La pensée religieuse de l’Occident est-elle née à Gergovie ?
Cet article n'est pas un article de circonstance. C'est l'aboutissement d'un questionnement que je me pose depuis le moment où, jeune officier de carrière, j'ai débarqué, un beau jour, en plein Rif marocain, avec dans mes cantines, les ouvrages du père jésuite Teilhard de Chardin. Rien de tel pour un fils de bonne famille aisée que de se retrouver au contact d'une autre civilisation, face à la réalité du terrain, dans la vérité brute d'un paysage montagneux presque désert. Mes souvenirs les plus marquants sont au nombre de deux : des enfants pauvrement vêtus sur la terrasse de leur petite maison isolée du monde et qui, pourtant, explosent de joie en croyant apercevoir l'imperceptible croissant de la lune qui annonce le début du Ramadan ; à Fès, ville sainte, l'appel du muezzin qui se répercute de proche en proche, appelant les habitants à la prière dans la chaleur du jour qui s'estompe. Aujourd'hui que je lis Platon, je m'interroge sur l'avertissement que le philosophe avait lancé à ses contemporains sur les risques à vouloir faire évoluer une société dans un sens qui n'est pas forcément le bon. Et j'ai compris qu'il fallait peut-être commencer par comprendre l'origine de sa propre civilisation avant de vouloir l'imposer à d'autres.
Notre pensée religieuse, en Occident, est-elle née à Gergovie, dans la capitale des Arvernes que je situe au Crest ?
Encombré d'un fatras de connaissances, l'homme moderne est-il plus intelligent que son ancêtre arverne qui, il y a bien longtemps, s'est donné un début de réponse, presqu'intuitive, aux questions existentielles ? Rien n'est moins sûr ! Le témoignage qui se trouve dans les chapiteaux de la vieille église auvergnate du Crest est-il celui d'un polythéisme originel qui n'aurait cédé, plus tard, que devant le Dieu unique des Juifs ? Y a t-il, dans ses chapiteaux, la représentation d'une quelconque idole ? La réponse est non ! http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/de-l-atlantide-de-platon-a-126659
Le message qui s'y trouve est étonnamment intelligent. Si on réfléchit bien, dans l'état des connaissances de l'époque, il est tout à fait conforme à la raison. Comment expliquer, en effet, cette formidable richesse, diversité, beauté, explosion de la nature, sinon par l'existence d'un acte créateur et d'un invisible "non nommé" qui, pourtant, se révèle dans ses oeuvres ? Comment expliquer ce qui est dans le ciel et ce qui en vient ? Comment expliquer ce qui agit dans le sol, l'invisible qui fait germer et pousser les plantes et qui apporte à l'homme les moissons de blé et les fruits qui le nourrisse. Pourquoi cette terre aux formes animales ondulées, parfois en forme de croupe, mais qui se met en mouvement lorsque le créateur s'y manifeste pour la faire trembler ?... Hypothèse Gaïa, une terre vivante ?
Ici, à gauche, des lions/volcans crachent la terre du plateau de la Serre, comme une lave qui s'écoule, jusqu'à l'éperon du Crest. (Dans mon premier croquis, par manque de place, je n'ai pas représenté, plus à l'ouest, les sept volcans qui ont donné aux Arvernes l'idée que le plateau de la Serre et son prolongement en éperon ont pu être sortis d'eux). J'ai examiné avec soin toutes les sculptures de l'église du Crest ; je n'y ai trouvé nulle part la représentation d'un dieu ou d'une divinité comme il est courant d'en trouver dans le monde antique, et cela correspond manifestement à ce que l'histoire a retenu des druides, à savoir qu'ils n'ont pas écrit leur enseignement. Les chapiteaux de Gergovie/Le Crest nous révèlent qu'ils ont préféré le transmettre par oral en le sculptant dans la pierre.
Il n'en reste pas moins qu'il s'y trouve la croyance en un Créateur, en quelque sorte un "Père" créateur du monde et de l'humanité, un Père qui règne dans le ciel et qui fait naître, un Père qu'il faut vénérer, respecter dans ses oeuvres et ne pas offenser par une conduite mauvaise. Mais aussi, un Père dont l'on peut espérer se faire entendre en s'adressant à ses représentants visibles, notamment le soleil et la lune. Encore au temps de la guerre des Gaules, César assimilait cette croyance à un Jupiter qui règne dans le ciel et à un Dispater qui fait naître. Il y ajoutait quelques divinités au nom romain, et plus tard, l'empereur porté par les Gaulois s'identifiera au soleil invincible.
