce qu'on nommait « média », c'est à dire des images et des sons qui faisaient le lien entre les penseurs et la population ; petit à petit s'affirmait l'évidence que la délation était un moyen formidable et gratuit d'encadrer tous ces gens disparates au départ, de manière à les regrouper comme on le faisait avec des troupeaux. Cela marchait très bien avec un peu de patience, et les penseurs s'agitaient de plus en plus, voyant comme il était facile au fond de maîtriser les masses. Ils se creusaient la tête et trouvaient ; par exemple, chez les éleveurs de vraies bêtes, ils ordonnaient l'acquisition d'une armoire à pharmacie, métallique qu'ils devaient fermer à clé ; les éleveurs obtempéraient puisqu'on avait expliqué au préalable, d'une part que c'était obligatoire et que s'ils ne le faisaient pas, ils ne toucheraient plus un sou, et d'autre part que c'était pour leur bien. Ils trouvèrent l'obligation de signatures d'allégeance à l'État policé au moindre déplacement, attacher sa ceinture au risque de griller, se soumettre aux dépistages, aux contrôles, aux tests, aux vérifications, sous peine de peines pénalisantes ! Ils inventèrent les puces, les cartes à puces, les puces sous la peau des bêtes, des réseaux en schémas immatériels qui donnaient le tournis.

Ils se creusaient la tête encore et trouvaient encore tout un tas de tracasseries ; l'habitant de ma planète était très doué pour savoir ce qui pouvait faire mal à ses congénères. Le jeu était de voir jusqu'où ils pouvaient aller, et plus ils avançaient, plus ils constataient que c'était facile et plus ils avançaient ! Il faut dire que les bras n'avaient envie que de vivre, aussi, contre mauvaise fortune, ils s'adaptaient.

 

Là d'où je viens, le monde était dirigé par des Molochs qui se nourrissaient d'or ; jadis, les mêmes se nourrissaient de sang mais les progrès technologiques avaient permis de se nourrir d'or. La mode était d'être gros, aussi les Molochs mangeaient-ils énormément. Seulement l'or se trouvait sous la terre et il fallait des milliers de bras pour l'extraire. Les puissants étaient très embêtés, cela leur coûtait de devoir donner un peu de leur or à ces bras. Quand leur digestion était terminée, avant le prochain repas, ils avaient quelques minutes pour réfléchir à comment faire pour en donner le moins possible ; c'est ainsi qu'ils imaginèrent les penseurs, nommés par les Molochs et payés par les bras ; l'or qu'ils donnaient aux travailleurs leur revenait par l'intermédiaire des idées, géniales souvent, que proposaient les nommés. Peu à peu, cela tourna si bien qu'ils n'eurent plus besoin de réfléchir entre leur repas. C'était comme une poulie ou une courroie de transmission, l'effort était minime. Certains des nommés étaient là pour trouver la manière la plus subtile de faire passer les obligations ; c'était les plus malins, triés sur le volet, on les avait formés et le coût de leur formation s'avérait très rentable. L'idée géniale, pour faire passer la pilule sans que l'amer ne rebute, fut de faire élire les obligataires ; ainsi, les bras obligés avaient-ils l'illusion d'être libres de choisir le servant des Molochs qui avait la meilleure tête ; cette trouvaille était la plus juteuse : malgré tout, il fallait que les bras, qui n'étaient pas encore tout à fait lobotomisés, eussent l'impression qu'ils travaillaient pour eux-mêmes.

Les bras fabriquaient les joujoux qui avaient le double avantage de nourrir les Molochs d'or et focaliser leur énergie créative ; ils s'échinaient à bâtir leur propre asservissement !

Les Molochs, repus, n'avaient guère envie de se chamailler ; ils se serraient les coudes au contraire, se protégeaient les uns les autres ; ce qui n'était pas le cas des bras qui avaient plus de joujoux que de nourriture et oubliaient leur mauvais sort dans des boissons enivrantes, des substances hallucinogènes et se haïssaient les uns les autres. Cela faisait la fortune des Molochs qui organisaient ça et là des bagarres, tendaient des leurres sur lesquels les bras se défoulaient.

Là d'où je viens, la plupart des habitants, assez en tout cas pour créer un drame latent, un fond de l'air perverti, avait perdu ses sens, sa décence, son identité. Elle se soumettait, n'ayant plus idée qu'elle pouvait ne pas le faire. Son désir de sécurité balayait son désir de liberté. L'humanité était fatiguée, après des millénaires de combats pour sa survie, elle croyait avoir atteint le stade de ne plus avoir à y penser, de pouvoir se laisser aller ; son ennemi devint, donc, sournois, niché en elle-même, invincible parce qu'imprévisible, indiscernable, flou partout, traître avenant.

