La religion de la longévité
Vivre longtemps, pour faire… reculer la mort ? « L’homme vit à peine cent ans et se fait du souci pour mille » dit le proverbe chinois. Devenir centenaire suppose une hygiène de vie saine, préservée de tout souci superflu – dont celui, précisément, de devenir centenaire… Pour quoi faire, d’ailleurs, dans un environnement toxique ? Le Dr Peter Attia, expert mondial de la longévité, propose un plan de prévention et d’action pour dynamiser sa vie contre l’entropie et la garder en bonne santé le plus longtemps possible. Il s’agit autant d’inverser le déclin physique que cognitif par un rajeunissement sur le plan fonctionnel et une transformation intérieure..
En Occident, le souci du corps se fonde sur la crainte de la mort – et celui de la longévité tourne à l’obsession. Depuis les années 80, le culte du corps est plus qu’un mode de vie : une raison d’être…
Notre potentiel vital se consume plus ou moins vite selon notre hygiène de vie tant physique que mentale. Si la vieillesse et l’usure organique sont inévitables, la sénilité n’est guère « excusable » selon un corps médical dédié à la religion du corps sain qui recommande l’exercice physique pour diminuer les risques de maladies cardiovasculaires. Le fétichisme des analyses et du poids idéal se base sur le moindre taux de mortalité.
La longévité, rappelle le Dr Peter Attia, n’est pas juste l’addition d’années ou d’anniversaires mais le résultat d’une stratégie élaborée pour modifier l’état de santé de chacun. Justement, l’expert mondialement reconnu de la médecine de la longévité met la priorité sur l’exercice physique. Ce qui vaut mise en garde contre l’inaction : l’exercice physique éloigne le risque de sa fin - il est « l’élément le plus performant » d’un kit d’outils préventifs et le remède clé pour prolonger sa vie en bonne santé et éviter les maladies neurodégénératives : « Aucune autre mesure ne contribue à prolonger notre espérance de vie et à préserver nos fonctions cognitives et physiques ». Alors,pourquoi ne pas tenter de façonner son corps par l’exercice pour tendre vers l’idéal de longévité ? Comme dirait Monsieur de La Palice : « plus votre condition physique est bonne, plus votre risque de décès est faible ».
Cela suppose d’accroître sa capacité aérobie maximale (VO2 max), tenu pour le « marqueur le plus puissant de la longévité » : « Le VO2 max est la quantité maximale d’oxygène qu’une personne peut utiliser. Cette valeur est mesurée naturellement lorsqu’on fait de l’exercice à sa limite supérieure d’effort ».
L’exercice permet aussi d’améliorer sa force de préhension et sa stabilité. Sans oublier les vertus d’un régime alimentaire approprié – qu’il préfère appeler « biochimie nutritionnelle »-, d’un sommeil réparateur et d’une bonne santé émotionnelle.
Vieillir bien plus tard, avec grâce…
Ancien chirurgien formé à l’hôpital Johns-Hopkins, Peter Attia rappelle que les centenaires développent des maladies dites de vieillesse beaucoup plus tard que le reste de la population. Il cible quatre maladies (cancer, maladies cardiovasculaires, maladies neurodégénératives, diabète de type 2) qui s’installent à bas bruit dans l’excès de graisse se déversant dans notre sang (excès de triglycérides), dans notre foie (stéathose) et notre tissu musculaire, « contribuant directement à la résistance à l’insuline dans le muscle ». Une mauvaise santé métabolique « va presque systématiquement de pair avec un déficit musculaire » car « si une personne n’est pas physiquement active et ne consomme pas d’énergie par l’intermédiaire de ses muscles, cette résistance à l’insuline due à l’accumulation de graisse se développe beaucoup plus rapidement ». En d’autres termes : le pancréas doit « sécréter encore plus d’insuline pour essayer d’éliminer l’excès de glucose du système sanguin et de l’introduire dans les cellules ». Lorsque le taux d’insuline est « chroniquement élevé », l’ombre des « maladies de civilisation » s’étend : obésité, diabète de type 2, athérosclérose, cancer, maladie d’Alzheimer, etc.
