mercredi 30 septembre - par George L. ZETER

La Morale et son Troupeau

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Ce monde qui m’entoure m’interroge, pas vous ? Je le ressens comme… une immense réunion familiale de dimanche midi autour d’un poulet rôti. Ou un dindon de la farce, c’est selon.

Avec des agapes partagées en trois services séparés, nommés : liberté, égalité, fraternité. Des plats concoctés à point, dégoulinant de sauces onctueuses, cachant toutefois un degré néfaste de cholestérol. Ils se succèdent, passant de main en main, avec moult sourires et mercis, avec aussi des « tu en reprendras bien », pour finir leur circuit gargantuesque en plats vides, visqueux, sur une desserte, en bout de table.

Vous conter ce qui a été dit, ce qui s’est passé entre tous ces convives ? J’en serais bien incapable d’en retenir une bribe. Un brouhaha, des éclats de rire, et ceux qui font des bruits de bouche en mâchant.

En fait, comme une impression de troupeau, grimpant allègrement la colline sans se poser la question de ce qu’il y a sur l’autre versant. Et puis, pourquoi se tracasser, c’est la tâche du berger, non ? Le brave Border collie, lui, cavale derrière et mord le bas des mollets pour faire avancer la troupe…

Un dimanche midi

Disons que chaque famille a ce membre dont tout le monde sait qu’il a tort. Autoritaire, que personne jamais n’affronte. Un autre plus jeune qui prend des décisions destructrices et à qui personne ne dit rien. La tante raciste que personne ne contrarie. Tout le monde sait, tout le monde ressent. Il ne se passe rien. Et lorsque la confrontation serait possible, chacun fait le même calcul silencieux. Le coût de parler est immédiat. Le coût de se taire, lui, est diffus, inscrit dans le futur.

La famille continue de déjeuner, chacun étant capable de justifier pourquoi il est resté silencieux. Ce n’est pas de la faiblesse, c’est la morale du troupeau opérante. Ce qui rend ce mécanisme si efficace, c’est qu’il n’a pas besoin d’un dictateur pour fonctionner. Il s’installe à l’intérieur. L’individu commence à se surveiller lui-même avant qu’une quelconque structure ait besoin de le contrôler. Il commence à censurer sa propre pensée avant même de l’exprimer. Il commence à confondre l’obéissance avec l’expérience, le conformisme avec l’équilibre, le silence avec la sagesse. Tout est calculs au prix de la spontanéité. Et lorsque cela se produit, la morale du troupeau cesse d’être une pression extérieure. Elle devient une identité. La sienne !

Transposons, transposons…

…en ce dimanche midi un jour sur terre. En l’occurrence, celle de France.

La table ? La France. Les convives ? Les Français. Celui qui trône en bout de table ? L’autorité. Celui qui décide du menu ? Ceux qui gouvernent et administrent.

Les plats arrivent. Décisions, politiques, discours, valeurs. On sert. On mange. On débarrasse. Puis on ressert. « Tu en reprendras bien ? »

Bien sûr. On connaît déjà le plat.

Le brouhaha continue. Médias, réseaux sociaux, commentaires, débats. Tout le monde parle. Tout le monde réagit. Tout le monde semble avoir quelque chose à dire.

Et pourtant, certains plats restent hors des questions. On ne les regarde même pas. On sait qu’ils sont là. On ne se demande pas qui les a posés sur la table.

Le berger ? À vous de voir. Le Border collie ? Ceux qui veillent à ce que personne ne s’écarte trop. Les FDL, entre autres.

Le troupeau ? Nous tous.

Remarquez qu’il manque quelqu’un.

Le convive qui refuse un plat →

Que se passe-t-il suite à ça ? Est-il simplement difficile ? Est-il dangereux ? Est-il fou ? Est-il ingrat ? Ou peut-être le premier à demander : « Mais au fait, pourquoi sommes-nous autour de cette table à brasser du vent ? »

C’est « l’outsider » de la réunion familiale que l’on a peu entendu.

L’outsider… un catalyseur de friction

Défini dans le cinéma comme double personnage : 1) qui se trouve en dehors du groupe, de ses règles ou de ses codes ; 2) qui permet au spectateur de regarder le groupe de l’extérieur.

L’outsider n’est pas forcément celui qui est en dehors.

Il est à table, avec les autres. C’est un convive qui, soudainement, introduit dans la conversation quelque chose dont personnes ne se sent préparé à entendre.

Suite à la naissance d’un bébé :

« Ton fils, tu vas l’appeler comment ? »

« Adolphe ! »

Un froid sibérien traverse la tablée, les mouches volent comme des bombardiers…

Comme dans le film Le Prénom.

Vincent, le père…

Il en va ainsi pour ceux qui dévient. La doxa n’accepte pas.

Que ce soit un Vincent qui fait de la provoc ou un penseur original, comme par exemple le professeur Didier Raoult durant le Covid ; le principe reste le même : la société, au sens large, ou, si vous préférez, le tour de table, n’est pas prête à accepter ce genre de convive.

Il suffit parfois qu’il dise quelque chose que les autres ne veulent pas entendre.

Et le voilà...

L’outsider, n’est pas celui qui détient nécessairement la vérité ; c’est celui qui réintroduit la possibilité qu’il existe des questions. Des confrontations.

Ce qui nous ramène au début et cette réunion familiale de ce dimanche, où personne ne questionne…

Imaginons…

Le même déjeuner, mais cette fois-ci vivant !

L’autoritaire du bout de table donne son impératif avis, comme d’habitude. Sauf que cette fois, quelqu’un ose lui répondre. Puis un autre, et un autre. On lui rappelle qu’il se trompe souvent, preuve à l’appui. Il s’emporte, tempête, accuse les autres de ne rien comprendre. Comme la porte cette fois-ci est ouverte, on le chambre, on le moque, et il n’a d’autre choix que de rire de lui-même histoire de sauver la face. Tout le monde rigole en cœur. Puis, une remarque raciste fuse. Immédiatement, quelqu’un met les pieds dans le plat en lui rappelant son nom à consonance méditerranéenne, ce qui lui boucle le bec. Ça repart sur les impôts, le coût des choses, puis ça s’embrouille sur la sortie d’un film. Ça discute, ça argumente, ça s’énerve. Les noms d’oiseaux volent : « T’es vraiment con ! », « Toi, t’es un casse-bonbons ! » Les assiettes, pourtant, continuent de circuler. Les verres de vin tintent aussi. Puis arrive la tarte Tatin de grand-mère, un silence sucré autour de la table.

À la fin, lorsque tout le monde se lève, on s’embrasse, on se dit « Allez, à dimanche prochain ! »

Ne serait-ce point cela, la démocratie, une tablée qui s’engueule et qui se réconcilie ?

Friedrich Nietzsche a identifié un schéma troublant derrière la décadence des sociétés : l’effondrement commence rarement par des ennemis extérieurs. Il commence de l’intérieur, lorsqu’un monde abandonne les valeurs de soutient, choisit le confort feutré au lieu de la vérité rude et transforme le conformisme en vertu, le non-dit en discours. D’où « morale du troupeau. »

Je me suis ce matin, permis de transposer cette pensée du philosophe[i] en l’adaptant au gout du jour. J’espère qu’il ne m’en voudra pas.

Georges ZETER/septembre 2026

Vidéo : Toutes les civilisations s’effondrent à cause de la même erreur stupide – Nietzsche


[i] Par-delà bien et mal (Jenseits von Gut und Böse, 1886).




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