 

Mais là d'où je viens avait été un lieu où l'on s'émerveillait car le monde était beau sauvage ou dompté, précieux et fragile ou bien fort et tonitruant

...s'émerveiller de la beauté d'un couchant, de la douceur d'un air qui souffle sur votre visage une caresse, d'une harmonie de couleurs, du contraste des reliefs par temps d'orage, du gris d'un ciel à l'est tandis qu'en miroir il s'illumine d'un bleu métallique puis d'un orange phosphorescent, s'émerveiller de la ténacité d'une fourmi à transporter la miette de pain jetée là par hasard, de la beauté des plumes d'un coq sauvage aperçu comme un cadeau du ciel entre les buissons de cade, de la légèreté de la biche qui d'un bond passe le chemin et la clôture, du chevreuil qui navigue entre les hautes herbes, de la couleuvre qui se glisse puissance musculaire absolue du sentier au talus, du circaète s'envolant lourdement avec entre ses serres la couleuvre condamnée, des vols nuptiaux du rollier rare à son arrivée en mai quand par centaine il décore le paysage de son plumage coloré comme un ara, du pic vert dont l'apparition ne peut être qu'une grâce , du veau buvant à la mare plissant son nez et laissant voir la candeur de son regard sur un monde qui jusque là lui a été faste, la détermination de la cane à mettre ses canetons à l'épreuve jusqu'à n'en garder plus qu'un, du bleu unique de la chicorée sous le soleil d'été, du rouge du coquelicot qu'on ne peut commenter, du bringé de la térébinthe, de la pivoine essoufflée échevelée qui se fige quand on la regarde le rose aux joues, du ploiement du muflier sous le poids de la pluie, des ocres de la terre, des fauves des céréales mûres, des verts caducs du printemps se mêlant aux verts persistants ; s'émerveiller de la musique du vent dans les branches, des cigales assourdissantes, des grenouilles qui jouissent du beau temps revenu, du chant doux monotone du moyen duc en mars, des cricris le soir d'été quand tout se calme, du bruit de la forge ou de l'horloge au village, des coups de masse du paysan plantant ses pieux à ses clôtures, de l'âne qui brait, du cheval qui hennit de la vache qui meugle du chien qui aboie ou jappe au passant, du chat qui miaule ou crie, de l'enfant qui vagit, de la source qui coule, de la cascade qui tombe et rebondit sur les pierres du ruisseau, du troupeau qui se déplace, du cheval qui galope et qui souffle de sa crainte feinte ou réelle, des piétons dont les pas résonnent sur le pavé, des mâles qui se battent dans la forêt, des danseurs qui glissent sur le parquet, des enfants qui jouent au cerceau, des fillettes qui glapissent, des geignements sourds de la femme en plaisir, de l'orage qui tonne, du fleuve qui mugit, de l'eau qui tambourine, de la pluie qui danse dans les chenaux de zinc, des coques de genêts qui explosent sous la chaleur, du bourdonnement de la ruche, du grattement de la souris derrière sa cloison, des abeilles qui ventilent ou bruissent d'activité fébrile sur les fleurs ouvertes remplies de nectar, le bruissement celui des mouches errabondes, le frôlement d'un jupon de soie sur la peau douce d'une femme, le râle de plaisir de l'homme, du toucher d'une main dans le sable, le « bop » du bouchon qui saute, la musique, la voix d'un homme, la voix d'une femme, le roucoulement du pigeon en amours, le cri du coucou qui décide du printemps, le hululement d'une chouette qui habite vos nuits d'une présence magique, le frôlement de la chauve-souris tout près de vos cheveux, le crissement du gravier sous le pas espéré, le grincement du portail, de la musique de jazz qui sourd par la fenêtre entrouverte, des cris de joie des gens qui fêtent, des soupirs des paresseux, du craquement de l'herbe sèche sous vos pas, celui de la neige fraîche ; s'émerveiller de l'odeur des chaumes par un soir de canicule, du relent âpre des térébinthes en plein midi, des feuilles de noyer que l'on a froissées, des feuilles de figuier qui se grillent au soleil, celui suave des aubépines écorchées, des genêts entêtants, de l'humus humide, de la sarriette discrète qui embaume alentour sans qu'on en sache la source, de la lavande écrasée par les doigts, de l'herbe coupée fraîche ou qui sèche en foin, de la menthe sauvage, de l'estragon dans le jardin, du lilas, de la rose cueillie que l'on offre à son amoureux, du muguet dans les bois mouillés, le bois de rose, de la soupe de la voisine dont le fumet s'échappe par la porte laissée ouverte sur la rue, odeurs d'ail et d'olives, du miel dans les rayons, du chien mouillé qui se couche à vos pieds, l'odeur d'une maison poussière salpêtre bois ciré, du feu de bois du café le matin des épices, l'odeur de l'homme que vous aimez.

S'émerveiller de la beauté du monde.

S'émerveiller de parler à sa fille d'un bout à l'autre de la planète, de la machine qui lave, , de celle qui coud rapide ahanant et qui broute le tissu qui défile et qui tombe en volutes sur le plancher, d'un moteur qui tourne rond et semble ronronner, du geste concentré et précis de l'ébéniste, du maréchal-ferrant, du soudeur, du ferronnier, du jardinier, du peintre exalté tout en retenue, d'un père qui entoure son enfant, d'une main qui se tend , du son d'un mot susurré qui rassure, d'un chant qui console et apaise, du grondement de la foule en colère, des phrases, des phrases écrites ou dîtes et qui font espérer, s'émerveiller de la beauté des hommes.