On pourrait pousser encore plus loin la réflexion. Le soleil et la lune sont représentés comme des êtres vivants avec une ébauche des yeux. Ici, à gauche, le soleil surpris en pleine course. A droite, la lune en train de se lever à l'horizon du lac. Très intelligemment, ces deux "possibles divinités" que sont le soleil et la lune ne sont représentées que dans un reflet
fugace à la surface des eaux, ce qui ajoute au mystère de l'invisible qui se fait pourtant entrevoir. Vision d'autant plus énigmatique que le phénomène du miroir n'était pas encore expliqué scientifiquement à cette époque. Entre le soleil et la lune, le sculpteur a sculpté... l'Invisible. Les sculptures sont très usées, probablement par le frottement des mains,
mais on voit très bien sortir de leur bouche les tiges de nénuphars qui s'entrecroisent en volutes harmonieux sous l'effet du courant d'eau, ainsi que deux semblants de mains qui s'agitent comme pour saluer celui qui les voit. Evidemment, il n'est pas possible que sur une eau calme, on puisse voir sortir les tiges des plantes aquatiques de la bouche des reflets du soleil et de la lune, mais sur une eau un peu agitée par le courant, pourquoi pas ? On comprend alors le génie de l'artiste qui suggère le rôle que le soleil, et même la lune, jouent dans l'ordre divin de la création. On comprend aussi pourquoi tant de chapiteaux ont repris ce symbolisme de la création par la bouche, mais en le sortant de son contexte d'origine.
Voyons maintenant comment cette croyance originelle a évolué au cours du temps.
A Blesle et dans le cloître de Lavaudieu, la terre-mère aveugle mais féconde nourrit les habitants de la cité de Gergovie.
Figée dans l’acte maternel et trônant, la Terre nourricière de Blesle aux formes généreuses, les yeux aveugles perdus dans l’infini du ciel, nourrit la cité de Gergovie, indistinctement dans ce qu’elle a de bon (la Salamandre au sein droit) et dans ce qu’elle a de mauvais (le Serpent au sein gauche). La montagne de la Serre est symbolisée, à droite, par la Salamandre, née d’une volonté divine souterraine bonne car reliée au ciel par le cercle magique en forme de collier/torque, signe d’alliance, tandis qu’à gauche, figure le symbole du refus de Dieu, les bras croisés, portant au cou la bourse de l’avare, image de l’attachement aux biens terrestres ; de lui nait le serpent mauvais qui, lui aussi, a réussi à s’incarner dans le profil caractéristique du plateau de la Serre. Coiffée du turban solaire, les cheveux rayonnants répandus sur les épaules, comme habillée par le seul astre du jour, dans
une posture hiératique, jambes ouvertes, la Terre s’offre à la fécondation du ciel. Le sexe ouvert en fleur de lotus, elle reçoit les germes de la vie que déversent sur le sol les eaux du ciel dans le ruissellement invisible des corniches du chapiteau.
Toujours à Blesle, la terre-mère plantureuse au reflet de lune et à la vulve féconde nourrit la cité guerrière de Gergovie, à la fois au sein droit et au sein gauche. Les deux salamandres semblent être bandées, ce qui suppose qu'elles sont revêtues de cuirasses probablement de cuir.
Dans les chapiteaux archaïques du cloître de Lavaudieu, nous retrouvons notre terre-mère au regard aveugle en train de nourrir la cité de Gergovie symbolisée par la salamandre, à la fois au sein droit et au sein gauche. En toute logique et en pendant, nous y découvrons le Créateur - première audace de représentation de l'Invisible - mais attention, dans le symbolisme du semeur qui dispense, en aveugle, les semences de la vie... ainsi que la parole/esprit.

A l'intérieur de l'église/temple de Lavaudieu, le soleil et la lune sont toujours honorés mais Adam et Eve font leur apparition.
De toute évidence colonie arverne de Gergovie, nous retrouvons à Lavaudieu notre soleil rayonnant créateur mais avec des traits plus précis, ainsi que le reflet d'une lune entourée de roseaux en forme de lances (?). Comme ce ne sont que des reflets sur la surface de l'eau, cela signifie que nous sommes toujours dans le symbolisme mais avec toutefois, dans le soleil, une figure d'homme vénérable et dans la lune, celle d'un personnage couronné (?).
Mais le plus étonnant est d'y trouver une évocation d'Adam et d'Eve. On se rappelle que Dieu avait interdit à Adam de manger le fruit défendu (de l'arbre de la connaissance). Poussée par le serpent, Eve avait convaincu Adam de manger la pomme, ce qui avait entrainé son bannissement du paradis. Dans cette représentation on ne peut plus symbolique où Adam est prêt de tomber du haut de sa colonne, le message est clair : "Femme/population de Lavaudieu, prends garde de ne pas provoquer une nouvelle fois la chute d'Adam (de tes dirigeants)".
Alors que le chapiteau du soleil, avec les tiges de nénuphars qui sortent de sa bouche, montre que nous sommes toujours dans la croyance originelle du temple de Gergovie, celui d'Adam nous révèle, pour la première fois, la présence d'une croyance cananéenne, celle qui s'exprime dans les trois premiers chapitres de la Genèse tels que la Bible les a conservés... une croyance qui pouvait néanmoins assez bien s'accorder avec l'importance donnée par les chapiteaux de Gergovie au soleil et à la lune : Dieu dit : Qu'il y ait des luminaires dans l'étendue du ciel, pour séparer le jour d'avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ; qu'ils servent de luminaires dans l'étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi. Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit.
