Des opérations étonnantes, ont eu lieu tout le long de la seconde guerre mondiale. Mais l’une d’entre elles retient l’attention par son côté inattendu. Nous sommes en 1942, et l’Atlantique appartient aux allemands, notamment grâce à la base d’U-Boots de St-Nazaire, qui est une énorme aiguille dans le pied des alliés. Un bunker à sous-marin a été édifié en un temps record, et il est hors de question de tenter de bombarder une telle masse de béton. Il faut obligatoirement avoir recours à une opération venue de la mer, de type commandos, mais qui demeure très risquée tant qu’on n’a pas trouver le « plus » pour la booster. Lui donner un coup de boutoir, une force supplémentaire. Mais les alliés n’en ont pas. Il faut donc retravailler la question, pour trouver quelle peut être la faille de cette imprenable forteresse. Jusqu’au jour où les anglais se sont souvenus qu’à Saint-Nazaire on avait construit le Normandie, dans un drôle de dock faisant office aussi d’écluse géante (*).
Le port de Saint-Nazaire, qui a donc abrité le Normandie de 313,75 m long pourrait donc très bien abriter un autre géant redouté : le Tirpitz, de 251 m. C’est ce que craignent alors en effet les alliés, qui s’intéressent alors à ce qui permettrait à ce fleuron de la marine allemande de résider à St-Nazaire : l’écluse-dock qui barre l’entrée de toute la base..
. " La puissante installation a une double fonction : pleine d’eau, elle fait office d’écluse ; il suffit de pomper l’eau pour qu’elle se transforme en bassin deradoub. Elle s’étend à peu près en direction nord-sud et mesure 350 mètres de long sur 50 mètres de large. Pour régler l’afflux et l’écoulement des eaux, elle est dotée, à chacune de ses extrémités, de deux solides portes à glissières, appelées caissons. Ce dock Normandie est la clef qui pourrait donner au Tirpitz accès dans l’Atlantique... Depuis que le navire du même type, le Bismarck, a été coulé, le Tirpitz est le plus puissant cuirassé opérant dans les eaux européennes. Il peut devenir dangereux pour les convois d’approvisionnements, d’intérêt vital pour les 11es Britanniques. Aussi l’amirauté britannique a-t-elle l’intention de le bloquer dans les eaux norvégiennes, où les Allemands, à l’époque, le tiennent caché. Pour empêcher le Tirpitz d’intervenir dans l’Atlantique, il faut donc détruire le bassin Normandie" nous dit fort justement Janusz Piekalkiewicz (**). L’amirauté britannique à trouvé la faille du port : son énorme écluse. A partir de là un plan insensé va être élaboré en grand secret et dévoilé pour la première fois le 26 février 1942 à Robert E.D. Ryder, alors âgé de 34 ans, qui sera chargé de l’opération commando. Le bassin de St-Nazaire avec la f
orme Joubert est un château-fort avec un pont-levis à l’entrée : il suffit donc de se trouver le bon bélier : l’art de la guerre est un art somme toute assez répétitif...
L’idée démente qu’ont retenue les pontes de la Navy, en effet, est d’envoyer à fond de machines un destroyer désaffecté contre les portes de l’écluse géante de la forme Joubert, de l’y laisser s’empaler, et de le faire exploser en le bourrant au préalable de dynamite ! Dans l’opération, surnommée Chariot, un deuxième navire rapide entré à la suite du forcing, et de la confusion qui s’en suivrait, en profiterait pour torpiller la seconde porte à l’autre bout. Entre temps, des commandos auraient neutralisé 24 objectifs, affuts de DCA, de mitrailleuses et autres. Autrement dit une opération... démentielle ! Les portes font en effet 52 m de long et 16 m de haut pour 11 mètres d’épaisseur !!! Lord Mountbatten, qui supervisait l’opération, n’ira pas par quatre chemins devant les officiers convoqués pour l’opération : " je suis sûr que vous pouvez y aller et faire le boulot," leur dira-t-il " mais nous n’avons pas beaucoup d’espoir de pouvoir vous extraire. Même si on vous perd tous, les résultats de l’opération en auront valu la peine. Pour cette raison, je veux que vous disiez à tous les hommes ayant des responsabilités familiales, ou qui pensent devoir se retirer pour n’importe quelle raison, qu’ils sont libres de le faire et que personne ne leur en voudra pour cela." Pas un des commandos sélectionnés ne le fera.
