La massivité des forces de destruction sous-jacentes au prestige tant vanté par le commandant de Gaule (10)
Nous avons gardé en mémoire le fait que le texte publié en dernière page du numéro de L’Écho de Paris du 31 mars 1932 sous la responsabilité discrète du secrétaire général, André Pironneau, portait ce titre : Du prestige par le commandant de Gaule.
Ce mot, « prestige », apparaît tout particulièrement chez un auteur dont il est courant de dire qu’il aurait été lu avec une certaine attention par des personnages aussi significatifs que Benito Mussolini et Adolf Hitler… Il s’agit de Gustave Le Bon et de son livre : La psychologie des foules, d’abord publié en 1895, chez Félix Alcan, éditeur. Nous allons tout de suite nous y transporter, et plus spécialement jusqu’au paragraphe 3, du chapitre III : Le prestige. Nous y trouvons, tout d’abord, ceci :
« Ce qui contribue surtout à donner aux idées propagées par l’affirmation, la répétition et la contagion, une puissance très grande, c’est qu’elles finissent par acquérir le pouvoir mystérieux nommé prestige. » (page 117)
S’agissant de l’armée française et de son rôle dans le maintien de l’Empire colonial – activité dûment mentionnée par le commandant de Gaule dans l’article que nous étudions -, de quelle « affirmation », de quelle « répétition » et de quelle « contagion » peut-il s’agir ?
Il semblerait que nous puissions en trouver la cruelle illustration dans L’Écho de Paris du 7 septembre 1932, sous la plume d’un autre spécialiste des questions militaires : Paluel-Marmont. Cet article est intitulé : « Des héros qu’on ignore - Morts au feu dans le désert ». Il lui arrive, justement, de déboucher sur le mot « prestige »… et nous allons voir à quel prix celui-ci peut finir par s’installer au faîte de… l’esprit militaire.
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k814559n/f1.image.zoom#
« Le 26 août dernier, un groupe nomade, commandé par le lieutenant de Mac-Mahon, était attaqué en Mauritanie par un rezzou Regueibat descendu des confins nord. Résultat : une cinquantaine de tirailleurs tués, 5 sous-officiers, et à leur tête, comme il convient, le lieutenant de Mac-Mahon leur chef. »
Il s’agissait de Patrick de Mac-Mahon, fils d’Emmanuel de Mac-Mahon, et petit-fils de Patrice de Mac-Mahon, président de la République… Au-delà de lui, il y a cinquante-cinq anonymes dont cinquante sembleraient ne pas pouvoir être rangée parmi les métropolitains…
Reprenons la lecture de l’article de Paluel-Marmont…
« À mon retour à Paris, je trouve une lettre de Rabat qui m’apprend la mort glorieuse du lieutenant de Saint-Germain. Quelques semaines plus tôt, mon jeune camarade de Saint-Cyr, Georges Poncet, tombait semblablement sur ce sol jalonné de tombes discrètes, sans que les journaux de France mentionnassent même son nom. Avant, ç’avait été le tour du lieutenant Bernard de Chappedelaine de s’élancer à la tête du 17e goum pour châtier les Sit Hammou farouches, et de périr. Ç’avait été aussi le tour du lieutenant Blanc, tombé à la tête de ses gardes Maures, après un combat de 7 heures, sur la dune de Chaïmam, dans l’Adrar. Et aussi le tour du capitaine de Girval qui commandait le peloton méhariste n° 1 ; et du lieutenant Pierre de la Mure tombé dans le Tametouc ; et des lieutenants René Dauriach tombé au Rich dar Beida, Jean Mussal tombé près des rochers d’Alous Tmar et dont les chefs dirent le lendemain que l’Adrar venait de perdre « son meilleur méhariste » ; Robert Froissard tombé à Erfoud : Hognon, Helly et Pierre Lemarchand, trois officiers de la même promotion de Saint-Cyr, tombés côte à côte, à la même heure, presque au même instant, à Ait Yacoub ; Ladislas de Maistre, dont le poste de Lalla-Oulia, où il tomba, porte aujourd’hui le nom ; Aurélien de Sèze dont la citation dernière porte : « …est mort comme un preux chevalier d’antan, sans peur et sans reproche »…
Tournons-nous maintenant vers ce passage de Paluel-Marmont dans lequel le « prestige » vient s’insérer…
« Tandis qu’un bon nombre de Français demeurent incapables de situer seulement sur un planisphère la place de nos possessions d’outre-mer, il en est, âgés de vingt ans à peine qui, pour affermir là-bas notre sécurité et notre prestige, rejettent délibérément les plaisirs de leur âge, abîment volontairement leur santé, s’en vont pieds nus, mollets nus, jambes nues, vêtus seulement d’une culotte courte et d’une chemise sans col, montés sur une selle grossière confectionnées avec des lanières de peaux de bœuf et des racines recourbées de thala, n’ayant pour tout bagage qu’un bidon de deux litres et un revolver, suivant à méhari, des jours et des semaines, à travers les espaces chaotiques de l’extrême sud, la trace incertaine des rezzous. »
Nous avons donc ici une illustration de la façon dont peut être acquis, par certains, « le pouvoir mystérieux nommé prestige » évoqué par Gustave Le Bon. La fin du paraphe précédemment cité nous montre à quel point les conditions réelles de naissance des phénomènes destinés à sous-tendre le « prestige » peuvent être d’une extrême modestie, et le sont généralement toujours… À la différence de leur résultante pour qui sait s’en emparer sous la forme du « prestige » qui pourra servir à « illustrer » l’esprit militaire.
Quant à tous ces héros malheureux, célèbres ou pas, ils vont venir se ranger sous la plume de Gustave Le Bon de la façon suivante :
« Ce sont des morts, et par conséquent des êtres que nous ne craignons pas, Alexandre, César, Mahomet, Bouddha, par exemple, qui possèdent le plus de prestige. » (page 117)
En particulier, ils ne peuvent pas venir démentir l’usage, tout de même très particulier, que nous faisons de leur destinée… C’est que…
« Le prestige est en réalité une sorte de domination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une idée. Cette domination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect. Le sentiment provoqué est inexplicable, comme tous les sentiments, mais il doit être du même ordre que la fascination subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n’auraient jamais régné sans lui. » (pages 117-118)
S’agissant de cet « esprit militaire », qui peut renvoyer à toutes sortes de guerres survenues dans les temps et les temps, le poids de plusieurs dizaines de millions de morts est une charge irrésistible… qui pourrait faire passer n’importe quoi auprès des humains de toutes les époques ultérieures…
Selon Gustave Le Bon, tout au moins…
« Le propre du prestige est d’empêcher de voir les choses telles qu’elles sont et de paralyser tous nos jugements. Les foules toujours, les individus le plus souvent, ont besoin, sur tous les sujets, d’opinions toutes faites. Le succès de ces opinions est indépendant de la part de vérité ou d’erreur qu’elles contiennent ; il dépend uniquement de leur prestige. » (pages 119-120)
Nous verrons qu’à sa façon – typiquement délirante -, le commandant de Gaule aura convaincu André Pironneau et la petite équipe de L’Écho de Paris, de l’importance de ce qu’il recélait en lui de force destructrice… Dès la parution de Vers l’armée de métier (mai 1934), ce serait tout simplement criant !
Michel J. Cuny

