samedi 16 février 2013 - par Avic

La Russie à la conquête de l’Afrique

Ils sont venus, ils sont tous là… Lieu de rendez-vous, l’Afrique. Tels les Rois Mages suivant l’Etoile du berger, ils convergent tous vers le Sud. Elle est née la divine Afrique ? Ce serait plutôt une renaissance. Renaissance d’un continent qui semble avoir été oublié, laissé de côté, en attendant de régler d’autres problèmes plus urgents dans le monde. L’URSS à dégommer, l’Iran à soumettre, l’Europe à pacifier (Yougoslavie) ou à organiser (l’UE), le Moyen-Orient à remodeler, la Chine à contenir, tant de choses ne permettant pas de s’occuper pleinement de l’Afrique. Tout juste une gestion à minima, confiée à l’un de ceux qui la connaissent le mieux, pour lui permettre d’attendre son tour.

Malheureusement, les problèmes du monde qu’on croyait régler en quelques années, se complexifient et se multiplient. La Russie se réveille et tisse des liens solides avec ses voisins, en une sorte d’Union Soviétique bis. L’Iran est devenu plus impudent que jamais. L’Europe unie est malade et peut éclater d’un jour à l’autre. Le Moyen Orient ? A force de le remodeler, le décomposer, le recomposer, le redécomposer… On ne sait plus où on en est. Quant à la Chine, c’est un véritable casse-tête. Insidieusement, sournoisement (ce sont des asiatiques), ils ont pris les places vides pendant que tout le monde était occupé ailleurs. L’Afrique, que l’on réservait pour plus tard, est déjà envahie. Les chinois se sont introduits dans tous les secteurs de l’économie. Avec leur boulimie en énergie, ils raflent tous les contrats. Et ils ont la manière, les bougres. Il n’y a pas d’autres choix que d’y aller pour stopper tout ça. Mais comment faire avec tous ces fronts ouverts un peu partout ? Il faut y aller par étapes. D’abord pousser le gardien des lieux – la France- à prendre ses responsabilités, en lui fournissant toute l’aide logistique, si nécessaire. Et ce sera nécessaire, car il n’a plus vraiment d’armée, comme tous les pays européens, d’ailleurs. Ensuite, créer des foyers d’incendie maitrisés que l’on pourra éteindre facilement, remplacer les indociles, corrompre un peu plus les indécis, menacer au besoin, bref les bonnes vieilles méthodes qui ont fait leurs preuves. Parallèlement, temporiser les problèmes moyen-orientaux, en faisant des offres de dialogue ou, au besoin, utiliser à bon escient les « combattants de la liberté », de manière à avoir les mains libres de ce côté-là. Tout faire pour pouvoir se concentrer sur les nouveaux enjeux plus que vitaux.

Pendant tout ce temps, pendant que certains faisaient des plans sur la comète, la Chine elle, travaille. Elle arrive, examine, propose des contrats mirifiques là où le FMI peinait à trouver le début du commencement d’une solution, ensuite elle débarque avec son matériel, son personnel, construit en quelques jours ce que d’autres sociétés mettent des mois à édifier, et s’en va, sans oublier de garnir beaucoup de poches en dollars et de laisser quelques structures pour marquer son passage. Le tout accompagné d’un message hyper important : « Nous partons, mais si vous avez à nouveau besoin de nous, n’hésitez pas ». Aucune contrainte, aucune obligation, aucune dépendance. Ça c’est nouveau. Ainsi, l’Afrique a pu vivre un développement parallèle, presque clandestin, les deux partis ayant intérêt à la discrétion. Mais la Chine était là, et bien là, laissant les africains vivre leur vie comme bon leur semble, ne se mêlant pas de leurs affaires internes, les laissant même se faire parfois malmener par leurs anciens maîtres (c’est leur choix, n’est-ce pas ?), mais profitant de toutes les opportunités non susceptibles de provoquer des clashs internationaux. Ils ont même réussi l’impensable. Faire manger aux africains d’Europe ou des Etats-Unis des produits issus du fin fond de la brousse. Dans les magasins chinois d’occident, on trouve plus de produits du terroir que dans les Capitales africaines.

Déloger tout cela ? Impossible. Les occidentaux n’ont que leurs armes sophistiquées qui ne sont d’aucune utilité ici. Ils ne le savent pas encore, mais c’est une guerre perdue d’avance. Ce que les européens n’ont pas pu faire en deux siècles, les chinois l’ont réalisé en deux décennies.

Et voilà qu’arrive le troisième larron : la Russie. Depuis la « Chute du Mur », la Russie est pratiquement absente de l’Afrique. Et pour cause. On l’a même chassée des terres de ses voisins immédiats, alors l’Afrique… Mais elle veut revenir, car elle a doublement besoin de ce continent où, tous les signaux le montrent, l’avenir du monde peut se jouer. Comme tout le monde, la Russie voit ce continent comme une terre aux ressources immenses. Il est vrai qu’en ce domaine, le sol russe n’a rien à envier à l’Afrique. Elle n’a donc pas un besoin vital de ses ressources, comme ses homologues chinois ou occidentaux. Ce qui la place dans une position particulière où priment la complémentarité, le partenariat et les alliances stratégiques.

