lundi 15 octobre 2012 - par Breton8329

La « méthode » des militaires pour résoudre n’importe quel problème

Les militaires utilisent une méthode de planification pour organiser leur action afin de modifier une situation selon les souhaits émis par le niveau politique. Il peut s’agir de renverser un dictateur, de rétablir la paix, d’apporter une aide humanitaire, de lutter contre des terroristes ou de libérer la France occupée. Les militaires doivent résoudre ce genre de problème avec des contraintes pour l’emploi de la force et des limitations de moyens, de durée. Cet artcile présente dans un premier temps l'axe autour duquelle s'articule cette méthode : "le centre de gravité" puis illustre son utilisation dans le cas d'une insurection.

La « guerre » moderne est très éloignée de « call of duty » ou de « battle field » : pas d’ « unlimited weapons » « automatic reload ». Dans la réalité, les munitions, les armes et ceux qui le mettent en œuvre coutent chers et le militaire, comme tout le monde, est comptable des deniers de l’état. Le type de problème que suscite une intervention militaire peut rapidement générer des maux de tête et des insomnies chez ceux qui ne savent pas comment les aborder. Quel doit être le format de la force ? Quels sont les cibles qu’il faut frapper ? Où faut-il se déployer ? Combien de temps doit durer l’intervention ? Combien tout cela va-t-il coûter ? Que faut-il comme moyens ? Par où commencer ? Pas simple, lorsqu’on y regarde de près, pour un néophyte. D’ailleurs, il ne faut pas s’y méprendre mais l’exercice n’est pas simple non plus pour les militaires, surtout s’ils n’ont pas été confrontés depuis les plus jeunes grades à ce type de réflexion. Sun Tsu écrivait « la promptitude dans l’action n’est que le fruit de la réflexion préalable jointe à une grande expérience ». Pour planifier correctement et dans des délais acceptables une opération, il faut avoir un « background » opérationnel, avoir déjà réfléchi à ce type de problème et pouvoir appuyer sa réflexion sur un acquis. Tout le monde n’y arrive pas. Mais pour autant, les militaires ne sont pas totalement désarmés face à ce type de problème. Ils disposent de « la méthode ». La méthode de planification permet de décomposer n’importe quel problème en une suite de petits problèmes plus facile à résoudre, chacun des bouts de solution permettant in-fine de constituer une solution globale. Cette méthode, partagée par l’ensemble de la communauté militaire, permet de travailler horizontalement et verticalement, en partageant le problème entre plusieurs équipes et en élaborant des solutions avec les différents niveaux de commandement (stratégique, opérationnel et tactique). Le cœur de cette méthode, celui où s’exerce réellement le talent du planificateur, s’appelle l’art opératif, il s’agit de la phase durant laquelle, après avoir analysé la situation initiale et déterminé la situation souhaitée in-fine (de façon réaliste), le planificateur identifie les jalons qui permettront d’atteindre ses objectifs. Cette phase s’articule autour du concept assez puissant de centre de gravité.

Mais qu’est-ce que le centre de gravité ? Pour certains, il s’agit de ce « point » un peu magique qu’il suffit de détruire pour que la situation devienne conforme aux objectifs. C’est un peu le talon d’Achille, encore que cette comparaison soit très mal choisie, nous y reviendrons par la suite. Bien entendu, chacun des belligérants a un centre de gravité et chacun aura à cœur d’attaquer celui des autres et de protéger le sien. Mais revenons à Clausewitz : “On doit garder à l’esprit les caractéristiques dominantes des deux belligérants. De ces caractéristiques on tire un certain centre de gravité, le moyeu de la puissance et du mouvement, duquel tout dépend. C’est le point contre lequel toutes nos énergies devraient être dirigées”. Facile à écrire mais comment trouver l’engin en question ? La doctrine militaire actuelle définit le centre de gravité de la façon suivante : « caractéristiques, capacités ou situation géographique dont un pays, une alliance, une force militaire ou toute autre entité tire sa liberté d’action, sa puissance ou sa volonté de combattre ». A ce stade, notons que liberté d’action et volonté de combattre ne sont finalement que des constituants de la puissance et que caractéristique, capacité ou situation géographique peuvent être résumés par particularité. Ainsi, la définition du centre de gravité devient beaucoup plus digeste « particularité dont une entité tire sa puissance  ». Notons que pour une opération donnée, un belligérant aura un centre de gravité à chacun des niveaux de la guerre (politique, stratégique, opérationnel et tactique) et que ce centre de gravité est lié aux objectifs de l’opération. Le centre de gravité pour renverser un dictateur n’est pas forcément le même que celui pour rétablir la paix ou pour mener une opération humanitaire. Notons également qu’il peut exister, tout au moins au niveau tactique, plusieurs centres de gravité, c’est-à-dire un par mission. Pour une opération interarmées, par exemple, les forces navales détermineront un centre de gravité qui sera probablement différent de celui des forces aériennes. A l’inverse, au niveau stratégique, il n’existe qu’un seul centre de gravité. Le Col Eikmeier (1) affirme qu’il ne peut être qu’une capacité militaire/sécuritaire ou économique/industrielle. Ceci étant écrit, le planificateur qui doit déterminer le centre de gravité pour la mission dont l’étude lui a été confiée n’est pas beaucoup plus avancé. C’est là qu’intervient un autre concept, celui de « Critical Factors Analisis ».

