La Libye surfe sur l’Histoire, quelque part entre 1789 et Pearl Harbor
L’Histoire avec un H majuscule paraît se jouer dans les pays arabes situés au nord de l’Afrique, autrement dit dans un lieu proche de l’Europe, pénétré d’invisibles connivences culturelles avec l’Occident, avec notamment une conscience historique et sans doute, un atavisme lointain pouvant générer quelques réminiscences car il y a deux millénaires, Europe et Maghreb formaient autour de la Méditerranée un seul et unique empire. Bref, l’Egypte, la Tunisie et la Libye possèdent quelques gènes romains mélangés au génome arabe, tout comme la France partage ces mêmes gènes romains avec le génome gaulois. De là à penser à quelques influences millénaires dans les mouvements de révoltes arabes, il y a un pas que seul, un sage philosophe plus perspicace que Hegel pourrait franchir.
Ce qui se passe en Libye est assez étonnant, inattendu, mais pas inexplicable. Un interprète de l’Histoire comme Kojève aurait vu sans ambiguïté un grand processus historique. Marqué par une lutte à mort pour la reconnaissance. Un détail ne trompe pas, bien qu’il soit mis de côté par les bavards intellocrates. Les Egyptiens qui se sont massés dans la rue pour exiger le départ de Moubarak ont tous vécu cet incroyable sentiment de la conscience historique qui naît de l’expérience du négatif et du risque vécu et enduré dans une épreuve dont l’issue est pour le moins incertaine. Il faut dire que le fait en question est une sorte de guerre civile. On sait bien que se trouver face au front produit des modifications de conscience surprenantes, qu’un Rosenzweig a su mettre à profit en écrivant un fulgurant texte de philosophie, alors qu’un Jünger reconnut que sa vie fut transformée après l’expérience du front et ses blessures. Une conscience nouvelle, presque extralucide, lui fut octroyée par on ne sait quel mystère métaphysique. On doit donc parler d’Histoire, tant pour la Tunisie que l’Egypte et surtout la Libye, pays où le pouvoir s’avère le plus répressif et où une insurrection augmente les chances de mourir sur le front du combat pour la reconnaissance et la liberté, pour en finir avec l’insupportable tyrannie exercée par un psychopathe et sa clique, hyperprédateurs des richesses pétrolières mais piètres bâtisseurs d’un pays moderne qui aurait pu émerger, comme l’Inde ou le Brésil, dans le sillage de l’économie mondiale.
Kojève avait ironisé sur mai 68, arguant qu’aucun mort n’était à déplorer et donc, qu’il ne s’était rien passé, sauf une révolte estudiantine juvénile issue de fils de bourgeois choyés à l’université et contre lesquels le pouvoir en place n’allait pas envoyer ses chars, ce qui eut été un infanticide républicain commis par des ministres contre leurs fils. Par contre, Kadhafi n’a pas hésité à le faire, exerçant une répression sanglante face à des populations déterminées à mourir pour une cause. C’est cela qui aurait fait dire à Kojève qu’une Histoire a commencé au nord de l’Afrique. Il faut dire aussi que la Libye n’est pas, contrairement à la France de 68, un pays traversée par une cohésion sociale, un sentiment national, un intérêt républicain commun, le tout géré sous la gouverne d’un Etat développé. La Libye est une nation assez artificielle, scindée, avec un pouvoir très policier, organisé, mais coupé des tribus, autrement dit, pas d’esprit commun, de ressort social en partage, bref, un peu comme la France de l’Ancien Régime avec son pouvoir monarchique arrogant, coupé des populations, formant une nation artificielle, pillant les richesses pour mener des lubies diplomatiques et militaires vaines. La Libye est entrée dans une phase révolutionnaire.
Ultime clin d’œil à l’Histoire, 70 ans en arrière, quand Pearl Harbor était attaqué. A cette époque, la mort était présente, mais pratiquée au nom d’un impérialisme, instrumentalisé par le pouvoir. Le soldat nazi ou le kamikaze japonais mourait pour la reconnaissance de la patrie. C’était une autre époque. Les dirigeants nazis ou japonais était des psychopathes comme l’est Kadhafi. La différence, c’est qu’après s’être pris pour le Hirohito du monde arabe, le chef de la Libye a du refouler ses ambitions mais retour du refoulé oblige, il n’hésite pas à assassiner les populations qu’il gouverne en 2010, commettant une attaque de Pearl Harbor dans sa propre capitale. Cette comparaison paraît déplacée. Mais en 1941 se jouait l’affrontement entre un monde démocratique libre et un monde totalitaire. Tout comme en 2011, avec cette fois le monde libre qui se révolte au sein des nations, contre le monde despotique des prédateurs. La défection de la diplomatie libyenne ainsi que de deux pilotes réfugiés à Malte, le rôle des armées en Tunisie ou en Egypte, voilà des signes d’une époque nouvelle, moins homogène que les puissances de l’axe en 1940. C’est sans doute l’ingrédient principal de ce printemps arabe dont on pressent un avenir pas très radieux car il faudra bâtir un avenir, à l’instar des hébreux ayant fui l’Egypte sous Moïse. En poussant les dirigeants à l’exode, les peuples arabes ont aussi créé leur propre exode, hors d’un temps figé et confisqué par les pouvoirs autocratiques.

