samedi 3 décembre 2016 - par nemo3637

LA VIE CONTINUE de Thierry Lepaon, Ed. du Cherche Midi, 2015. Notes de lecture

Qui se souvient de Thierry Le Paon ? Pour nombre de syndiqués de la CGT de 2016 ce nom demeure inconnu. Ce fut pourtant le secrétaire de cette organisation de 2013 à 2015. Mais on peut dire, malgré des louanges de circonstances qui ont suivi son éviction, que son parcours militant s’est mal terminé. Et c’est aussi pourquoi, au « pays du novlangue », où la mémoire est sélective, on se garde bien à présent de l’évoquer.

Si nous l’évoquons ici ce n’est pas tants sa petite personne qui nous intéresse, mais plutôt sa vision partagée par d’autres, sa description de l’intérieur de la « force tranquille » que se veut la CGT, son organisation, ses perspectives. En creux, à travers ce qu’il nous dit ou ce qu’il ne nous dit pas, se révèle ainsi le témoignage important d’un aparatchik déçu.

Thierry Lepaon a été en effet l’objet de mises en cause, d’attaques de la part de la presse, en premier lieu du « Canard Enchaîné ». Mais ces attaques auraient eu aussi pour origine des tensions au sein même de l’organisation syndicale. Il fut ainsi révélé qu’entre octobre et décembre 2014,Thierry Lepaon aurait fait réaliser des travaux d’aménagement dans son appartement de fonction, facturés plus de 100 000 € au syndicat, que son bureau aurait été rénové pour un montant de 62 000 € environ, en début d'année 2014, et qu'avant d'accéder au poste de secrétaire général de la CGT en 2013, Thierry Lepaon a perçu 100 830 € d'indemnité de départ de la CGT Basse-Normandie qui l'employait, alors qu'il ne quittait pas la CGT.

Ces chiffres sont remis en question par Thierry Le paon dans son livre, sans que pour autant il n’accepte un débat de fond sur un fonctionnement et des dépenses qui dépassent effectivement la querelle de personnes. Même si Thierry Lepaon n’apparait pas comme un syndicaliste se contentant d’une sobriété conforme à un syndicalisme désintéressé, personne ne va jusqu’à dire qu’il a grimpé tous les échelons de l’organisation pour s’en mettre plein les poches. Il n’empêche que ces dizaines de milliers d’euros – pour le moins – ne pouvaient provoquer qu’un malaise que l’auteur ne parvient pas à dissiper. La question qui vient vite à l’esprit est celle concerne ses prédécesseurs – et même l’actuel secrétaire Philippe Martinez - : combien ont-ils ainsi perçu, combien perçoivent-il vraiment aujourd’hui ?

Voulant relativiser ces sommes, l’auteur, un syndicaliste, ose comparer certains de ces émoluments à ce que touche un haut cadre du privé quand il démissionne ou est remercié ! (p.42-43)

Les explications que Thierry Lepaon nous donne le font certes apparaitre comme un « honnête » aparatchik, ne faisant qu’appliquer les méthodes et la philosophie d’une organisation longtemps marqué par le léninisme et le stalinisme (1).

Sa contre attaque est simpliste. S’il est attaqué c’est qu’en réalité ce serait la CGT elle-même que l’on voudrait abattre. La stratégie de l’auteur est alors de repousser sans considération et en bloc, toutes « les attaques » qui ne sont que complots habituels de la « presse bourgeoise » visant à dénigrer autant qu’elle le peut, à travers son secrétaire général, la courageuse CGT. Cette vieille stratégie des partisans du totalitarisme qui décrivent l’attaque contre le leader comme étant une tentative destructrice contre l’organisation elle-même apparait éculée. Sans aller plus loin dans le passé, on pense à Georges Marchais se défendant maladroitement de l’accusation d’un engagement volontaire dans le STO (2).

L’ex secrétaire général repousse d’abord d’un revers de main toutes « ces basses attaques » pour montrer qui il est vraiment, quelles sont ces conceptions.