Ce concept de « Critical Factors Analysis » a été exposé pour la première fois en 1996 par le Dr Joe Strange, professeur au « Marine Corps War College ». L’idée est que chaque centre de gravité possède des « critical capabilities » (CC) qui sont des actions que peut réaliser le centre de gravité. Ainsi, si le centre de gravité est une force, cette force peut « se déplacer », « se ravitailler », « attaquer »…. Ce sont là des CC. Ensuite, pour soutenir ces CC, le centre de gravité possède des « Critical Requirement » ou CR. Par exemple, pour attaquer, il faut des munitions et des armes ; pour se ravitailler il faut des voies de ravitaillement, des entrepôts ; pour se déplacer il faut des camions. Enfin, parmis ces CR, certaines sont vulnérables et peuvent être attaquées, ce sont les « Critical Vulnerabilities ». Ainsi, les voies de ravitaillement peuvent être bloquées, ce qui aura pour conséquence de priver le centre de gravité de son ravitaillement et au final, entrainera sa chute. Mais cet outil ne fonctionne pas que dans un sens. Il est également possible de partir des « Critical Capabilities » pour déterminer le centre de gravité. Ainsi, une force déployée sur un territoire pour une mission donnée peut commencer par lister toutes les actions susceptibles d’entraver son action pour ensuite déterminer l’entité capable d’exercer ces entraves : il s’agira alors du centre de gravité, pour la mission confiée. A noter que cette méthode est souvent plus simple que celle consistant à identifier directement un centre de gravité.

A ce stade, il est important de se souvenir que le centre de gravité est un concept abstrait, uniquement destiné à faciliter la recherche d’une solutions pour un problème donné, et que son choix aura une influence directe sur la pertinence et la robustesse de la réponse proposée par l’équipe de planification. Il convient donc d’être particulièrement vigilant lors de cette étape cruciale et de ne pas céder à la facilité. Les planificateurs non expérimentés choisissent souvent « la volonté de combattre » comme centre de gravité. L’expérience montre que c’est un mauvais choix car s’il y a une volonté de combattre, c’est qu’il y a des combattants et la volonté de combattre est tout au mieux un « critical requirement » mais pas le seul : Le soutien politique, le soutien logistique sont probablement d’autres « critical requirement » qui peuvent être attaqués et qui conduiront également à l’atteinte du centre de gravité. Mais si le choix s’arrête sur « la volonté de combattre », ces autres "modes d’action" ne feront pas partie de l’étude. L'expérience montre qu’aux niveaux « tactique » et « opératif », l’un des critères qui permet de choisir un « bon » centre de gravité est celui : « doit pouvoir conduire des actions susceptibles de gêner la réussite de la mission ». J’y reviendrai probablement dans un prochain article.

Maintenant que la notion de centre de gravité ainsi que la méthode qui permet de le déterminer est explicitée, tentons de l’appliquer à la guerre dite asymétrique, celle que conduit une troupe insurgée contre une force traditionnelle. A la base de toute planification, il y a la réflexion du planificateur et son expérience. La mienne m’amène à affirmer que les rébellions, insurrections, groupes terroristes et autres éléments asymétriques s’appuient sur 4 « Critical Capabilities » :

  • Penser
  • Communiquer
  • Se déplacer
  • Opérer

J’ai choisi ces 4 CC comme une sorte d’hommage au jeu de Go, ou chaque pierre dispose de 4 degré de liberté et aussi en me souvenant du film "la bataille d’Alger". De ces CC, il est possible de tirer des « Critical Requirement » qui sont variables selon les théâtres. Il ne s’agit pas ici de lister tous les CR mais uniquement ceux qui présentent un intérêt pour l’étude, selon son niveau. Ainsi, quelques CR sont ici :

  • La liberté de circulation
  • La liberté d’expression
  • Le soutien logistique
  • La liberté de penser (et oui, c’est aussi une liberté)
  • La possibilité de recruter
  • Le soutien d’une partie de la population….