Mais ce qui est tout aussi étonnant, c'est de constater qu'il faudra attendre les fresques de Gourdon du Ier siècle avant J.C. pour y renouer avec l'histoire du Proche-Orient et y voir, pour la première fois, une évocation du roi David. Les chapiteaux arvernes qui suivent ceux de Gergovie, à Lavaudieu comme à Blesle, n'évoquent, en effet, ni le déluge, ni la chute de la tour de Babel, ni la vie d'Abraham, ni celle de Moïse. Leur iconographie est dans le prolongement de la pensée originelle : animaux célestes fantastiques buvant à la source divine ou se nourrissant des fruits du paradis, mais aussi, promesse de la revie à l'homme pieux qui y arrive en portant sur ses épaules son âme de brebis et qui, arrivé au ciel, témoigne par ses ailes d'ange.
Quoique de style différent, les chapiteaux de Bibracte, à Mont-Saint-Vincent, nous tiennent le même langage.
L'héritage cananéen, voire sumérien, y est présent, avec le lion et la chouette. Mon interprétation du bas-relief votif des prêtres Dudu du musée du Louvre serait d'y voir le hibou grand duc sacré - la chouette à oreilles de lion - essayant de maintenir dans l'union les cités sumériennes du Tigre et de l'Euphrate (à gauche. Pour les spécialistes, ce serait plutôt un aigle ?). A Mont-Saint-Vincent, c'est la chouette qui accueille le visiteur mais toute l'iconographie des chapiteaux s'articule autour du symbole du lion qui, de toute évidence, appelle le citoyen au courage militaire et au patriotisme (à droite).
Comme pour l'iconographie qui a suivi en pays arverne, les sculptures de Gourdon nous précise la pensée religieuse de Bibracte. Le citoyen de Bibracte se trouve devant le choix, soit d'élever le sanglier du courage militaire dans la main droite, soit d'élever le serpent du péché dans la main gauche (image ci-contre).
Il n'existe pas d'équivoque dans la conduite à tenir. D'un côté, le patriotisme pour construire le monde nouveau, de l'autre, le refus. Une certitude : l'espoir de la résurrection ou de la revie. « Les Gaulois ne veulent aller ni dans les tristes royaumes du dieu des profondeurs, ni dans les silencieux séjours de l'Erèbe. Ils disent que le corps-âme vit dans l'autre monde (orbe alio). La mort est une phase intermédiaire avant une longue vie. » Et le poète ajoute : « Les Gaulois sont heureux quand la crainte de la mort, la plus terrible de toutes, les talonne. Ils se ruent au combat, l'esprit plein de courage. Leurs âmes sont prêtes à recevoir la mort. Ils savent que leur récompense sera la revie qui sera refusée au poltron. » (Lucain : Pharsale, livre II).
On se rend compte que jusque-là, la foi religieuse va de pair avec le patriotisme citoyen.

Les choses vont changer au Ier siècle avant J.C. avec l'introduction en Gaule, par des colonies juives, d'une espérance en un Christ du ciel. Pendant cinq à six siècles, notre pays va vivre sous l'influence d'un judaïsme d'origine essénienne. A Gourdon, ce sont des fresques qui nous prophétisent la naissance d'un nouveau David. A Chalon-sur-Saône, au III ème siècle, le Christ du ciel apparaît, pour la première fois, à la population, en haut d'une colonne. Assis à la droite de l'autel, il fait le signe essénien de reconnaissance. A Sainte-Foy de Conques, il apparaît en grand, en tant que roi des Juifs, pour certifier qu'il y a et qu'il y aura un jugement qui punit les mauvais et qui récompense les bons. Mais à Autun, en Bourgogne, après l'intervention romaine des tétrarques, c'est en Constantin, puis en Julien, au IVème siècle, que s'incarne l'espérance d'un sauveur. En Auvergne, au temps de l'empereur Avitus, à Notre-Dame du Port, c'est de Gergovie devenue Marie dans le Protévangile de Jacques, qu'on attend ce sauveur, celui qui sera le salut du monde. La mort d'Avitus et la progression des Francs met un terme à cette espérance. On assiste alors à un phénomène assez extraordinaire : Sidoïne Apollinaire, merveilleux poète, grand amoureux des humanités antiques, se convertit. Il devient évêque, un évêque pieux, lecteur de l'Ancien testament et du Nouveau... et l'illustre temple de Gergovie, après avoir été, un temps, établissement de bains, se transforme en une église chrétienne. Nous sommes au V ème siècle. Le christianisme des évangiles va se répandre sur le monde entier.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-druides-attendaient-ils-un-58775
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/de-qumran-a-constantin-quand-la-124138
Bas-relief votif des prêtres Dudu : photo wikimedia commons.
Quatre photos www.art-roman.net et www.romanes.com.
Autres photos et croquis de l'auteur.
E. Mourey


Je pense que vous avez du tomber sur un astrologue qui s’est inspiré du Sepher Yetzirah mais qui l’a restructuré à sa sauce interne.. cela arrive assez souvent hélas.. 