La recommandation n°74 de la CNCDH : une avancée ciblée qui interroge l’universalité des dispositifs d’aide aux victimes
Une institution clé dans le paysage des droits fondamentaux
La Commission nationale consultative des droits de l’homme joue un rôle central dans la promotion et la protection des droits humains en France. Organe consultatif indépendant placé auprès du gouvernement, elle éclaire les pouvoirs publics par ses avis, rapports et recommandations sur des sujets aussi variés que les libertés publiques, la lutte contre les discriminations ou encore les violences.
Ses travaux, bien que non contraignants juridiquement, exercent une influence réelle sur les politiques publiques, notamment en orientant les priorités législatives et administratives.

L’avis de mars 2026 : une évaluation des politiques LGBT+
Dans son dernier avis publié en mars 2026 — Avis Évaluation des politiques publiques LGBT+ CNCDH mars 2026 — la CNCDH dresse un état des lieux des politiques publiques en faveur des personnes LGBTI+ et formule une série de recommandations visant à améliorer leur protection, en particulier face aux violences.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la recommandation n°74, qui préconise :
« de renforcer les moyens accordés au dispositif 3919 et de permettre la formation de ses professionnels afin que les personnes LGBTI+, et notamment les femmes victimes de violences, puissent y trouver l’aide dont elles ont besoin. »
Le 3919 : un dispositif historiquement centré sur les femmes
Le Fédération Nationale Solidarité Femmes pilote le 3919 Violences Femmes Info, numéro national de référence pour les femmes victimes de violences.
Créé dans une logique de réponse aux violences faites aux femmes, ce dispositif repose sur une expertise reconnue et un maillage territorial solide. Il constitue aujourd’hui un pilier de la politique publique de lutte contre les violences conjugales.
La recommandation n°74 vise à adapter cet outil à une diversité croissante des profils de victimes, en incluant explicitement les personnes LGBTI+, dont certaines font face à des formes spécifiques de violences (outing, rejet familial, violences intracommunautaires, etc.).
Une extension ciblée… mais non universelle
L’ouverture du 3919 aux personnes LGBTI+ traduit une volonté d’élargir le champ de prise en charge au-delà du modèle traditionnel femme-homme hétérosexuel.
Cependant, cette évolution soulève une interrogation majeure : pourquoi cette extension ne concerne-t-elle pas explicitement les hommes victimes de violences conjugales ?
Cette question est d’autant plus pertinente que la logique de la recommandation — adapter les dispositifs aux besoins spécifiques des victimes — pourrait également s’appliquer aux hommes, dont la prise en charge reste largement insuffisante.

Les hommes victimes : une réalité documentée mais peu visible
Contrairement à une idée répandue, les hommes sont eux aussi victimes de violences conjugales. Selon les données du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure et de l’INSEE :
- Environ 28 % des victimes de violences conjugales (INSEE) seraient des hommes (toutes formes confondues)
- Chaque année, plusieurs dizaines d’hommes décèdent dans un contexte de violences conjugales
- Les hommes sont particulièrement touchés par des violences psychologiques, économiques ou administratives, souvent sous-déclarées
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, notamment en raison d’un fort biais de sous-déclaration, lié à des facteurs sociaux (stigmatisation, honte, difficulté à se reconnaître comme victime).
Une absence notable dans les travaux de la CNCDH
À ce jour, il n’apparaît pas que la Commission nationale consultative des droits de l’homme ait produit d’étude spécifique consacrée aux hommes victimes de violences conjugales.
Ses travaux abordent largement les violences faites aux femmes — à juste titre au regard de leur ampleur — ainsi que certaines catégories vulnérables comme les personnes LGBTI+, mais la question des hommes victimes demeure marginale, voire absente en tant qu’objet d’analyse autonome.
Cette lacune interroge, au regard du principe d’égalité devant la protection des droits fondamentaux.

Les interpellations parlementaires : vers une reconnaissance institutionnelle ?
Ces dernières années, plusieurs parlementaires ont soulevé la question de l’accès des hommes victimes à des dispositifs adaptés, notamment :
- L’extension du 3919 aux hommes victimes
- La création d’une ligne dédiée, sur le modèle du 3919
- Le développement de structures d’accueil spécifiques
Ces interpellations, bien que régulières, n’ont à ce jour pas abouti à une réforme structurelle du dispositif national.
Elles témoignent néanmoins d’une prise de conscience progressive de l’existence de besoins non couverts.

Une tension entre ciblage des politiques publiques et universalité des droits
La recommandation n°74 illustre une tension classique des politiques publiques :
- D’un côté, la nécessité de cibler les publics les plus exposés, afin de corriger des inégalités structurelles
- De l’autre, l’exigence d’universalité et d’égalité d’accès aux dispositifs de protection
En ouvrant le 3919 aux personnes LGBTI+ sans mentionner les hommes en tant que groupe, la CNCDH adopte une approche différenciée qui peut apparaître cohérente au regard de certaines vulnérabilités spécifiques, mais qui laisse subsister une zone d’angle mort.
Vers une approche plus inclusive des violences conjugales ?
Une évolution possible consisterait à repenser les dispositifs existants selon une logique plus inclusive :
- Soit en élargissant explicitement le 3919 à toutes les victimes, avec des formations adaptées des écoutants
- Soit en créant des dispositifs complémentaires, spécialisés selon les publics (hommes, personnes LGBT+, etc.)
- Soit en développant une approche modulaire, permettant une orientation fine selon les situations
Dans tous les cas, la question centrale demeure celle de la visibilité institutionnelle des victimes masculines.

Une invitation à élargir le champ des travaux de la CNCDH
Au regard de son rôle et de son influence, la Commission nationale consultative des droits de l’homme apparaît comme un acteur légitime pour approfondir cette question.
Une étude dédiée aux hommes victimes de violences conjugales permettrait :
- De documenter précisément les besoins
- D’identifier les obstacles à l’accès aux dispositifs
- D’éclairer les choix de politique publique
Elle pourrait également s’inscrire dans une démarche plus large d’analyse des violences conjugales sous un angle véritablement inclusif et transversal.

Conclusion
La recommandation n°74 de la CNCDH constitue une avancée importante dans la reconnaissance de la diversité des victimes de violences, en particulier au sein des publics LGBTI+.
Toutefois, elle met en lumière, par contraste, une insuffisante prise en compte des hommes victimes, qui restent en marge des dispositifs institutionnels.
Dans une perspective de droits fondamentaux, l’enjeu n’est pas d’opposer les publics, mais de garantir à chacun — quelle que soit son identité ou son sexe — un accès effectif à la protection, à l’écoute et à l’accompagnement.
C’est dans cet esprit qu’une extension de la réflexion de la CNCDH aux hommes victimes apparaît non seulement pertinente, mais nécessaire.