On choisit tout d’abord le candidat au titre de bateau-bélier sacrifié : ce sera le
Campbeltown, un vieux destroyer américain de 95 m de long à quatre cheminées (c’est l’
USS Buchanan), un des cinquante de la guerre 14-18 offerts par les USA à l’Angleterre, qui va subir un dernier lifting pour le faire ressembler à un torpilleur allemand de type
Möwe : pour cela, il lui faudra
changer ses superstructures, supprimer deux cheminées, en rehausser une autre, et en même temps fortement l’alléger pour le faire entrer dans le bassin à faible tirant d’eau. Tout ça en moins de quatre semaines, temps imparti pour l’ensemble de l’opération. A l’avant, on lui installera 24 charges, des grenades sous-marines de 180 kg avec un déclenchement minuté (réglé à 8 heures après l’entrée du chenal de Gironde). Il y en a en tout pour 4,5 tonnes d’explosif, habilement dissimulé sous la canonnière principale. On lui fabrique même un faux pavillon de la Kriegsmarine "made in england". Le 26 mars le convoi de vedettes rapides (en bois !) et du
Campbeltown modifié quitte son port de Falmouth, précédé par le sous-marin
Sturgeon qui jouera les éclaireurs.
Le
Campbeltown s’ébranle le 26 mars 1942 avec ses vedettes rapides : à bord, au total, il y a 611 hommes qui devront lutter contre les 6000 soldats déployés à St-Nazaire. La majeure partie est sur le vieux destroyer, et devra donc s’en échapper une fois l’avant de ce dernier fiché dans une porte de l’écluse, si tout se passe bien. Comme officiers figurent A. C. Newman, chef du 2e Commando et responsable des opérations audacieuses de Norvège et le commandant R. E. D. Ryder, vétéran des expéditions polaires et des fameux Q-Ships, ces bateaux leurres lourdement armés ayant l’aspect de cargos inoffensifs. Le Sturgeon rejoint, la dernière phase peut commencer : juste avant, la RAF effectue un bombardement de diversion au dessus de St-Nazaire : tout a été prévu avec minutie. Seul Carl Conrad Mecke, le commandant allemand au fond de son abri bétonné note que ce bombardement est inhabituel : les avions sont arrivés seuls ou par deux, et non en groupe compact : il ordonne de surveiller davantage l’estuaire au moment ou le Campbeltown s’engage dedans avec ses suivants, tous feux éteints. Il fera tirer des coups de semonce auxquels répondra le destroyer déguisé par une fusée verte donnant en retombant trois explosions rouges. Le commandant S.H Beatty, du Campbeltown décide à 1500 m de l’objectif de mettre ses moteurs à fond.... à 19 nœuds. Magré un intense tir de barrage décidé par Mecke, et après avoir déchiré le filet anti-torpilles, le vaillant navire éperonne l’écluse à 1h34 exactement, 4 minutes de plus que prévu ! Aussitôt après, une vedette entrée entre le destroyer et la porte éperonnée torpille la deuxième porte : l’écluse est partiellement détruite. Les autres vedettes, hélas, sont repoussées par les tirs ennemis et ne peuvent récupérer les commandos descendus à terre : ils se voient obligés de se rendre. A ce moment là, le navire n’a toujours pas sauté. Les commandos ont fait sauter les treuils qui ouvrent les portes.