Débutant dans la vie professionnelle comme soudeur à l’âge de 17 ans, Thierry Lepaon, comme nombre de permanents faisant leur vraie carrière dans le syndicat, va vite abandonner l’outil de travail pour les discussions de bureaux et les discours. C’est chez Moulinex, à Cormeilles-Le-Royal, en Normandie, où il entre en 1983, qu’il se révèle. Délégué syndical, il joue un rôle important dans les négociations qui suivent la faillite de Moulinex et sa reprise par SEB en 2001 qui se solde par le licenciement de 3000 salariés. Bien qu’il se donne le beau rôle, son action a été contestée par nombre de salariés de l’entreprise qui l’accusent d’opportunisme personnel (3).

Cela ne l’empêche pas de gravir les échelons de l’organisation syndicale et d’y intégrer la Commission Exécutive en 2006.

Finalement en 2013 après une lutte de succession où la candidate Nadine Prigent, soutenue par Bernard Thibaut, est évincée, Thierry Lepaon, est choisi par défaut pour devenir secrétaire général de la CGT. Et dans cet épisode, son récit, même s’il est partial, sonne juste.

La suite va être plutôt mouvementée pour le nouveau secrétaire qui est donc l’objet d’attaques pour les raisons déjà évoquées. Mais des conflits sans doute plus profonds divise la CGT qui, rappelons le, est une grande organisation où des clivages peuvent apparaître entre différents secteurs.

Une des grandes questions est la place du travail. Comment l’organisation syndicale doit-elle répondre face aux mutations de celui-ci, voire sa disparition annoncée par le système lui-même. L’augmentation du capital fixe (les machines et la technologie), l’atomisation des lieux de production, l’attaque frontale contre les droits sociaux acquis par les générations précédentes ne provoquent pas une riposte suffisante de la part des salariés, ou de ceux qui se retrouvent paupérisés. Quelle stratégie ? Comment mobiliser et agir sans dépasser du cadre bureaucratique ? Toutes ces questions Thierry Lepaon, comme ses camarades aparatchiks, se les posent….sans être en capacité d’y répondre. Car faire la critique du travail reviendrait à mettre en cause radicalement l’organisation syndicale telle qu’elle a pu exister depuis 1920. Cela reviendrait surtout à mettre sur le tapis le désir de Démocratie Directe qui est partout dans l’air lors des récents conflits sociaux.

Thierry Lepaon et ses camarades de bureau sont-ils dangereux pour le système, pour le patronat et l’Etat ? Non, eux ne risquent pas les procès et la prison. Tout au contraire - que les groupies se rassurent - notre auteur de « La vie continue » a obtenu en 2016, comme maints anciens ministres ou politiciens, une sinécure taillée sur mesure : président de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illetrisme (4). Auparavant présidée bénévolement par Marie-Thérèse Geoffroy, elle a été refondue et permet aujourd’hui à Thierry de percevoir des émoluments. Il a continué auparavant à percevoir de la CGT la « modeste » somme mensuelle de 4200 euros. ..

Concluons ici en répétant l’évidence que nous inspire cette mésaventure d’aparatchik évincé : la CGT peut certes apparaitre de prime abord comme un rempart dans les luttes. Néanmoins, aussi honnêtes que soient nombre de ses militants, elle fait belle et bien partie du Pouvoir et saura trahir encore le moment venu comme elle l’a fait en mai-juin 1968 avant et après.

 

(1) Après 1920, la CGT délaisse le principes de la Charte d’Amiens qui mettaient en avant la Démocratie Directe pour s’intégrer à l’Internationale Syndicale Rouge où le syndicat devient en réalité la « courroie de transmission » du Parti Communiste… C’est cette ligne qui fait aujourd’hui l’identité de la CGT.

(2) Georges Marchais (1920-1997) a été le secrétaire du Parti Communiste de 1972 à 1994. Fin 1970 il est accusé, d’être parti volontairement travailler en Allemagne. Georges Marchais adopte tout d’abord une attitude de mépris pour ce qu’il juge être une manœuvre politique pour l’affaiblir lui et surtout le Parti communiste…

(3) « La nomination de Thierry Lepaon à la tête de la CGT suscite de vives réactions chez les anciens de Moulinex » France Bleue Basse Normandie, 16/10/2012.

(4) « Thierry Lepaon recasé par le gouvernement » Le Point 14/04/2016.