La maladie se constitue sur le terreau de mauvaises habitudes (addictions, sédentarité, suralimentation, insomnies, etc.), de renoncements et d’inactivité – le mouvement, c’est la vie...
Parmi les habitudes favorisant une vie plus longue (s’abstenir de fumer ou de s’alcooliser, manger sainement et modérément, avoir un bon sommeil) l’exercice « aide à maintenir l’homéostasie du glucose et améliore la santé de notre système vasculaire » - même modéré, il peut prolonger la vie de quelques années.
Le maintien d’une forme physique tout au long de la vie nécessite de la constance, par la pratique d’activités régulières à rythme soutenu : l’exercice renforce le cœur et le moral autant qu’il contribue à préserver le système circulatoire.
Le sommeil favorise aussi notre auto-guérison, à commencer par celle du cerveau qu’il préserve d’un risque accru de démence : « Pendant que nous dormons profondément, notre cerveau fait essentiellement « le ménage », se débarrassant des déchets intracellulaires qui peuvent s’accumuler entre nos neurones ». Mais voilà : la "vie" (?) ultraconnectée nuit gravement au sommeil...
La cognition est un « vecteur clé de l’espérance de vie en bonne santé » - et « ce qui est bon pour le cœur est bon pour le cerveau ».
La cellule a besoin de « carburant » pour fonctionner – il provient de l’oxygène respiré. Le manque d’oxygène au niveau cellulaire joue un rôle essentiel dans le développement des cellules cancéreuses. Les tissus moins bien oxygénés souffrent, comme les organes - dont le cerveau. Alors que l’inactivité entraîne un déficit d’oxygénation, les activités motrices permettent de puiser dans une réserve de jouvence en favorisant également la vitalité des mitochondries, ces petits organites intercellulaires. Ces « moteurs cellulaires » produisent, entre autres, de l’énergie dans nos cellules, améliorant notre capacité à métaboliser le glucose et les graisses : « La santé mitochondriale devient particulièrement importante avec l’âge, car l’une des principales caractéristiques du vieillissement est la diminution du nombre et de la qualité des mitochondries ».
La vie à pleines mains, préhension et stabilité…
Le praticien insiste sur « l’indicateur global de longévité » qu’est la force de préhension : pouvoir saisir quelque chose à pleine mains, implique tout le corps jusqu’au grand dorsal.
Tout commence par la prise en main - la corrélation entre force de préhension et risque de démence ou de mortalité serait établie : « Les efforts que vous déployez pour la renforcer protègent votre cerveau. » Les recherches des anthropologues sur l’évolution humaine convergent vers ce qui semble une évidence : « Porter est notre superpouvoir en tant qu’espèce ». Le renforcement musculaire améliore notre capacité à porter et transporter des charges. L’entraînement militaire n’intègre-t-il pas la technique de portage ? Tout ce que nous faisons au quotidien passe par nos mains – notre « interface avec le reste du monde »… Le fondateur d’Early Medical, cabinet spécialisé dans la médecine de longévité, conseille aux adultes de plus de 40 ans de tester leur force de préhension en se suspendant à une barre de traction (90 secondes pour les femmes, deux minutes pour les hommes) - ou de marcher pendant une minute tout en portant des poids équivalents à environ 75 % de leur poids corporel.
L’entraînement à la préhension peut être complété par la stabilité, par la DNS (« stabilisation neuromusculaire dynamique » pour dynamic neuromuscular stabilization) de Beth et Michael Stromsness, c’est-à-dire par… l’apprentissage de la marche qui fait partie d’un « programme de développement neuromusculaire indispensable à notre capacité de déplacement ».
Apprendre à contrôler son corps, à respirer (« la façon dont nous respirons, c’est ce que nous sommes ») et à « développer des schémas de mouvements optimaux » permet de se déplacer en sécurité lorsqu’on avance en âge.