Les charges activées sont en fait dissimulées dans du béton, encastré sous la tourelle avant : les officiers allemands qui montent à bord ne les découvrent pas. Le capitaine Beatty, fait prisonnier, est interrogé le matin même : on lui fait savoir que la porte de l’écluse n’a été qu’endommagée et que son acte héroïque n’a servi à rien. "Vos hommes paraissent vraiment ignorer le solidité d’une porte d’écluse.Vouloir l’enfoncer avec un si petit torpilleur" ; ricane l’officier de l’Abwehr. A ce moment là, une gigantesque explosion secoue tout le port "voilà, je l’espère qui vous prouvera que nous n’avons pas sous-estimé la solidité de la porte" répond-t-il calmement... alors que sur le navire étaient montés entre 130 et 300 hommes... tous tués sur place.
L’opération est un succès militaire, car la forme est détruite et le Tirpitz ne viendra jamais plus en Atlantique, mais le bilan humain est terrible. Sur les 18 navires engagés, seuls deux reviendront en Angleterre. Sur les 611 hommes ayant participé, 169 sont morts, 215 ont été faits prisonniers, sauf pour deux vedettes rapides, avec 227 rescapés. Parmi les survivants, cinq réussiront grâce à la Résistance locale à s’enfuir vers l’Espagne et regagner Londres. Les prisonniers restants sont tous emmenés au
terrible camp de Neuengamme, au sud-est de Hambourg, où ils ne seront délivrés qu’en 1945. Sur les 106 000 déportés que le camp à reçu, on dénombrera 55 000 morts... et les prisonniers de Neuengamme ne reverront jamais l’Angleterre, mais pour une autre incroyable raison.
Car, hélas, un autre fait tragique va accompagner cette découverte de prisonniers : une autre histoire longuement restée secrète, en raison d’un contenu sulfureux et d’une ampleur incroyable dans le nombre de disparus. Les camps de concentration seront vidés par les allemands eux-mêmes avant l’arrivée des alliés : l’obsession allemande, en dynamitant les fours crématoires, par exemple, et de ne laisser aucune trace de leurs exactions. L’abattage en masse de prisonniers sera en ce sens leur erreur : ils n’auront pas le temps de faire disparaître tous les corps. Les prisonniers "libérés" des camps par des SS étant regroupés vers le port de Lübeck, en mer Baltique, dans un but précis : les faire disparaître !
Regroupés sur quatre bateaux, essentiellement : Le Cap Arcona, un paquebot allemand de grand luxe devenu transport de troupes (qui a même servi à un documentaire nazi sur le Titanic !), le Thielbek, l’Elmenhorst et l’Athen. En tout, les allemands ont regroupé fin avril 1945 11 000 prisonniers, les quatre navires étant mélangés dans la baie avec des navires de guerre. Le 3 mai 1945, un raid de Typhoons munis de roquettes de la RAF attaque le port : les quatre navires couleront, avec leur chargement : les allemands avaient enlevé tout système de sécurité sur les quatre tombeaux flottants, et détruit toutes les bouées de sauvetage. Il y aura 7 300 morts chez les déportés... et 300 chez les SS à bord. On rapporte que certains SS auraient tiré à la mitrailleuse sur des prisonniers à l’eau. Au fond du Cap Arcona, totalement embrasé, les prisonniers meurent
brûlés ou asphyxiés avant que le bateau ne se retourne. En réalité, le projet initial des allemands consistait à faire sortir les quatre navires du port et de les couler en les torpillant par des U-Boots ! L’abomination était planifiée !
