La grippe S
Par les temps qui courent, les appellations (d’origine contrôlée ?) d’épidémie de grippe se succèdent à une vitesse folle. On a d’abord parlé de grippe porcine. Ce qui a provoqué aussitôt le courroux légitime des éleveurs de cochons ainsi qu’une levée de hachoirs de la part de la noble confrérie des charcutiers-traiteurs. On a ensuite évoqué la grippe mexicaine. Là, ce sont les porteurs de sombrero et de poncho réunis qui ont alors rué dans les brancards. On n’allait pas jeter l’opprobre sur leur beau pays à la capitale soit dit en passant la plus polluée du monde.
On a alors tenté de noyer le poisson à défaut du goret en qualifiant cette future pandémie de grippe nord-américaine. Mais rien n’y fit, les appellations d’origine géographiques ne passaient décidément pas le nœud de la gorge des populations concernées. Plus consensuelle, la Commission européenne des ronds-de cuir de Bruxelles a alors proposé le terme de “nouvelle grippe”. Il fallait y penser. Des nuits entières, des hauts-fonctionnaires ont travaillé sur la question pour accoucher de cette savante terminologie. Peine perdue, c’est l’OMS qui a finalement emporté le morceau si vous me permettez l’expression. Il faudra désormais causer de grippe A. Plus exactement A/H1N1 pour les initiés.
Cette querelle sémantique ne doit pas nous faire oublier qu’il existe aujourd’hui une grippe beaucoup plus pernicieuse bien que circonscrite à notre seul territoire. Il s’agit de la grippe S. Les symptômes du fléau sont sensiblement différents de celui de la grippe A. Outre l’apparition de tics nerveux qui vont du haussement d’épaules intempestifs aux grimaces louisdefunesques, elle révèle chez le contaminé une curieuse propension à marcher sur la pointe des pieds au cours des réunions publiques pour tenter d’être à la hauteur de la situation. Ce qui n’empêche pas chez lui une forme de vulgarité tant dans les manières que dans le vocabulaire.
Plus grave, elle entraîne chez le quidam malade une sorte de paranoïa qui l’amène à ne plus se déplacer en France qu’au milieu d’une cohorte hallucinante de policiers et autres gardes du corps. Les villes traversées par le patient sont alors mis en quarantaine pendant la durée de sa visite. Plus grave encore, l’individu touché se voit gagner souvent par une mégalomanie galopante qui lui fait croire qu’il est le maître du monde et qu’il est supérieur à tous ses congénères. En outre, pour ne pas le froisser, ses proches le confortent dans cette désolante posture.
Etrangement, la grippe S n’a atteint à ce jour qu’un seul homme. Mais, attention, tout scientifique digne de ce nom nous rappelle qu’un virus peut muter. Pour se prémunir de la chose, il s’agit déjà d’éviter le matin en se rasant de penser qu’on voudrait être président de la République. Pour guérir, il faudrait enfin essayer de se regarder une bonne fois pour toute dans la glace. Ou lire attentivement Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde…

