mardi 9 juillet 2013 - par alinea

La vie des gens

Carole.

Carole est une femme de parole, peut-être pour la rime, mais pas pour la frime. Elle fait partie de ces humbles qui ont leur fierté mais qui ne peuvent s'empêcher d'aider ; elle en a fait son métier. Dans les moments difficiles, elle pète un câble, et boude ; elle veut qu'on la respecte et se fait donc payer, mais c'est compliqué d'aider, de s'y donner, et d'être froide à la fois, aussi ses sautes d'humeur sont-elles souvent obscures à son entourage, qui l'accepte comme elle est avec, pour certains, un petit quelque chose de condescendant. Son empathie et sa perception de la psychologie de l'autre sont moulées à la louche, mais sincères. Elle n'a pas les mots pour les dire.

Suzanne et Pierre.

Ils sont un vieux couple de parisiens venu dans la maison familiale, au village, pour y passer sa retraite après y avoir, pendant des années, passé l' été.

Suzanne a été trahie par son corps, dans sa prime jeunesse, après bien des opérations ratées pour des causes à l'origine sans gravité. Elle se fit infirmière. D'une culture et d'une finesse intellectuelle sans pareil, elle a l'intuition des autres qu'elle écoute et auxquels elle s'intéresse ; si son corps est déformé, son visage est lisse et lumineux, sa tête heureusement remplie.

Pierre son époux est un fat égoïste qui ne manque pas d'humour cependant et affiche son vote pour Laguiller depuis toujours comme une preuve sans conteste de son originalité.

Ils ont deux enfants et l'histoire ne raconte pas comment cette femme a pu procréer ; l'aîné ressemble au père physiquement, un économiste qui vote Sarkozy, le cadet ressemble à la mère, les méchantes gens le traite de branleur, et il vit ou vivote de faire de la musique électronique.

Ils habitent une grande maison à la lisière d'un grand parc, mais est de loin la plus laide du village dans sa catégorie, un méchant crépi sale, des volets écaillés, une terrasse au vilain dallage et hormis une gigantesque salle en appentis où ils faisaient naguère donner quelques concerts, le reste de leur intérieur est moche au papier peint brunâtre et aux peintures d'huisseries du même tonneau.

Ces trois-là se rencontrèrent, ce qui n'a rien de fortuit ni d'extraordinaire dans un village, si l'on tient compte surtout du caractère de Suzanne qui aurait pris la terre entière sous son aile, celle de l'affection et de l'ouverture d'esprit qui s'était développé en proportion inverse de son physique.

Ce couple vieillissant et à la santé fragile avait toujours besoin d'un coup de main, au jardin d'abord, et Carole, une gaillarde aguerrie aux travaux physiques, y trouvait son content ; les relations étaient bonnes et sans ambiguïtés et Carole y satisfaisait sa soif de reconnaissance.

Mais les gens vieillissent et cela se révèle par petites touches subreptices auxquelles on ne prête guère attention.

Suzanne qui rentrait ses poules en leur chantant un petit air de Mozart d'une voix claire et haute, démodée d'être retenue et pudique, avait fait couvrir son grand poulailler d'un grillage fin quand la menace de la grippe aviaire fut au goût du jour. Elle sortit moins puis plus du tout et c'est Carole qui rentrait les poules, sans chansons.

Pierre, peu à peu, n'avait plus que trois sujets de conversation : son procès à propos des tuyaux en plomb dans son appartement parisien où vivait le cadet et où ils allaient de moins en moins ; sa haine du maire du village qu'il traitait d'abruti, d'incompétent et d'autres qualificatifs que, rigoureusement, ma mère m'a défendu d' nommer ici, et de ses diplômes, sa compétence d'ingénieur, lui, de sa guerre d'Algérie et de ses sorties kamikazes en avion ; le tout ponctué de citations érudites, toujours les mêmes. Mais tout restait rassurant pour Carole qui prenait aise à les connaître bien.

Et puis, Suzanne mourut, rapidement d'une lassitude à vivre, et on le comprit plus tard, d'une fatigue à « tenir » son homme qui déraillait, après une chute sans gravité mais restée sans secours pendant un bon moment.

Elle dit, pendant ses quelques jours d'agonie, la haine que cet homme lui exprimait, et son visage lisse, ses yeux noirs mais clairs d'intelligence, lui pardonnaient. Seulement, elle, elle partait.

Une fois seul, notre bon Pierre invita des voisines pour l'apéritif, y cherchant une oreille complaisante à ses malheurs et des yeux admiratifs de ses prouesses ; on sentait bien que sa femme n'était plus, et depuis longtemps, l'attentive auditrice idéale. Il parlait de lui sans fin si bien qu'à la fin, toutes s'esquivaient en l'apercevant. Sauf Carole qui se trouva missionnée de prendre en charge l'homme et la maison, responsabilités qui la comblèrent. Mais qui firent jaser dans le voisinage ; c'est fou comme une bonne entente et un contentement réciproque provoquent toujours quelques jalousies ou suspicions, et dans son dos, la pauvre Carole recevait son content de bavardages et de calomnies.

