La dépression est une chance
La parabole de la calèche et du chemin de vie développée dans la préface de l’ouvrage de Michel Odoul, Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi, offre un excellent point de départ pour comprendre en quoi une dépression peut pour certains et dans certaines conditions constituer en tant qu’épreuve une chance de rebond et de reconnexion d’avec ce soi qui provient du monde de l’enfance, à savoir cette projection rêvée donc idéale de cet être que l’on a intérieurement envie de devenir.
Cette parabole en effet distingue cocher et voyageur, en l’occurrence voyageur intérieur. Celles et ceux qui se sont lancés dans une vie dite programmée car sociale sans la réfléchir à l’aulne de leurs rêves sont comme le cocher de la calèche lancée sur le chemin de vie, un cocher qui, le voyageur étant endormi, pense qu’il conduit le voyage. Ce cocher est un pur exécutant qui effectue ce que le système (école, éducation, conformisme, famille, entourage, conditionnement …) a prévu pour l’animal social, lequel n’est nullement l’être qui enfant se rêvait. Celui-là c’est justement l’endormi, celui qui devrait piloter la calèche mais somnole et se perd au fil de sa propre vie.
Contrairement à des idées reçues la dépression n’a rien d’une maladie mentale (sauf quand elle devient chronique, et encore …) ; elle est un dérèglement de l’état d’être, une dépressurisation, une perte de repère et un écroulement de l’être dans sa marche quotidienne. Soudain les coutures du masque social pètent, les jambes fléchissent, l’énergie vitale s’évanouit et l’individu qui hier marchait comme tout le monde s’écroule. Pourquoi ? La vie qu’il vit ne lui convient plus. Il sort d’un long sommeil et vomit ses tripes et son mal être après avoir dormi pendant des décennies.
La dépression est donc à comprendre comme une alerte, un cri intérieur qui hurle à celui qui a enfermé l’être : ça ne va pas, arrête ton cirque, le masque dont tu t’es recouvert je n’en veux plus. La dépression est donc un coup d’arrêt brutal à un chemin de vie qui ne conduit pas là où le voyageur entendait aller. La calèche a beau rouler vite et bien, sa direction n’est tout simplement pas la direction souhaitée.
« Ma femme ? Elle ne m’aime pas et moi non plus. Mon travail ? Une torture. Mon horizon ? La poubelle à compost si je continue ».
Parce qu’elle impose un arrêt abrupt, brutal, long et douloureux, la dépression qui plonge l’être au fond d’un puits est une occasion pour lui de percevoir dans l’obscurité et la solitude du fonds du puits cette lueur intérieure, celle des origines, celle des années d’enfance et d’insouciance où chaque jour il rêvait éveillé.
« Pourquoi ne suis-je pas devenu pianiste comme je le souhaitais ardemment ? Que s’est-il passé ? Ne serait-ce pas possible de faire demi-tour et cette fois étant donné que je suis à terre de tout reprendre ? ».
Quand on roule, y compris quand on roule en direction de n’importe où et que ce n’importe où ne convient guère, on a peu d’occasion de se questionner sur le sens des choses, sur le voyage, sur ce qui fait le suc de chaque existence, sa sève, son sens. On voyage, on avance, on roule, on agit, c’est tout. On ne fait que cela, rouler, et on gère ce qui advient, la panne d’essence, l’accident, la réparation des roues, les virages, les dénivelés. On est très occupés à faire essentiellement cela, gérer. On gère. Mais on ne vit pas vraiment. On est lancés sur la route et c’est la boite noire qui fait l’itinéraire à votre place parce que vous, votre être, votre enfant intérieur, ce qui vous rend singulier, celui-là comme le voyageur intérieur, somnole. Quand on roule on n’a absolument aucune raison de se poser des questions existentielles car les seules choses auxquelles on se confronte ont à voir avec la mécanique elle-même, cette mécanique qui nous est aussi extérieure que l’est pour nous autres la calèche qui nous conduit de jour en jour.
Pour cela, pour se questionner, pour se remettre en état de marche après un aussi long sommeil, il faut se réveiller, tomber de tout son poids et donc déprimer. Car en état dépressif ce n’est plus la calèche qui n’avance plus mais soi-même. Et c’est soi-même qu’il faut d’abord et avant tout redémarrer.
L’écueil, l’épreuve de la dépression, c’est cela qui permettra de pouvoir progressivement conscientiser que non, le cocher n’est pas plus que le tableau de bord le maître, et que oui, on allait là où on n’avait nullement envie de s’aventurer.
Enfin qu’évidemment il y a un et un seul conducteur et un et un seul chef, c’est ce soi qu’on aura trop longtemps laissé dériver par capillarité.


