Ah, le beau visage que voilà, et le joli sourire. C’est celui d’une petite coiffeuse. Marthe Andrée Virot, fille de François et de Marthe Virot. Vous savez, le genre de personne toujours caractérisée dans l’imaginaire collectif comme sans cervelle ou démunie auguste bout de papier estampillé, dans un pays qui ne célèbre que ses agrégés ou ses docteurs bardés de diplômes et qui ne sait pas toujours ce qu’il doit vraiment à son peuple, celui qui fait l’histoire pourtant. Et pourtant ! La petite coiffeuse de Brest va sacrément nous manquer, dans une période où on ne célèbre que fort peu l’engagement personnel pour une cause nationale, ou pour tout simplement l’avenir de tous. La France manque d’Icônes ? Elle en avait une, elle l’a oubliée.
Née dans une famille très religieuse et très patriotique au début du siècle (en 1905 !), rien ne la préparait à une devenir une héroïne. Son père était un ingénieur spécialisé dans les ponts. Il mourra de façon incroyable : en pleine guerre, en s’approchant trop près d’un soldat allemand qui pêchait dans la rade de Brest... à la grenade ! Pas même son propre frère, Maurice Virot, qui deviendra plus tard général quatre étoiles (et lui
remettra sa médaille en 2004 !). Personne ne l’obligeait à le faire, note un
fort joli papier en hommage : personne ne l’a forcée à devenir dès 1940 une résistante, et pas n’importe laquelle. Une fille de 35 ans qui s’est chargée pendant des mois de cacher les aviateurs anglais ou américains tombés sur le sol français, qu’elle hébergeait clandestinement et qu’elle accompagnait pour le retour dans de rocambolesques expéditions où parfois c’était un sous-marin qui venait rechercher le pilote disparu. Elle se promenait aussi parfois le soir dans des champs bretons, les lampions à la main, pour indiquer aux
Lysanders anglais où ils devaient se poser. Un des premiers avions STOL, emblématique de la résistance. Cette femme là avait du cran, tout simplement.
Non, elle ne s’était même pas posé la question de savoir s’il fallait entrer en résistance ou non : elle l’a fait naturellement, en pleine conscience des risques qu’elle prenait. En commençant tout d’abord par distribuer des journaux clandestins, puis en s’impliquant davantage dans un réseau où elle devint l’agent X, puis l’agent Rose. Quand DeGaulle sort son discours du 18 juin, comme tout le monde n’a pas pu l’entendre, elle le recopie sur des feuilles, les met dans des enveloppes, et fait le tour des boîtes aux lettres de Brest, la nuit ! Elle s’occupera de milliers de cas, et sauvera la vie de 102 pilotes alliés en les faisant rapatrier. Tout en effectuant un intense travail de renseignements auprès des alliés. A Brest, avec l’incroyable
base bétonnée de sous-marins allemands, il y avait de quoi faire pour alimenter en informations cruciales les alliés ! Dans son livre, à ce propos, elle raconte cette anecdote amusante d’un brestois qui saute de joie en retrouvant sa maison pourtant broyée par les bombardements : son poste de radio à galène est intact !
Hélas, en 1942, la Gestapo de Brest démantèle son réseau : un de ses amis a été torturé, et elle sait qu’elle est activement recherchée. Elle se retrouve à Paris, pour continuer la même chose, mais de manière encore plus risquée. Le débarquement de Normandie voit arriver ses espoirs de libération du pays : elle n’aura pas le temps d’y participer : une semaine à peine après le débarquement de Normandie, elle est capturée, là encore après des aveux extorqués à un membre du réseau
sous la torture, rue
Lauriston, et envoyée direct à Ravensbruck, le
camps des femmes où fut aussi envoyée Germaine Tillon. Faite prisonnière elle en février 1942, son réseau étant démantelé par l’Abwher (les services secrets). Sept membres de son groupe seront fusillés au mont Valérien. Marthe Andrée, elle est envoyée à Buchenwald, pour y être exterminée : elle aura droit à un peloton d’exécution, logiquement en qualité d’ennemie.... lorsque les Américains libèrent le camp, en avril 1945. On la retrouve vivante, dans son uniforme bleu et gris, qu’elle emportera avec elle à son retour, et dans lequel elle posera parfois, pour qu’on n’oublie pas. Elle indiquera dans son ouvrage l’horreur du camp, et que sur place, les cendres des fours crématoires étaient vendues aux fermiers locaux comme engrais.... Et racontera plus tardivement ses "miracles" personnels : atteinte de méningite, elle en a réchappé on ne sait comment. Désignée pour la chambre à gaz, elle a été sauvée in extremis par un prisonnier polonais qui a volé le papier sur lequel
était inscrit son numéro.
Quand on l’interrogera sur ces hauts faits de résistance, elle aura ses mots "C’était une période terrible, mais rétrospectivement, je suis fier de ce que j’ai fait, et aussi heureux d’avoir aidé à défendre la liberté pour les générations futures." Ces générations sont là, aujourd’hui, et ne doivent en aucun cas oublier cette grande dame qui avait choisi la liberté au joug nazi, comme ça, un jour, au beau milieu de son petit salon de coiffure. En pleine conscience du danger encouru, avec la notion de danger masqué par une forme de don de soi évident, celui de tous les résistants. "J’ai rarement pensé à ma sécurité personnelle, j’ai juste agi et fait ce qu’il croyait être juste." dira-t-elle encore. Son courage phénoménal, elle appelait ça "chance" : saluons ici son caractère avant tout humble.
On la remercia dignement pour cela : Winston Churchill en personne lui écrivit une une lettre de remerciements. Elle reçut la « King’s Commendation for Brave Conduct » octroyée par le roi Georges VI, mais aussi la très rare « American Medal of Freedom » décernée par le président des Etats-Unis du moment, Dwight Eisenhower. En France, elle reçut la Croix de Guerre avec palmes et citation (étoile de vermeil), la Croix du Combattant Volontaire, la Médaille de la Résistance et croix de la Libération, mais on attendit 2004 et ces 99 printemps pour lui remettre la plus haute décoration française, la médaille d’officier de la Légion d’Honneur. Dans sa maison de retraite anglaise, elle les arborait avec fierté à chacun de ses anniversaires (notamment l’année dernière pour ses 104 printemps) : son mari, rencontré après guerre était en effet anglais : un étudiant timide, plus jeune de 20 ans qu’elle avait rencontré au restaurant où elle travaillait. Elle était en effet devenue anglaise, juste après la guerre, s’appelait Marthe Andrée Peel, et vivait depuis dans son petit pavillon pendant que son mari grimpait les échelons universitaires. Et avait eu entretemps le temps d’écrire en 1999 seulement ce qui lui était arrivé, dans un livre intitulé "les miracles existent". Persuadée que là-haut, quelqu’un l’avait toujours protégée : elle était restée fervente croyante.
Sauraient-elles faire de même, ces générations, personnellement je pense que oui
. D’autres Agents Roses se lèveraient, si besoin était, car la petite dame au si beau sourire nous a laissé sa vie en exemple. Celle de l’inarrêtable espoir qu’on appelle liberté.
PS : On aurait simplement aimé que notre cher président, si prompt habituellement à émettre un hommages aux disparus, ou à nous parler du sacrifice des résistants, ne l’oublie pas. Hélas, aucun communiqué officiel gouvernemental n’a indiqué son décès. On a bien salué le
décès du général Bizard, mais pas celle de la petite coiffeuse de Brest. Ce sont les anglais qui l’on fait. Comme quoi nul n’est prophète en son pays.