vendredi 10 octobre 2025 - par ddacoudre

La fin d’un modèle clos

 

La fin d’un modèle clos

L’histoire de l’humanité pourrait se lire comme une succession de modèles clos : chaque civilisation invente son ordre, s’y enferme, et meurt d’avoir cru pouvoir durer. Le capitalisme contemporain, fondé sur la croissance infinie et la rentabilité immédiate, n’échappe pas à cette règle. Sa limite n’est pas d’abord économique : elle est anthropologique et cognitive. Nous avons bâti un système qui récompense la répétition, la possession et la vitesse, mais qui se montre incapable de penser la rareté, la lenteur et la transmission. La pollution n’est pas un accident industriel : elle est le symptôme d’un déséquilibre entre matière et esprit.

I. Le crépuscule d’un axiome

J’ai déjà écrit sur ce média que la pollution enterrerait définitivement l’axiome d’Adam Smith, selon lequel la poursuite des intérêts particuliers sert le bien commun. Cet axiome reposait sur l’idée d’abondance : les ressources semblaient infinies, et la nature, docile. Or cette illusion s’effondre : la nature ne produit plus de la richesse, elle réclame réparation.

Ce n’est pas en pleine conscience que les civilisations périssent. Les Mayas, les Romains, les habitants de l’île de Pâques n’ont pas « décidé » leur disparition. Chacun d’eux pensait, comme nous, que ses élites trouveraient les solutions techniques à leurs excès. Aujourd’hui encore, nous nous rassurons : nos ingénieurs coloniseront Mars, nos financiers verdiront la croissance, nos experts inventeront des taxes pour sauver la planète.

Claude Allègre a exprimé en son temps, et encore récemment sa foi dans la croissance future. Je partage une forme d’optimisme, mais sous un autre angle : les crises écologiques et sociales actuelles ne sont pas la fin du monde, mais la fin d’un modèle mental. Nous vivons le déclin d’un système qui a confondu progrès et profit en satisfaisant ses instincts sans réserve.

II. Les esprits prisonniers du rendement

Nos élites ne manquent pas d’intelligence, mais elles raisonnent à l’intérieur d’un cadre mental figé : celui du capitalisme marchand, où toute action doit produire un retour financier mesurable. Leur rationalité n’est pas fausse, elle est comptable. Elle ne calcule que ce qui se compte : le chiffre d’affaires, le PIB, la croissance trimestrielle, et non ce qui vit, dont les humains.

Ce rétrécissement de la pensée économique est comparable au mythe de la caverne : nos dirigeants regardent les ombres du rendement sur le mur de la Bourse et prennent ces reflets pour la réalité. Pendant ce temps, la pauvreté s’accroît, les ressources s’épuisent, la planète s’échauffe, et les systèmes politiques se vassalisent.

Jean-Marc Jancovici le rappelle : même l’uranium, que l’on croit quasi illimité, sera épuisé en moins d’un siècle. Qu’est-ce qu’une civilisation capable de construire des bombes mais incapable de penser la durée ? La Rome antique aura vécu mille ans, l’Égypte pharaonique cinq mille. Notre civilisation numérique, en deux siècles, aura brûlé la quasi-totalité de ses réserves vitales.

III. Recherche, savoir et émancipation

Le cœur du problème n’est pas énergétique, mais cognitif. Nous avons détourné l’intelligence vers la rentabilité.
La recherche fondamentale — celle qui explore sans but immédiat — est reléguée derrière la recherche appliquée, soumise aux impératifs du marché. Les découvertes fortuites, celles qui ouvrent de nouveaux mondes, sont éliminées au nom du « retour sur investissement ».

Plutôt que de former des esprits curieux, nous fabriquons des spécialistes comptables de l’innovation. L’école, censée émanciper, devient une fabrique à diplômes calibrés pour le marché du travail. Or l’économie de demain ne manquera pas de bras, elle manquera d’esprits capables de penser hors des cadres.

Anthropologiquement, l’humain s’est toujours défini par sa capacité à apprendre. Les sociétés primitives transmettaient des savoirs, pas des richesses. Les sociétés modernes ont inversé ce rapport : elles transmettent des dettes et des brevets. Si nous voulons survivre à la fin de la croissance, il nous faut redonner au savoir sa valeur première : non celle d’un outil, mais celle d’un horizon.