Enfin, parmi ces CR, certaines sont clairement des « Critical Vulnerabilities » (CV), des faiblesses qui peuvet être attaquées :

  • Le soutien d’une partie de la population peut être réduit par une campagne d’ « information » adaptée ;
  • La liberté de circulation peut être limitée par la mise en place de barrage, check points, patrouilles et autres dispositif destinés à prendre le contrôle de l’espace.
  • Le soutien logistique peut être attaqué à plusieurs niveaux : coupure des routes logistiques, blocage des finances….
  • La liberté de penser peut être réduite par la diffusion d’une alternative culturelle plus alléchante ; la télévision peut être utilisée comme le vecteur d’une pensée concurrente à celles d’adversaires…

Quant au centre de gravité de toute lutte asymétrique, il s’agit, bien évidemment, des forces asymétriques elles-mêmes, aussi insaisissables soient elles. La tentation d’en définir un autre ne peut que brider la solution au problème et in-fine, conduire à une impasse, les résultats des guerres conduites par les américains sur des territoires insurgés sont là pour le montrer.

Je conclurai cet article par une ouverture. La méthode de planification opérationnelle permet également de trouver des solutions étayées et parfois originales à des problèmes qui échappent à la sphère purement militaire. Son enseignement, en école d’état-major, s’appuie parfois sur des situations tirées de la vie civile, voire du monde de l’entreprise. Une société souhaitant conquérir un marché trouverait certainement avantage en l’enseignant à ses cadres. Bien entendu, cet article ne fait qu'effleurer la planfication opérationnelle qui ne se limite pas à l'étude du centre de gravité, même si ce concept s'avère le plus intéressant et le plus riche d'un point de vue conceptuel.

 

Bibliographie

 BIBLIOGRAPHY 1. Center of gravity analysis. Eikmeier, Colonel Dale C. July -August 2004, MILITARY REVIEW, p. 5.

2. Dr. Joe Strange, USMC War College. UNDERSTANDING CENTERS OF GRAVITY AND CRITICAL VULNERABILITIES. [Online] http://www.au.af.mil/au/awc/awcgate/usmc/cog2.pdf.

3. JMO Department, Naval War College. JOINT OPERATION PLANNING PROCESS (JOPP) . 21 January 2008 .

4. Fowler, LTC Christopher W. CENTER OF GRAVITY – STILL RELEVANT AFTER ALL THESE YEARS. s.l. : U.S. Army War College, 09 April 2002.

5. N, J O S E P H L. S T R A N G E and R I C H A R D I R O. Center of gravity : what Clausewitz really meant. s.l. : JFQ / issue thirty-five.

6. Clausewitz, Carl von. Vom Kriege.



12 réactions


  • Antenor Antenor 15 octobre 2012 13:32

    « Les amateurs parlent de tactique, les professionnels parlent de logistique » aurait dit Eisenhower.

    Dans le cadre d’une guerre symétrique, il me semble que le premier conflit mondial illustre très bien le cul de sac ou mène la simple confrontation de deux forces équivalentes incapables de porter des coups à la logistique adverse. Les offensives et les contre-offensives se succèdent sans changement majeur. L’Allemagne finit par céder à cause de problème internes. On a d’ailleurs là un exemple de la capacité supérieure d’une démocratie à soutenir un effort de guerre sur la durée face à une dictature qui finit par s’effondrer non pas militairement mais politiquement faute de cohésion.


    • Breton8329 rol8329 15 octobre 2012 18:21

      Vous avez parfaitement raison : l’outil militaire ne peut pas tout, il n’est que l’une des dimensions des conflits actuels. Je ne saurai trop vous conseiller, si vous avez le temps, de lire ce que j’avais écrit à ce sujet il y a quelques mois toujours sur AGORAVOX (http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/de-la-france-a-l-europe-les-enjeux-120699). Par ailleurs, j’aime beaucoup la fable de La Fontaine, le Lion et le Moucheron. Elle est assez représentative de ce qui se passe lorsque deux pays se font la guerre : le lion et le moucheron se fatiguent et c’est l’araignée qui au final, en profite. Faire la guerre, dans un monde multipolaire, c’est perdre en compétitivité économique par rapport à ceux qui ne la font pas. Il vaut mieux être sûr des retombées... Toutes les dimensions sont à prendre en compte dans un conflit : économique, culturelle, cultuelle, industrielle, technologique, politique, diplomatique, démographique et ... militaire.


  • paul 15 octobre 2012 13:39

    Oui mais ...« La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires » ( G.Clémenceau )
    Vietnam, Afghanistan, des armées puissantes ont occupé ces pays, elles en sont reparties ...la queue basse .


  • Hermes Hermes 15 octobre 2012 13:52

    Moralité : si la force (la liberté d’action, la puissance ou la volonté de combattre) est partout, aucune armée ne peut la vaincre.