Elle planait dans un bonheur parfait de reconnaissance, de gains pour sa croûte, d'initiatives et se moquait comme d'une guigne de ces mots bas, qu'elle ne sentait peut-être pas d'ailleurs. Elle faisait le ménage, les repas, les lessives, l'entretien de la maison et du jardin, une gouvernante quoi ! Mais, une gouvernante gouverne et elle avait probablement assez d'heures pour déléguer le ménage à une autre ; puis elle prit part aux affaires, aux réponses au courrier, elle donnait son avis, mettait son grain de sel, en toute honnêteté et désintérêt, ce qui accentua les suspicions ; que les gens se donnent et n'aient pas une méchante idée derrière la tête, cela dépasse l'entendement. Elle manquait un peu de prudence, certes, mais accepta, avec le sourire, de conduire Monsieur dans sa voiture, quand celui-ci eut plus de mal à se déplacer. En contrepartie, le vieil homme lui prêta cette belle auto quand la sienne tomba en une panne définitive. Ces arrangements convenaient aux deux protagonistes puisque se mêlaient un respect mutuel, même une affection.

Et puis, ce fut le premier AVC, puis la première tumeur, puis le deuxième AVC.

Les fils qui venaient de moins en moins parce que, sans la mère, la maison n'avait plus guère d'intérêt, que le partage de l'héritage ayant été fait, l'appartement parisien acquis au jeune, les visites ne devenaient plus que des obligations auprès d'un vieux schnok dont le caractère ne s'arrangeait pas. Le père encore valide avait eu le temps de s'apercevoir de la vénalité de ses fils et du manque d'amour réciproque ; comme il ne détestait pas investir des rôles, il prit celui du vieux con emmerdeur et méchant, et cela ne convint pas à tout le monde ! Mais ce fut le dernier, la tête aussi battait de l'aile et il n'eut plus l'occasion d'en changer. On diagnostiqua un Alzheimer. Les dernières rencontres furent saignantes. La dernière fois, l'économiste sarkozien dût partir dormir à l'hôtel !

Et voilà notre pauvre Carole, à s'occuper du vieux, avec des horaires peu définis et plus définissables car Pierre n'était pas sous tutelle mais complètement infoutu d'aligner deux idées cohérentes ; les fils, de loin, ne voulaient rien faire pour changer quoi que ce soit, et elle avait beau les appeler et leur dire que ce travail dépassait de loin ses compétences, ils restaient silencieux. Les infirmiers se succédaient pour la toilette, virés les uns après les autres par le vieil acariâtre. Le médecin, incompétent notoire, n'ordonnait pas même le moindre petit patch pour calmer la douleur d'une tumeur qui grossissait, et Carole, punching ball, recevait de partout les coups de l'incompétence des uns, de la veulerie des autres, et de l'indifférence des troisièmes !

Le piège était refermé : le vieux Pierre ne voulait pas des repas apportés à domicile, trouvant, à juste titre qu'ils étaient mauvais ( lui qui cuisinait si bien le homard à la sauce américaine, mélangeait des choux de Bruxelles cuits à la vapeur avec des roulés de saumon fumé pour accompagner le whisky de ses apéritifs).

N'ayant plus personne à jeter, il s'en prit à Carole, qui heureusement avait de la défense et de l'aplomb ; mais c'est en rentrant chez elle qu'elle ruminait, qu'elle s'effondrait doucement, sans secours.

Et puis vint le matin où elle trouva les draps , la couette couverts de merde et de sang ; elle fit la toilette, elle fit la lessive ; mais ce n'était que le premier matin d'une suite qui paraîtra sans fin.

« Je tiendrai, je tiendrai » se disait-elle : impossible de fuir et de laisser le bonhomme tout seul : impossible de se faire entendre, rien ne pouvait être fait sans l'accord des enfants.

Elle n'y restait pas tout le jour naturellement, faisant déjà plus d'heures ( et quelles heures) que ce pourquoi elle était payée, et quand elle arriva un soir pour préparer le repas puis pour le coucher, elle vit qu'il avait avalé le contenu du pilulier ; une autre fois, elle le trouva coucher en fœtus, poings crispés, dents serrés, toute la haine accumulée, concentrée dans un corps recroquevillé.

Elle s'informa, alla voir une assistance sociale, puis d'autres médecins. Au bout de longues semaines, ce consortium bien hétéroclite décida de prendre connaissance de l'état du malade, de ses besoins, et invita Carole à partir quelques jours pour le laisser seul, avec juste la visite de l'infirmier, et celle du livreur de repas ! Il fallait qu'ils se « rendissent compte par eux-mêmes », les témoignages et descriptions de Carole n'ayant, apparemment, pas beaucoup de poids.

Rongée de remords et d'inquiétude, elle partit cinq jours, quitta le village pour respirer un air plus pur à la montagne. Elle laissait Pierre seul au centre d'une chaîne d'humains informés, prêts à intervenir.