IV. Une comptabilité de l’esprit

La comptabilité moderne, héritée du monde marchand, réduit l’existence humaine à une valeur mesurable. Ce paradigme rend invisible tout ce qui n’a pas de prix : la connaissance, la santé, la beauté, le lien social. C’est une erreur ontologique : la richesse d’une société ne se mesure pas en flux monétaires, mais en énergie humaine disponible — énergie cognitive, relationnelle, créative.

L’idée de rémunérer les Hommes pour apprendre repose sur cette inversion de la logique comptable : il ne s’agit plus de payer pour produire, mais de rémunérer pour comprendre. Une société qui paierait ses membres à s’instruire, à expérimenter, à débattre, à innover, créerait un cercle vertueux où la connaissance devient capital reproductif.

Le capitalisme a bâti son pouvoir sur l’énergie fossile ; l’humanité du XXIe siècle doit bâtir le sien sur l’énergie de l’esprit. L’éducation permanente deviendrait la nouvelle matrice économique : non plus un coût, mais une source de rendement collectif, éthique et durable.

V. Une morale pour l’après-croissance

Nous entendons déjà les promesses d’un Eldorado spatial : « Nous irons chercher nos matières premières sur d’autres planètes. »
C’est l’ultime fuite en avant d’une espèce qui n’a toujours pas compris que la rareté est un principe éducatif. L’univers ne se conquiert pas par la force, mais par la compréhension.

La pollution révèle la limite du matérialisme : nos sens ne suffisent plus à percevoir les dégâts que nous causons, il faut l’esprit pour les déceler. Et pourtant, l’esprit est relégué au second plan. Nos sociétés marchandisent tout, y compris l’intelligence, et s’étonnent ensuite que la bêtise gagne du terrain.

Le futur ne sera pas une croissance infinie, mais une décroissance éthique, c’est-à-dire une réorientation de la valeur vers ce qui élève plutôt que ce qui accumule. La question n’est pas : « Que produirons-nous demain ? » mais : « Que deviendrons-nous lorsque produire ne sera plus nécessaire ? »

Conclusion

Les civilisations meurent lorsqu’elles confient leur destin aux marchands. La tour de Babel s’est effondrée non faute d’ambition, mais faute d’équilibre entre matière et esprit. Nous commettons la même erreur : nous croyons bâtir une tour de savoirs interconnectés, mais nous laissons les financiers en tenir les plans.

Pourtant, une issue demeure : celle d’un monde où l’apprentissage devient la première des activités humaines, où l’on mesure la richesse à la qualité de la pensée plutôt qu’à la quantité de biens.
Là se joue la survie de notre espèce, mais aussi la possibilité d’une réconciliation entre science et sagesse.

Nous ne sauverons pas le monde qu’avec de nouvelles machines, mais avec de nouveaux esprits.


5 réactions


  • Octave Lebel Octave Lebel 11 octobre 2025 11:30

    Merci, difficile d’être plus clair et pertinent.

    «  Les civilisations meurent lorsqu’elles confient leur destin aux marchands. »

    Une réminiscence me vient de mes anciennes lectures où René Barjavel dans ses romans de science-fiction en forme de conte et d’avertissement, que beaucoup prenait pour une forme d’évasion un peu cathartique, faisait le constat amer en montrant les engrenages mortifères de l’utilisation de la science et des technologies « nous sommes entrés dans le monde des marchands » 


    • ddacoudre ddacoudre 11 octobre 2025 20:57

      @Octave Lebel
      bonjour
      je peux pas dire que mes article attire les foules. je te remercie de ton commentaire. dans un autre développé philosophique qu e je fais j’explique pourquoi le capitalisme est voué a se transformer ou disparaître, mais naturellement ce n’est pas demain mais dans des siècles en fonction de la disponibilité des matières première si jamais il ne se publie pas sur ago tu le trouvera sur mon blog quand je l(aurai copier ce soir ou demain. cordialement ddacoudre over blog 
      cordialement.


    • microf 13 octobre 2025 23:26

      @ddacoudre

      C´est normal que votre article n´attire pas les foules car vous allez á contre courant.
      Si vous auriez écrit que le Président Poutine est un dictateur, un assassin etc, vous auriez déjá une foule, mais en écrivant un article comme celui-ci qui appelle á la réflexion, á la remise en cause, vous dérouter les foules qui ne pensent plus, ne réfléchissent plus et qui suivent comme des moutons.

