La notion de l’État profond : concept simpliste ou complexité réelle ?
L'esquisse de la notion de l'État profond et une comparaison avec le concept de “capitalisme” et son usage essaie de montrer les problématiques contemporaines de la recherche de la vérité historique. Finalement, une dernière section discute des risques et périls des lectures hyper-complotistes.
"En politique, rien n'arrive par hasard. Si cela arrive, vous pouvez parier que cela a été planifié ainsi."
Franklin D. Roosevelt, 32e président des États-Unis
Après le précédent article sur Emmanuel Todd et les causes dans l'histoire, le présent article cherche à cerner la notion de "l'État profond". La pointe de l'iceberg se révèle aujourd'hui au grand public à travers l'affaire Epstein, le génocide à Gaza ou la guerre absurde que les États-Unis et Israël mènent contre l'Iran ; mais la plus grande partie en reste plus ou moins cachée. Cependant, beaucoup d'informations sont publiquement disponibles, et souvent ce ne sont qu'ignorance, propagande et biais cognitifs qui nous empêchent d'y voir plus clair.
Esquisse de la notion d'État profond
L'État profond désigne différentes thématiques, certaines bien connues, certaines moins. Tout d'abord, il s'agit du fait bien connu que certaines parties de l'appareil d'État poursuivent d'autres objectifs que leurs fonctions officielles, que le véritable pouvoir n'est pas entre les mains des représentants officiels et que la démocratie ou l'État de droit ne sont souvent que façade. Le narratif officiel voudrait que le discours dit "complotiste" suppose sans preuves des intentions néfastes ; or, dans de multiples enjeux historiques, géopolitiques, technologiques, mais aussi sociétaux ou culturels, des telles influences profondes et néfastes sont aujourd'hui très largement documentées, sinon démontrées, au-delà de tout doute raisonnable. Ces structures de pouvoir, qui faussent bien sûr aussi la recherche de la vérité et le bien-être commun, ne révèlent pas seulement une profonde imbrication avec la finance, l'industrie militaire ou les médias, mais aussi avec les universités, les ONG et les organisations internationales autour de l'ONU.
Par ailleurs, en ce qui concerne les États-Unis, il s'agit d'une collaboration systématique de la CIA avec le crime organisé, ce qui inclut le trafic d'armes et de drogue, le terrorisme, ainsi que divers moyens de chantage et de financement occulte, comme le montre le politologue et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott dans American War Machine (disponible en français). Il analyse ces problématiques aussi dans son livre L'État profond américain, où il développe également le concept de Deep Event (événement profond). Il s'agit d'événements,
qui, dès le départ, sont entachés de mystère, comme l'assassinat du président Kennedy, l'effraction du Watergate ou le 11 Septembre. Par ailleurs, ils impliquent systématiquement des actes criminels ou violents, et ils sont intégrés dans les processus clandestins des services spéciaux. Enfin, ils ont pour conséquence d'étendre la part secrète de l'État, et ils font ensuite l'objet de dissimulations systématiques dans les médias grand public et dans les archives internes du gouvernement. (p. 25)
Selon Scott, tous ces événements ont en commun le fait que les individus qui, agissant ainsi en coulisses, ont également participé à l'organisation du programme Continuity of Government (COG, également connu sous le nom de Doomsday Project). Ce programme devait à l'origine permettre au gouvernement de continuer à fonctionner en cas d'attaque nucléaire, mais il a été progressivement détourné pour pouvoir gouverner par l'état d'urgence dans n'importe quelle crise, en se plaçant au-dessus de toute forme de légalité : "La mise en œuvre des mesures de la COG le matin du 11 septembre 2001 fut l'aboutissement de plusieurs décennies de cette planification". Cela implique en particulier la surveillance généralisée, rendue publique, entre autres, par Edward Snowden, ou la possibilité d'une détention illimitée sans procès, c'est-à-dire l'abolition des principes fondamentaux de l'État de droit, en plus des appareils sécuritaire et militaire qui ne cessent de s'étendre. Ainsi, l'état d'urgence déclaré le 11 septembre 2001 n'a toujours pas été levé - ni l'état de guerre de l'OTAN. Nous sommes donc bien en guerre, mais depuis... 2001 !