Les pilotes de Typhoons des 263e, 197e, 198e et 184e escadrilles n’apprirent officiellement qu’en 1975 ce qu’ils avaient réellement attaqué... l’un d’entre avait alors expliqué les ordres qu’il avait reçu :
"Steve, j’ai une mission pour toi ! Il me parle de 4 navires se trouvant dans la baie de Lübeck : le paquebot Cap Arcona de plus de 200 mètres de long et plus de 27 500 tonneaux, le Deutschland de 21 000 tonneaux et les plus petits, le Thielbek et l’Athen. L’officier nous explique que nous devons couler ces bâtiments, car l’état-major a appris qu’ils étaient pleins de troupes SS devant partir continuer la guerre en Norvège...Nous constatons par radio que la Flak n’a pas tiré contre nous. Le navire n’était pas défendu… Bizarre ! En route vers le terrain, je signale ce manque de défense, avec un gros doute sur l’utilité de la mission et des autres à venir.. puis nous sommes repris dans le mouvement." Le
Thielbek fut attaqué alors qu’il arborait un drapeau blanc, selon plusieurs témoignages !
L’un des premiers à faire un article sur le sujet sulfureux de la responsabilité anglaise sera du talentueux
Roy Nesbit, d’Aeroplane Monthly (lui-même navigateur sur Beaufort et Dakota), en juin 1984, avec un article intitulé "
Cap Arcona : atrocity or accident ?" qui jettera un froid dans le monde des historiens qui avaient tous ignoré le sort des "
passagers" du Cap Arcona. Un ouvrage français saluant la mémoire du jeune résistant Lucien Revert, mort sur le Cap Arcona est sorti en 2005 sur le sujet qui demeure en grande partie tabou. (André Laroze,
Les Oubliés du "Cap Arcona").
Le
silence sur cette tragédie occulte lourdement les prouesses de la mission anglaise du
Campbeltown.
"Aucun gouvernement britannique n’a jamais fait référence à la mort des 7 500 prisonniers de guerre de la baie de Lübeck. Il n’y a jamais eu de couronne déposée ni aucun discours prononcé en leur mémoire. Des fosses communes furent creusées le long de la plage entre Neustadt et Pelzerhaken. Des survivants firent construire un cénotaphe en pierre sur lequel est écrit en grandes lettres noires : "A la mémoire éternelle des prisonniers du camp de concentration de Neuengamme".
Ils périrent avec le naufrage du Cap Arcona le 3 mai 1945". Le 6 mai 1945, un déporté norvégien avait indiqué l’endroit du drame à des soldats britanniques qui, sous le commandement du capitaine Pratt, tirèrent une salve au-dessus des tombes. Pendant des années, la Mer Baltique rejeta des cadavres et des morceaux de squelette dont les derniers jusque dans les années 70. Aujourd’hui, il y un mémorial pour ceux qui furent tués sur le « Cap Arcona » dans le cimetière de Grömitz et un musée à Neustadt en Holstein depuis 1990". Pour aller jusqu’au bout de l’horreur, en 1949, le Thielbek fut renfloué ; on y découvrit encore 49 corps enterrés depuis dans la fosse commune du Cap Arcona. Rolls-Royce n’hésitera pas pendant des années à se servir des photos de l’épave du paquebot pour vanter l’
efficacité de ses roquettes... les archives anglaises sur la question ont été scellées et ne pourront être ouvertes qu’en 2045... pourquoi donc 100 ans ?
(*) ce pauvre paquebot réquisitionné par les américains après Pearl Harbor, comme transport de troupes, et qui aura une fin tragique en
brûlant dans le port de New-York le 9 février 1942. Couvert d’eau des lances d’incendie, qui a gelé, le bateau se
couchera le 10 février, et restera ainsi dans l’eau jusqu’au 27 octobre 1943 où il sera définitivement déclaré irréparable et passé au chalumeau.
(**) source principale : Janusz Piekalkiewicz, "les grandes réussites de l’espionnage. Fayard/Paris Match 1971.
un très bon récit de l’opération ici :
sur le massacre des prisonniers
Autre source : le récit du lieutenant S.W Chant et de Frederic Sondern "La vérité sur le raid de St-Nazaire" "Dans les coulisses de la guerre secrète" Sélection du Reader’s Digest 1965 p174-181.