      Votre article est ce qu´on aimerait non seulement lire, mais voir s´implementer, hélas nous en sommes très loin, et près du chaos qui peut surgir á tout moment, je pense que jamais nous avons été près du précipice, c´est pas comme si nous avons perdu la raison, nous l´avons en fait perdu, car comment expliquer ce qui se passe actuellement dans le monde ? Sommes nous devenus des malades mentaux ? on le dirait.

      Comme vous l´avez mentionné, ce n´est pas la fin du monde, mais la fin
      d´un monde, oui, la fin du monde de ceux qui tirent les ficelles, toutefois qu´ils le veulent ou pas, leur monde va s´écrouler, et eux avec.


  • Julian Dalrimple-sikes Julian Dalrimple-sikes 14 octobre 2025 08:57

    Salutations, 

    merci 

    je cite : Là se joue la survie de notre espèce, mais aussi la possibilité d’une réconciliation entre science et sagesse

    Peut être vaut t’il mieux partir du fait que les deux sont séparés, et que derriere le mot science se cache une échelle verticale de valeur donnée aux humains par d’autres humains avec comme simple finalité unique : mon porte feuille doit grossir jusqu’à l’infini...

    La sagesse nous concernant me semble être un mythe non réel, un imaginaire, un désir etc

    Ne marche plus dans nos psychés depuis des millénaires que la partie technique qui est la pensée analytique..

    cette fonction innée apte seulement à ce qui est pratique comme outil-moyen et pas comme concepteur a annihilé toutes les autres, c’est entre autre ce que décrit Adam et Eve..elle a fini par croire à son imaginaire...complexe mais faisable à voir en mode passif, = je ne cherche pas, je ne cherche rien..

    cette pensée est un programme inné limité qui ignore désormais qu’il est un programme et en quoi il est limité.

    Inné bien sur = « je » n’ y est pour rien du tout...

    Sans avoir eu une vision de assez clair à clair de ce programme, je ne vois pas comment on va s’en sortir mais juste continuer à ce que nous faisons le mieux, C.A. D rivières de sangs pour tous..justifiant tout ça parce que l’oiseau mange des vers de terre..

    Or pour moi partir d’un désir de réconciliation science-imaginaire de sagesse, n’a pas de base, juste un souhait qui ne tient pas compte du réel, autrement dit POUR MOI, sans base..

    La pensée se veut sage, pourquoi ?

    Elle n’a rien de sage, elle compte, évalue, classe, mesure, élimine, additionne, soustrait, imagine ad libitum, créant au passage une sorte de « je » qui va décider, je fais ceci, je fais cela, ceci valable uniquement techniquement et encore ce processus avance à tâtons par experiences, certaines marchent d’autres pas soit factuellement, soit après la dégénérescence de notre psyché par rapport à ce « moi » qui s’ignore pour ce qu’il est donc une machine technique, et qui du à la destructions de nos autres capacités innées va assumer le role de dirigeant de ma vie, totalement en aléatoire sur une base de désirs peurs parfaitement ignorés quand à leurs racines dans la psyché , dans le cerveau, dans le programme..

    et vogue la galère..

    cette pensée n’a rien de sage mais veut jouer le role du sage, c’est plus vendeur, donc nouveau but...je possède la planète avec tout ce qu’il y a dessus désormais je veux être au panthéon des Dieux sages..ultime but pense t’elle.

    La pensée ne sait pas que elle est sur le chemin lui san fin contrairement à notre vie, le chemin sans fin de la frustration, car ce qu’elle espère atteindre quand au contentement produit ne sera jamais là..

    Ceci est souffrance constante, démence, etc..

    certains en font des poèmes d’autres tuent par millions, volent, détruisent etc

    La science n’est que un moyen vital pour survivre techniquement, c’est un outil qui doit être utilisé par autre chose que lui, or comme à la naissance et pour quelques années il peut s’utiliser lui même, notre seconde naissance « spirituelle » s’il en est ne se fait plus et nous nous sommes auto coincé dans une psyché détruite à genre 
    + ou -95%, inapte désormais à ce que la vie qui est le miracle est..et fait de son pire pour.... ??

    oui pour quoi au fait ?

    Merci et respects 


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