Elle n'eut aucune nouvelle. Le jour dit, elle arriva chez Pierre à sept heures, comme d'habitude : elle le trouva mort dans un fouillis de draps de sang et de merde ; le spectacle était si effroyable qu'elle n'en ressentit aucun autre sentiment que le dégoût.

On a enterré Pierre, dans la case au dessus de sa très chère épouse, dans le caveau familial, au milieu d'un carré d'herbes sèches, dans le cimetière local.



18 réactions


  • In Bruges In Bruges 9 juillet 2013 11:00

    Merci pour ce billet. J’ai connu (et connais encore) les mémes choses( jusqu’aux draps à changer). Les mêmes dégats colatéraux pour l’entourage.
    Les gens qui voudraient bien partir mais ne partent pas. (Et ceux qui voudraient bien rester, mais qui partent quand même).
    C’est ce que les cons apellent « l’augmentation de la durée de vie ».
    Dans sa propre merde.
    Quel beau progrès...


    • alinea Alinea 9 juillet 2013 16:00

      Oui, je crois que cela touche, a touché ou touchera pas mal de monde !
      Vie paradoxe ou vie affiche, mon idée c’est qu’on paye ! Qu’on n’empêchera pas la bonté, ni la brutalité, l’indifférence ni la suffisance...nous avons encore beaucoup de chemin à faire !!


  • Deneb Deneb 9 juillet 2013 12:12

    Merci pour ce resumé du film « Amour », mais c’est un peu inutile. Et trollesque.


  • bernard29 bernard29 9 juillet 2013 14:33

    En tout cas, Alinéa, vous êtes une très bonne conteuse.

    j’espère que ça va bien pour Carole, maintenant.

    une note d’humour acide ; vous voyez où ça nous mène « le mariage pour tous » !! Si on avait laissé faire les services sociaux, Etienne n’aurait peut être pas raté son suicide plus tôt.


  • L'enfoiré L’enfoiré 9 juillet 2013 17:42

    Alinea,

     C’est tellement bien décrit, que je me demande si vous ne jouez pas aux devinettes ?
     Alinea, est-ce le pseudo de Carole ?

    • alinea Alinea 9 juillet 2013 17:45

      Non l’enfoiré, mais je connais les trois protagonistes !


    • L'enfoiré L’enfoiré 9 juillet 2013 17:45

      Tout à fait entre nous, j’ai connu un rédacteur sur cette antenne qui a décrit une situation très spéciale dans sa vie mais qui la décrivait en disant que c’était celle d’un ami.

      J’étais, au départ, seul, au courant.
      Je me suis amusé des commentaires qui sont venus après la publication d’un de ses articles. 

    • L'enfoiré L’enfoiré 9 juillet 2013 17:48

      Des trois protagonistes, s’il en reste encore un de vivant, a-t-il été mis en copie de cet article ?

      Vous ne parlez pas de leurs âges respectifs
      Je crois qu’il en tirerait quelque chose d’utile. 


    • alinea Alinea 9 juillet 2013 17:51

      Je ne comprends pas ce que vous voulez dire l’enfoiré !


    • L'enfoiré L’enfoiré 9 juillet 2013 21:09

      Quel point ne comprenez-vous pas ?

      Je vous parle d’un autre cas et je vous dis d’adresser l’article à celui qui est décrit pour qu’il puisse comprendre quels sont les impressions que les autres ont de lui. 
      N’est-ce pas normal de rendre à César, ce qui appartient à César ?

  • Fergus Fergus 9 juillet 2013 23:33

    Bonsoir, Alinea.

    Une histoire terriblement humaine. Et une déchéance terriblement insupportable. Je ne crois pas que nous puissions, mon épouse et moi, supporter une telle fin de vie. Par chance, il n’y a eu aucun cas dans ma famille ni dans celle de ma femme de fins comme celle-ci, à ma connaissance, même s’il y a eu des fins douloureuses mais jamais aussi dégradantes pour les vieux et leur entourage. Je croise les doigts pour que cela perdure. 


    • alinea Alinea 9 juillet 2013 23:52

      Fergus :
      Je crois qu’on vieillit comme on a vécu, qu’on meurt de même. Ce qui est poignant dans cette histoire, c’est probablement les non-dits à soi-même, ( aux autres aussi) tout au long de la vie !


    • L'enfoiré L’enfoiré 10 juillet 2013 13:46

      Salut Fergus,


      Là, on est parti dans une conversation existentielle. 
      Un moyen de le cerner pour soi est d’écrire sa biographie, comme je l’ai fait.
      Cela apporte une certaine sérénité thérapeutique et un ouf de soulagement pour n’avoir rien oublié après avoir remonté aux sources. 

    • L'enfoiré L’enfoiré 10 juillet 2013 13:51

      Je suppose que Benoit Poelvoorde n’est pas un inconnu. Grande gueule devant les médias.


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