La recherche et les médias alternatifs ont accumulé des décennies d'enquêtes, lesquelles permettent de douter, sinon de rejeter pleinement, la version officielle contemporaine concernant de multiples événements géopolitiques, d'une importance souvent capitale. Il s'agit non seulement de Pearl Harbor, de l'assassinat de Kennedy et autres, de l'incident du Tonkin, de la fosse commune de Timisoara, du "mensonge des incubateurs" (guerre d'Irak 1990) ou des prétendues armes de destruction massive en Irak (2003), mais aussi des événements de la place Tian'anmen, des conflits ethniques en ex-Yougoslavie, des attentats du 11 Septembre, de l'origine de Daech, de la guerre en Ukraine ou encore du génocide des Ouïghours.
Pour un amateur des médias officiels, cela doit paraître assez invraisemblable qu'on nous ait autant menti. Mais, si on arrive à aller au-delà de ces dissonances cognitives, ces enquêtes s'avèrent en général bien documentées, et donc assez convaincantes. Il s'agirait donc de ce qu'on appelle des "opérations sous faux drapeau", voire de pures mensonges de propagandes. Or, si, concernant par exemple la guerre en Yougoslavie, le Monde Diplomatique veut bien nous expliquer, quinze ans plus tard, ce genre de mensonge ("Le plus gros bobard de la fin du XXe siècle", avirl 2019), il omet autant le reste de la série que le concept "opération sous faux drapeau", qui seuls permettent de saisir la continuité d'une méthode.
Cela impliquerait donc un aveuglement, sinon une complicité plus ou moins explicite de l'essentiel des médias, mais aussi des instituts de "fact checking", des agences de presse, de Wikipédia et de l'immense majorité de la production intellectuelle universitaire ? "Mais où sont donc les preuves de ce que vous affirmez, chers complotistes ?" Eh bien, elles existent comme du sable à la plage...
Pouvoirs profonds et recherche de la vérité historique
"Nous saurons que notre programme de désinformation est complet quand tout ce que le public américain croit est faux." William Casey, Ancien directeur de la CIA
Comme le concept ultra-générique de "capitalisme", la notion d'"État profond" désigne par extension les plus hautes instances de pouvoir et leurs diverses activités. Mais elle en déplace l'accent en particulier sur l'intense et malsaine collaboration des élites publiques et privées non seulement avec la finance, les médias et les administrations, mais aussi avec le crime organisé et leurs implications dans toutes sortes de phénomènes sociétaux les plus divers et les plus horribles.
Les structures de pouvoir en question, opaques et en dehors de tout contrôle démocratique ou étatique, s'articulent autour de différentes organisations très influentes et très discrètes, occultées par les médias de grand chemin, tel le Council of Foreign Relations, la Round Table, la RAND Corporation, la Commission trilatérale, le WEF, etc. Les différentes élites de pouvoir nationales et internationales se rencontrent régulièrement au sein de ces organisations et y développent, probablement par synergie, des intentions similaires, notamment vis-à-vis de la population et de l'opinion publique.
La journaliste d'investigation Whitney Webb enquête sur différents aspects illégaux de l'État profond, notamment sur les moyens de faire du chantage aux politiciens : de la drogue à la prostitution en passant par la pédophilie ou d'autres scandales politiques. Son ouvrage en deux volumes \emphA Nation under Blackmail présente ces imbrications entre les services secrets, le crime organisé, la politique, la finance et les médias, depuis la prohibition jusqu'à nos jours. Ainsi, la notion d'"État profond" désigne aussi ces divers moyens de discréditer ou d'empêcher des changements politiques constructifs.
Ces liens entre les autorités officielles en place et les réseaux criminels ne sont donc pas un épiphénomène, mais au contraire au cœur des plus hautes sphères de pouvoir occidentales. Les acteurs politiques n'ont donc pas une grande marge de manœuvre : même le président des États-Unis ne contrôle pas "son" appareil de sécurité ni les services de renseignement.