Cette nomination ne manque pas de piquant quand on relit l’ouvrage où l’auteur avoue avoir du mal à écrire, à rédiger des textes. Le maniement de la langue de bois par contre, ne lui est pas étranger…



7 réactions


  • Séraphin Lampion Jeussey de Sourcesûre 3 décembre 2016 17:45

    « ..elle fait belle et bien partie du Pouvoir et saura trahir encore le moment venu comme elle l’a fait en mai-juin 1968 avant et après. »


    Encore un donneur de leçons qui jette le bébé avec l’eau du bain !
    Vous faisiez quoi, vous en mai-juin 68 ?

    • nemo3637 nemo3637 4 décembre 2016 22:43

      @Jeussey de Sourcesûre
      En mai-juin 68 j’étais bien sûr sur les barricades et, avec d’autres salariés nous dénoncions déjà Krasucki et ses copains bureaucrates qui appelaient àla reprise du travail à Citroen et ailleurs.
      Pas de leçons à donner sauf des faits et des analyses. Le « bébé » c’est une CGT qui a thahi et trahira encore. Mais faute de mieux on a souvent sa carte en poche. Oui c’est quand même mieux que la CFDT...


  • non667 3 décembre 2016 20:46

     la politique fonctionne comme la maffia . pour monter à l’intérieur il faut donner des gages (que l’on ne trahira pas) c’est a dire pour la maffia faire au moins un assassinat et laisser des preuves a celles -ci .
    pour les politiques il faut être compromis avec des compte en suisse !
    un pacte/entente tacite entre les partis opposés stipule que l’on ne se dénoncera pas sur le sujet des malhonnêtetés  !
    celui -ci est respecté

    lorsque des « affaires » sortent (par le canard ) c’est suite a un règlement de compte/rivalité intra parti
    - affaire boulin : alors ministre du travail était 1° ministrable . sort alors une histoire (par le canard ) de maison construite a ramatuelle sans permis de construire . que le garde des sceaux de l’époque alain peyrefite aurait pu étouffer /faire trainer ce qu’il n’a pas fait ,visant lui aussi la place de 1° ministre  ! conséquence : boulin s’est suicidé dans un verre d’eau !
     - affaire gaudinot socialiste dénonce un bureau d’étude (hurbat ) région languedoc qui a l’’aide de pot de vin du batiment public dans la région lyonnaise alimenterait les caisses d’une branche du ps . hors dans cette région sévissait un autres bureau d’etude ( sagès ) ! je ne sais plus la suite ! peut être une loi sur le financement des partis et une auto-amnistie ?
    - affaire balladur chirac
    balladur financé par un pays africain acheteur de matériel militaire (frégate ) - chirac mis au courant fait capoter l’affaire (pas les pots de vin versés ) de son rival aux présidentielle suivantes : bilan un avion contenant des français abattu en plein désert
    affaire chirac sarkosy
    des listing de compte en suisse impliquant sarko sortent avant la présidentielle
     après sort des info sur des comptes de chirac au japon 1partout balle au centre ! chirac ne se présente pas aux présidentielle !
    etc......
    ps : si le fn avait fait 1/100 de ce que font les autres pas d’amnistie ,la une de tous les merdias et front ripoublicain , et fausse accusation a défaut de vrai ! carpentras + grosse manif anti fn à l’occasion


    • nemo3637 nemo3637 4 décembre 2016 22:50

      @non667
      On ne peut résumer les évènements par une vision complotiste où le Canard enchaîné jouerait le rôle d’un bras commandé par des forces occultes.
      Le FN a fait ses preuves dans les dernières décennies en administrant des communes importantes comme Toulon. Ses élus ont alors fini souvent devant les tribunaux pour malversations....


    • non667 5 décembre 2016 16:23

      @nemo3637
      On ne peut résumer les évènements par une vision complotiste où le Canard enchaîné jouerait le rôle d’un bras commandé par des forces occultes.

      c’est vrai que les complots n’existent pas ! pas plus que machiavel  !
      par contre les armes de destruction massives existent puisque un dirigeant américain en a montré une fiole a la télé !


  • Osis Osis 4 décembre 2016 08:24


    Et si on parlait un peu de la CFDT le syndicat jaune ? 
     
     


    • nemo3637 nemo3637 4 décembre 2016 22:37

      @Osis
      On peut toujours tourner le regard ailleurs pour ne pas aborder un p^roblème ou une question gênante. Mais la situation et le problème subsistent néanmoins.


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