Si « le chemin vers la stabilité commence par la respiration, il passe aussi par les pieds, le point de contact le plus fondamental entre notre corps et le monde ». Si nos orteils perdent de leur force, « tous les autres maillons de la chaîne deviennent plus vulnérables : cheville, genou, hanche, colonne vertébrale ».
Ainsi, un entraînement global bien compris, garant d’un bon conditionnement cardiovasculaire, n’assouvit pas seulement un narcissique plaisir de la performance mais un entretien de sa longévité et de sa clarté d’esprit. Pour bien avancer en âge ou…en pleine jeunesse à tout âge, pas question de « prendre sa retraite » hors des grandes voies de circulation vitale.
L’objectif de la méthode du Dr Attia n’est « pas de perdre du poids, mais de perdre de la graisse tout en gagnant du muscle ». Puisque la masse musculaire est « fortement corrélée à l’allongement de la durée de vie ». Les muscles « nous aident à survivre à la vieillesse » alors que l’atrophie musculaire augmente les risques de chute.
Santé physique et émotionnelle
L’expert insiste sur la santé émotionnelle, « composante la plus importante de l’espérance de vie en bonne santé ». Car « rien d’autre en matière de longévité n’a vraiment de valeur sans un certain degré de bonheur, d’épanouissement et de lien avec d’autres ». Parole de sage, éprouvé par les difficultés de l’existence, en dépit d'une apparence de "réussite" : « Se sentir connecté et avoir des relations saines avec les autres et avec soi-même est aussi impératif que de maintenir l’efficacité du métabolisme du glucose ou un profil lipoprotéique optimal ». Combien de personnes semblent décéder, en apparence d’une pneumonie ou d’un arrêt cardiaque, mais ont en vérité succombé à la solitude ou à une lente et insidieuse « attraction gravitationnelle exercée par le vieillissement » ?
Si le processus de vieillissement n’est pas une fatalité, il peut résulter d’un manque de motivation relationnelle qui travaille contre soi et tire vers le bas, comme l’observe le Dr Attia dans son entourage – les « maladies de l’âme » peuvent s’avérer fatales…
Si la quête d’une vie longue et en bonne santé commence par une routine d’exercice adaptée avec un régime alimentaire et des rituels pour un sommeil réparateur, elle suppose aussi des efforts constants pour améliorer la qualité d’être, à soi et aux autres – « l’inflammation de la psyché » (Jim Kochalka) est tout aussi insidieuse que celle qui mine notre organisme. Une plénitude d’être, une bonne image de soi permettent de s’épargner d’inutiles souffrances morales – voire d’être une présence apaisante pour autrui…
Une respiration lente et profonde (quatre secondes pour inspirer, six secondes pour expirer) peut s’avérer une technique de premier secours en cas d’urgence : « Le système nerveux suit la respiration ».
Ne s’agit-il pas aussi de « prendre plus de plaisir à être qu’à faire » ? Ce serait là une bonne raison d’être d’une longévité qui dépendrait davantage de soi que de contingences extérieures ou de « hasards ». En l’occurrence, le programme de renforcement musculaire, cognitif et émotionnel proposé par le praticien de la longévité peut autant être tenu comme « une forme d’épargne-retraite » que comme un programme anti-âge.
Si « la vie moderne », pour paraphraser Georges Bernanos, est une « conspiration contre la vie intérieure », elle l’est aussi contre notre stabilité et notre ancrage au monde, qui commence par une « attaque en règle contre l’intégrité de notre colonne vertébrale » et l’intégrité de notre être par la mise sous écrou numérique d'une « condition humaine » parasitée dès son apparition "en société", désormais.
L’aspiration à une durée féconde ne se confondrait-elle pas avec la quête intuitive de notre véritable nature, toujours à reconquérir et réaffirmer sur le miroir/mouroir tendu d’une mortifère société de fraude et d’illusions déployant tant de rage à contraindre voire empêcher le vivant ?
Dr Peter Attia (co-écrit avec Bill Gifford), Outlive – La Révolution de la longévité, Albin Michel, 562 pages, 24,90 euros.