Il s'agit aussi d'analyser l'influence néfaste de ces différentes formes de pouvoir sur la production scientifique, les ONG ou l'ONU - là où les discours anticapitalistes habituels ne voient trop souvent que malentendu, erreur, ignorance, évolution naturelle, mouvement d'émancipation bien intentionné ou honnête recherche de la vérité. Enfin, la plus grande différence avec les discours d'extrême gauche habituels, c'est de mettre en évidence la pénétration décisive par ces élites de pouvoir, sinon l'entière fabrication et mise en scène, des mouvements et discours prétendument révolutionnaires, exprimées entre autres par les concepts d'"Astroturfing", de "Révolution de couleur" ou d'"opposition contrôlée".
Une autre grande différence des recherches liées à la notion de l'État profond par rapport aux discours marxisants, c'est d'insister sur le fait que ces différentes élites sont moins motivées par l'accumulation de capital en soi (laquelle accumulation peut assez bien servir comme leurre pour fixer l'attention des anticapitalistes) et plus par divers fantasmes de toute-puissance à réaliser par des moyens inavouables, comme l'asservissement de l'humanité, la création artificielle de catastrophes naturelles, l'abolition des identités, le transhumanisme, voire l'immortalité. Que ces idées nous paraissent délirantes ne doit pas nous inciter à les sous-estimer car, dans leurs (tentatives de) réalisations, elles peuvent provoquer les plus horribles ravages - comme l'histoire l'a assez souvent montré.
Voilà à mon sens une des vraies difficultés de notre époque : pour de multiples raisons, tout et n'importe quoi est susceptible d'avoir été manipulé, nié, truqué, falsifié ou inventé de toute pièce. En ce sens, il s'agit donc de comprendre la falsification ou perversion des processus de recherche de vérités dans la culture et les sciences humaines, mais aussi dans les sciences exactes, incluant parfois le développement de toutes sortes de technologies secrètes, utilisées à des fins néfastes. (Un des exemples les plus simples est la fabrication du discrédit de la médecine douce, de la naturopathie et autres psychothérapies pour pousser vers une médecine mécanico-chimiste qui se prend pour une science exacte, au lieu d'être un art.) Or, ici, les travaux et discours des intellectuels, sociologues, anticapitalistes et autres spécialistes de la complexité ne nous aident guère, voire semblent profondément naïfs - quand ils ne font pas explicitement partie du problème.
Risques et périls des lectures hyper-complotistes
Mais où sont les limites de cette lecture intentionnaliste de l'histoire et de cette notion de l'État profond ? Qu'est-ce qui est simplement le résultat regrettable, mais inévitable de la complexité de toute société humaine ? Qu'est-ce qui est voulu et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Les différentes élites ne font-elles qu'engendrer violence et chaos, ou accompagnent-elles seulement les évolutions ou épreuves dont nous aurions besoin ? Quel est donc le degré de splendeur ou d'horreur vers lesquelles nous évoluerons naturellement sans ces différentes influences profondes venant d'en haut ? C'est ce qu'il s'agit de savoir, au lieu de le postuler.
En général, le complotiste simpliste se laisse aller à un glissement, voire un amalgame, entre différents problèmes : des complots ponctuels très clairement définis, des stratégies et intrigues de pouvoir classiques, de véritables sociétés secrètes avec des intentions obscures, des "conspirations ouvertes" (où les informations sont publiquement disponibles, mais où la majorité ne peut comprendre ou refuse d'entendre l'alerte à temps) et des combats idéologiques pleinement ouverts. (Concernant les "conspirations ouvertes", voir par exemple How Can A Global Conspiracy Work.)
Il existe plusieurs sortes de lectures intentionnalistes de l'histoire qui correspondent à différentes branches politiques, entre autres : une extrême gauche communiste, donc antifasciste et anti-religieuse ; un anarchisme libéral antifasciste, anti-religieux et anticommuniste ; un conservatisme chrétien anticommuniste, et en général antifasciste ; et une extrême droite fasciste, à la fois anti-communiste et anti-progressiste. Ces distinctions sont importantes car elles permettent de cerner, voire de lever différentes imcompréhensions : souvent, chacun de ces camps politiques fait l'amalgame entre deux voire trois des autres branches ainsi esquissées, ce qui les rend par conséquent ridicules à leur adversaires.