 

Jusqu'à la Shoah, Al-Naqba, l'Apocalypse, la catastrophe pour tous en torrents et en fleuves de sang, d'atomes et de larmes, ces exils ces blessures, tous ces morts... les Molochs avaient gagné, perdu leurs bras, on dit que certains bravant leur obésité leur paresse et leur incompétence fouillèrent le sol pour s'y nourrir et que seuls quelques spécimens survécurent, mais tout était détruit tout était pollué, tout était devenu stérile...

 

Fin.



17 réactions


  • Piere CHALORY Piere Chalory 17 juin 2013 10:41

    Les beaux arrivent enfin ; peut être ceux ci vous inspirèrent ils cette envolée lyrique pleine de définitions justes & si parlantes. En tout cas il fallait le faire !


    • alinea Alinea 17 juin 2013 11:02

      Vous voulez dire qu’il fallait de l’audace ? Oui, j’en étais inquiète !! Oui, c’est vrai, la nature est si belle en ce moment et j’ai oublié les hirondelles !!
      Merci Piere


    • bernard29 bernard29 17 juin 2013 13:40

      oui, de l’audace !! et c’est réussi...


    • alinea Alinea 17 juin 2013 13:45

      Merci Bernard, où étiez vous passé ?


    • bernard29 bernard29 17 juin 2013 14:49

      j’ai cru qu’en fuyant un automne qui n’en finissait pas, au soleil de Croatie, je provoquerai un printemps qui ne viendra pas, alors que déjà s’annonce un été au soleil triste. 

      Parfois le soleil est donc au détour d’une lecture pour « s’émerveiller de la beauté du monde. » ...


    • alinea Alinea 17 juin 2013 15:48

      non, non, regardez bien, il est un peu féroce qui peut vous brûler, mais il n’est pas triste !


  • bakerstreet bakerstreet 17 juin 2013 13:30

    Bravo Alinea pour ce joli texte qui nous parle du bien de du mal, que bien peu hésitent à nommer, se perdant dans des nuances mortifères, faisant taire leurs sentiments, et parler l’intelligence disent ils.

    En fait celle des autres, ce magma immonde qui nous conditionne

    Je viens de lire « méridien de sang » de Thomas Mac Cormick, un livre hallicinant, sans doute très bien écrit, avec une force biblique, quoique sans dieu, mais tout antant désespérant qu’un moloch antique.
    Seul peut être la lecture d’un Giono pourra me guérir

    • alinea Alinea 17 juin 2013 13:44

      Non : « Le poids du papillon » d’Erri de Luca ; vous guérira plus vite ! Une merveille !


    • bakerstreet bakerstreet 17 juin 2013 14:16

      Alinea


      Etrange, je viens justement de prendre un livre de cet auteur que je ne connaissais pas à la bibliothéque. 
      « Acide, arc en ciel »
      Là aussi l’art de la dichotomie ?

    • alinea Alinea 17 juin 2013 14:32

      Je ne le connais pas celui-là ! J’ai lu « Trois chevaux » et le papillon ! Je ne sais rien de l’auteur, et cela me convient car ses mots, ses livres sont d’une pureté qui se suffit à elle-même !


  • nicolas_d nicolas_d 17 juin 2013 17:57

    Une nouvelle planète dans le voyage du petit prince smiley
    merci


    • alinea Alinea 17 juin 2013 18:04

      Ah ! C’était lui alors que j’ai rencontré ! je ne l’avais pas reconnu, il a tellement grandi.. ;
      merci nicolas


  • gaijin gaijin 17 juin 2013 19:38

    « Là d’où je viens,....... »
    s’il te plait dessine moi une fusée ......
    parce que la ou je suis c’est un peu pareil et j’aimerai bien aller voir ailleurs


    • alinea Alinea 17 juin 2013 21:27

      Je sais que vous l’avez dans le coeur, cette fusée, gaijin ! ou dans ce cerveau, vous savez, celui qui ne vaut rien !


  • lionel 17 juin 2013 21:23

    C’est un beau texte Alinéa, merci pour cet inventaires des beautés du monde et pour l’amour que vous transmettez.


    • alinea Alinea 17 juin 2013 21:33

      Ce sont juste les beautés dans ma vie.. Personne ne m’a parlé des « mouches errabondes » ; un jour, je trouverai moyen de copier ce texte, plus beau qu’un poème, de Paul Valéry, sur les mouches !
      Merci Lionel


  • brindfolie 18 juin 2013 02:54

    La seconde partie par moi dégustée lentement,tout doucement.Un régal pour un Cévenol déraciné.Merci Alinéa.


Réagir



https://merdekakreasi.co.id/buku/pkvgames/https://merdekakreasi.co.id/buku/bandarqq/https://merdekakreasi.co.id/buku/dominoqq/https://merdekakreasi.co.id/tentang-kami/