Son second intérêt pour l’Afrique réside dans le besoin qu’elle a d’élargir et de renforcer le front de résistance contre l’hégémonie occidentale. Nous avons vu dans un précédent article toutes les inquiétudes de Vladimir Poutine concernant les dangers que court son pays et sa stratégie pour s’en préserver. L’un des éléments de cette stratégie consiste à remettre le Droit International au centre des débats et des rapports entre états. Pour cela, il a besoin de tous les pays qui, d’une manière ou d’une autre, ont subi ou subissent encore l’impérialisme et la loi du plus fort. Dès lors l’Afrique, avec sa multitude d’états, devient d’une importance capitale.

Pendant que les chinois travaillent et que l’Occident peaufine les interventions, la Russie s’engage délibérément dans la voie du dialogue. D’abord avec les pays dont les dirigeants sont encore libres de leurs décisions. Ainsi, lundi dernier, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a entamé une tournée africaine de quatre jours au cours desquels il a visité quatre pays : l’Algérie, l’Afrique du Sud (qui fait partie du BRICS), le Mozambique et la Guinée. Outre les communiqués de presse classiques, on devine la nature des discussions qui ont eu lieu entre Serguei Lavrov et ses homologues des pays visités. La Libye, la Syrie et le Mali ont dû être au cœur de toutes les discussions. Ce premier voyage n’est qu’un début. Son retour en Afrique est déjà prévu en Mars pour assister au sommet du BRICS à Durban. Gageons qu’il profitera de cette opportunité pour faire quelques crochets.

Voici donc les trois grands protagonistes en lice en Afrique. Trois concurrents, trois méthodes différentes pour conquérir la belle. Qui l’emportera ? Succombera-t-elle à la force brutale de l’Occident ? Cèdera-t-elle au pragmatisme et à l’efficacité de la Chine ? Ou se laissera-t-elle convaincre par le dialogue avec la Russie ? Seul l’avenir le dira.

Avic

Réseau International



10 réactions


  • Pierre Pierre 16 février 2013 13:17
    La Chine et la Russie sont faiblement endettés et ont des réserves de change colossales qui leurs permettent de faire des prêt à leurs clients à des taux intéressants. La Chine construit des infrastructures et vend ses produits fabriqués à faible coût contre des matières premières et des produits agricoles. La Russie reprend contact et proposera des armes et son expertise dans les domaines pétrolier et minier. Sa diplomatie est expérimentée et est basée sur le respect du droit international. Cela ne peut que plaire à ces pays qui ont encore leur liberté. 
    L’Europe, avec les États-Unis dans le dos, en est encore à la méthode qui a échouée, celle d’un endettement des pays africains, conditionné par un libéralisme économique et ensuite par une perte de souveraineté, conséquence de ce libéralisme. 
    Je ne sais qui va l’emporter mais la lutte sera âpre.
    Il ne faut pas oublier un quatrième larron qui a aussi des moyens colossaux : l’Arabie Saoudite et les pétromonarchies du Golfe qui s’introduisent grâce à l’Islam. Ils construisent des mosquées, des dispensaires, des réseaux sociaux, etc. Prenez comme exemple les stades de la Coupe du Monde 2022 au Qatar. Ils seront démontés et offerts à des pays en voie de développement, sans doute en Afrique.

    • Avic Avic 16 février 2013 14:01

      Vous avez raison pour les pétromonarchies. Leurs liens avec l’Afrique, surtout l’Afrique musulmane, sont assez particuliers. Bien sûr, ils construisent des mosquées à tout va. En fait à la demande, et elle est conséquente. Il y a surtout les financements pour le développement et la construction des infrastructures. Dans ce domaine, ils sont présents en Afrique depuis au moins 30 ans (le Qatar est plus récent). Chaque pays du golf dispose d’un fond pour le développement et ils sont généralement assez prodigues.


  • leypanou 16 février 2013 16:42

    @auteur :

    « L’un des éléments de cette stratégie consiste à remettre le Droit International au centre des débats et des rapports entre états » : il faut surtout espérer que V Poutine a compris que pour l’empire et de ses laquais, le Droit International est leur droit de faire ce qu’ils veulent partout où ils veulent et le cas échéant, il s’en prive (cf Irak).

    Quant à la Chine, vous avez raison. Mais elle peut se mordre les doigts un jour, ce qui s’est passé au Soudan peut leur servir de leçon. Quand l’empire n’arrive pas à ses fins car ses laquais locaux sont trop faibles militairement, il provoque une séparation ou encore demande un gouvernement d’union nationale qui ne peut que compliquer les choses à tout point de vue (c’est qu’il essaie de faire en Syrie en ce moment).

    La grande escroquerie de toutes ces prétendues aides au développement est flagrante : en plus d’un demi-siècle de pseudo-indépendance, qu’est ce que cela a donné ? Il est aussi certain que cela a été aidé par le FMI et la Banque Mondiale : ils ont été créés pour cela, autrement tout pays qui accepte/est obligé de se mettre sous les fourches caudines du FMI n’a aucune chance de s’en tirer (le peuple, mais l’« élite » y trouve toujours son compte).