Je présenterai à une autre occasion une esquisse de la branche "libérale-progressiste" du complotisme simpliste. L'auteur Jim Marrs fait au contraire partie de la branche conservatrice, que je me propose d'analyser ici. Les quelques 470 pages de son livre Rule by Secrecy offrent une relecture hyper-intentionnaliste de l'histoire de l'humanité, à mon sens souvent très problématique, mais qui présente aussi des éléments d'informations assez troublants.
Ainsi, il nous décrit l'influence des élites occidentales dans le développement du communisme, en particulier l'implication de la haute finance dans la Révolution russe de 1917, ainsi que leur longue collaboration après cette révolution. Ce sujet a aussi été étudié en détail par Antony Sutton dans Wall Street and the Bolshevik Revolution et dans trois autres travaux concernant le transfert de technologie de 1917 à 1970, y compris d'aide militaire National Suicide : Military aid to the Soviet Union. Marrs cite l'auteur Gary Allen, qui nous fait bien ressentir un point aveugle de la présentation habituelle de la Révolution russe :
"Dans la Révolution bolchévique, nous avons parmi les hommes les plus riches et les plus puissants hommes du monde qui financent un mouvement qui prétend que son existence même se base sur la notion de spoliation de leurs biens, des hommes comme les Rothschild, Rockefeller, Schiff, Warburg, Morgan, Harriman et Milner. Mais manifestement ces hommes n'ont aucune peur du communisme international. Il n'est que logique de supposer que, s'ils l'ont financé et n'en n'ont pas peur, cela doit être parce qu'ils le contrôlent. Peut-il y avoir d'autres explications qui aient un sens ?" (Rule by Secrecy, p. 193)
La dernière conclusion me paraît en revanche assez excessive. Il peut très bien s'agir d'une coalition du genre "l'ennemi de mon ennemi sera mon allié", les deux alliés en question voulant se débarrassser du tsarisme - avec toutes les ambiguïtés que cela implique.
Marrs oublie aussi de prendre en compte les causes économiques ou sociales internes de ce genre d'événements historiques et n'essaie pas de comprendre si les mêmes intentions et moyens pourraient aujourd'hui produire les mêmes effets. Ce n'est peut-être pas le sujet de son livre, mais c'est certainement un danger des discours hyper-complotistes. La Russie contemporaine peut servir de contre-exemple à ces discours. Ainsi, Emmanuel Todd décrit, dans Où en sommes nous ? (2015), la spectaculaire amélioration du niveau de vie en Russie depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir ; et, comme à ma connaissance la situation a continué à s'améliorer dans ce sens, les diverses tentatives et stratégies occidentales de déstabilisation, voire de démantèlement, de la Russie risquent de se retourner contre leurs auteurs...
Bizarrement, ce conservatisme anti-socialiste ignore aussi les profondes influences sociales issues du christianisme. Il ne semble pas voir que les inspirations socialistes ou révolutionnaires découlent d'elles-mêmes, sont publiquement disponibles et remontent à la Mésopotamie, en passant par Platon, Spartacus, Jésus et bien d'autres. Marrs et cette droite chrétienne hyper-complotiste présentent aussi une étrange fixation sur la formule de Hegel "thèse-antithèse-synthèse", comme si la dialectique du pouvoir n'existait pas depuis la nuit des temps, et voit donc des forces occultes là où il n'y a que des synergies des plus transparentes.
Cependant, au lieu de se complaire à dénoncer un complotisme d'extrême droite et de nourrir l'incompréhension et la stigmatisation, n'est-il pas préférable d'aller voir de plus près et d'y puiser des éléments d'analyses intéressants, lesquels nous aideraient à mieux comprendre les divers échecs, dérives et horreurs des mouvements idéalistes, progressistes ou révolutionnaires ?



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