    • Breton8329 rol8329 15 octobre 2012 18:44

      Il est quand même rare que deux armées aient la même force. Chaque entité a ses faiblesses. Au « renseignement » d’identifier ces faiblesses (éventuellement selon les indications des planificateurs), aux planificateurs d’orienter la force là où l’adversaire est faible, pour obtenir une victoire rapide et au moindre coût. Par exemple, si deux armées de force identique s’affrontent mais que l’une d’elle est handicapée de nuit, l’autre armée pourra frapper systématiquement pendant la nuit. Si la capacité d’action d’une armée dépend du soutien par voie maritime, l’autre armée développera une force sous-marine....


    • Hermes Hermes 17 octobre 2012 14:48

      Votre remarque est juste mais je ne parlais pas de l’armée... plutôt de la force d’un peuple.


  • Breton8329 rol8329 15 octobre 2012 18:33

    L’une des difficultés de la planification est de déterminer le temps nécessaire pour obtenir les effets escomptés, le volume de force déployé faisant également partie de l’équation. Le premier problème est évidemment celui de l’état final recherché : que veut on réellement - de façon réaliste - en Afghanistan ? Ensuite, le problème de la durée de l’intervention : si l’objectif est de changer durablement une situation, cela prend du temps. Or, le temps a un coût et ici, il se compte probablement en générations plus qu’en années. Qui peut soutenir un tel coût sur la durée ? Enfin, il ne faut pas voir que la dimension militaire de ce conflit. Les autres dimensions (politique, culturelle, économique, diplomatique) méritent également d’être examinées. « La guerre n’est que le prolongement de la diplomatie par d’autres moyens », il ne faut pas l’oublier. Ici, elle prolonge d’autres actions.


  • hans 15 octobre 2012 19:22

    C’est très intéressant de savoir comment « pensent » nos élites. Sur ce point merci, cependant il n’est qu’a écouter Spinoza, puis de regarder dans l’histoire et observer que jamais aucune solution n’a été trouvée par le violence ou la force. Mais il faut tout de même re-essayer sans cesse , on ne sais jamais , cette fois-ci cela peut marcher. On a loupé un aiguillage je pense.


    • Breton8329 rol8329 15 octobre 2012 20:51

      Je suis d’accord avec vous si vous pensez que la violence ne règle pas tout. Mais je pense néanmoins qu’elle permet de sortir d’un équilibre pour en trouver un autre. Toute la question est celle du nouvel équilibre : sera t’il conforme à nos intérêts ou pas ? Les militaires parlent d’état final recherché. A titre d’exemple, la guerre en Libye est exemplaire à bien des propos mais surtout parce que l’intervention des forces de l’OTAN a donné aux insurgés libyens le coup de pouce qu’il leur manquait pour renverser le régime de Kadhafi et ouvrir la voie à un nouvel équilibre. Il faudra probablement quelques années pour que la situation redevienne stable mais avouez que dans ce cas, la force et la violence a permis d’ouvrir la voie à une solution. Enfin, il faut rester humble car la « victoire » est à plusieurs niveaux : une victoire militaire peut déboucher sur une débâcle politique, les exemples abondent dans l’histoire. 


    • calimero 16 octobre 2012 10:34

      avouez que dans ce cas, la force et la violence a permis d’ouvrir la voie à une solution

      ... au problème qu’elle a elle même crée en fomentant la guerre et s’invitant en Lybie. Autrement dit l’état final souhaité est atteins : gameover, circulez.


  • Inquiet 16 octobre 2012 11:23

    Si je comprend bien, en cas de révolution (coté révolutionnaires pas de l’état), il existerait 2 CV :

    - convaincre les employés des entreprises de productions d’armes ou de munitions de cesser leur travail
    - convaincre les forces de l’ordre (au sens large, en incluant police, armée ...) qu’ils sont en train de tirer sur leurs frères, soeurs, mères, pères, amis .....

    J’ai juste ?

    C’est juste pour savoir :)


    • Breton8329 rol8329 16 octobre 2012 19:59

      Pour des révolutionnaires, le centre de gravité tactique adverse est les Forces contre-révolutionnaires.


      CC :
      - se déployer
      - réprimer
      - être soutenu
      - se coordonner

      CR :
      - soutien politique
      - soutien logistique
      - légitimité
      - moyens de transport (y compris routes)
      - moyens de communication

      CV :
      - soutien politique
      - légitimité
      - moyens de communication

      Je conseillerai de :
      • chercher un appui politique à l’extérieur du pays, pour décridibiliser le pouvoir en place (ex du printemps Arabe).
      • Délégitimer l’action des forces de répression en exploitant leurs bavures
      • Limiter leur capacité à communiquer et à se coordonner en utilisant des brouilleurs sur les fréquences qu’ils utilisent.
      Voilà, en cinq minutes, ce que donne la méthode. Mais il est possible d’aller beaucoup plus loin....

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