  • louphi 16 février 2013 18:21

    Pierre


    La France récipiendaire des devises issues des investissements étrangers qui déferlent en Françafrique.

    En ce qui concerne la Françafrique, il ne faut pas aussi et surtout oublier un cinquième larron, la France. En effet, c’est l’Etat français qui récupère tous les roubles, les yuans, les pétrodollars et dollars qui déferlent en Françafrique et les mets dans son compte personnel, ses caisses noires. L’une des caisses noires de l’Etat Français s’appelle les « Compte d’Opérations » (1). 

    Il ne faut surtout pas oublier que la seule monnaie qui a cours dans la zone Franc en général, en Françafrique en particulier, c’est le Franc CFA, une monnaie française.

    Cela veut dire que toutes les devises étrangères destinées aux pays de la Françafrique déferlent d’abord dans la caisse de l’Etat Français qui les encaisse en Francs Français voire en Euros. L’Etat français est ensuite sensé convertir ces devises étrangères de la Françafrique en Francs CFA à destination de la Françafrique. Or, cette conversion est actuellement de 50 pour 100.

    Autrement dit, pour 100 Francs français de devises encaissés par la France et initialement destinés à un pays de la Françafrique, le Trésor Français garde 50 F gratos pour lui, pour la France, et donne 50 F à l’Etat du dit pays de la Françafrique. De 194 à 1994, ce taux de conversion était de 65 F pour la France et 35 F pour la Françafrique pour une rentrée de devise de 100F. Le taux actuel 50/100 date depuis la dernière dévaluation par la France en 1994.

    On notera que sur 50 F remis aux pays de la Françafrique, plus de la moitié de cette somme revient en France par mille et un canaux sans atteindre les populations en Afrique. A noter aussi que les 50 F sur 100 F confisqués par la France ne rentrent pas dans le calcul des « Comptes d’Opérations » car ces 50 F sur 100 F sont considérées comme la recette directe de l’Etat Français même si cette recette fait aussi partie des caisses Noires de l’Etat. Les « Comptes d’Opérations » sont alimentés par les recettes que les Etats africains réalisent sur l’exploitation de leurs populations et non sur les devises extérieures qui elles sont récoltées par la France comme il a été dit plus haut.

    Il faut toutefois savoir que :

    « Les opérations liées au franc CFA sont secrètes et seul le Trésor français connaît le montant des fonds appartenant aux pays de la zone franc placés sur les comptes d’opérations. Seul le Trésor français peut indiquer le niveau de rémunération ainsi que les frais de gestion de compte. Le système est donc opaque et autoritaire. » (1)

    On comprend donc pourquoi le coût des guerres coloniales françaises n’inquiète pas les finances de l’Etat français. C’est la zone Franc CFA, à 95 % la Françafrique, qui les finance.
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    • louphi 16 février 2013 18:28

       Erratum


      Premier paragraphe, dernière phrase, lire :


      "L’une des caisses noires de l’Etat Français s’appelle les « Compte d’Opérations » (1)."

    • louphi 16 février 2013 18:37

      Erratum


      4e paragraphe, début de la deuxième phrase, lire :


      « De 1945 à 1994, » au lieu de « De 194 à 1994, »

    • Pierre Pierre 16 février 2013 21:48

      @ louphi,


      J’avais déjà ouvert votre lien hier et c’est assez intéressant. J’ai cherché à recouper cette information avec d’autres sites mais je n’ai pas trouvé grand-chose d’utile, surtout concernant les montants que vous évoquiez. Ce qui est sûr, c’est que beaucoup de pays concernés aimeraient sortir du franc CFA avec lequel ils se sentent spoliés mais ils n’en ont pas les moyens.
      Je n’ai peut-être pas bien cherché. Je recommencerai.
      Je rappelle que Mouammar Kadhafi préparait la création d’une banque africaine. Je crois d’ailleurs qu’il y a 30 milliards de dollars devant servir de fond qui sont toujours bloqués aux Etats-Unis. C’était finalement un grand naïf, ce Mouammar.



    • Avic Avic 16 février 2013 23:22

      @ louphi
      Vous avez raison. la monnaie est un aspect fondamental de la Françafrique et qui en illustre bien le fond. Nécessité au début, le CFA se révèle, à la longue, n’être qu’un des principaux verrous du système. Mais de plus en plus d’élites prennent conscience que tant que le CFA sera là, la pauvreté durera, parce que organisée et voulue.


  • louphi 16 février 2013 18:26

    Erratum


    Premier paragraphe, dernière phrase, lire :

     "L’une de ces caisses noires de l’Etat Français s’appelle les « Compte d’Opérations » (1)." 

  • Avic Avic 16 février 2013 23:33

    Salut Omar.
    Vous avez cité les bras armés du système (ne sont-ils que cela, d’ailleurs ?). Malheureusement le sujet m’interdisait de m’étendre plus largement. A eux seuls ils mériteraient un traitement de fond.


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