Le cas Pétain, chef-d’œuvre de mauvaise polémique
Nous avons eu, une fois de plus, un de ces pseudos débats dans lesquels chacun transforme l’histoire en champ clos pour mettre en valeur ses marqueurs idéologiques. Cette fois-ci au sujet d’une messe à la mémoire de Philippe Pétain.
Comme souvent avec les mémoires à vif, il se trouve moult individus pour semer du sel sur les plaies. La période 1940-1944 est propice à ces bagarres tant la France ne s’est pas remise de la défaite de 1940 qui a annulé le bénéfice de la victoire de 1914-1918.
Pétain traverse les trois sujets, faut-il s’étonner que cette mémoire soit difficile ?

Nous commencerons par la partie facile : la naissance du vieillard plein de ressentiment, celle d’avant Verdun. Pétain est un officier reconnu pour son intelligence, mais mal vu. Il souffre d’une insuffisance de soutien politique dans une république fragile (les textes d’organisation sont passés avec une marge extrêmement faible), qui redoute le retour d’un général Boulanger. Pétain reste colonel sans accéder à la reconnaissance des étoiles d’officier général. Cette discrimination réelle et injuste nouera la tragédie ultérieure.
Dans les premiers combats de 1914, la pensée tactique de Pétain, son fameux : « Le feu tue » s’avère adaptée aux enjeux de l’époque. Il combat, bien. Sa division, puis son corps d’armée ralentissent les Allemands par des combinaisons de feux efficaces. Sans le glorifier, on peut constater qu’il fait son travail correctement et qu’il avait bien analysé les enjeux de son temps.
Dans ces conditions, au moment où le limogeage de Joffre dégarnit les rangs des officiers généraux, Pétain est rapidement promu et jouit d’une réputation flatteuse.
Arrive Verdun, le général Hertz submergé, le général de Castelnau se charge de prendre les décisions d’urgence. Malgré la volonté du QG de préserver les réserves pour l’offensive à venir sur la Somme, de Castelnau décide d’engager le XXe corps l’un des meilleurs de l’armée française.
Il avait anticipé l’offensive et préparé les mesures pour commencer à structurer le secteur. De Castelnau impose Pétain et lui confie le capitaine Doumenc, le père de la voie sacrée. Grâce à cette noria automobile, la place de Verdun sera approvisionnée et il sera possible d’assurer la rotation des troupes vitale pour les rendre capables d’endurer la sévérité de l’offensive allemande.
Vite arrivé, Pétain est aussi vite parti et il demeure seulement deux mois à Verdun. Son pessimisme sera jugé insupportable par ses supérieurs lassés de ses constantes demandes de renforts au moment où l’armée prépare l’offensive de la Somme. Son successeur, Nivelle, se chargera de finir de stabiliser et d’organiser les contre-attaques.
La participation de Pétain à Verdun, si elle n’est pas totalement négligeable, reste cependant mineure. En 1917, pour les Français, le vainqueur de Verdun, c’est Nivelle et non Pétain.
Dès lors, pourquoi cette légende de Pétain, vainqueur de Verdun ? Il y a, bien sûr, l’échec de Nivelle au chemin des dames. Il fallait un front pur, ou du moins acceptable pour recevoir la couronne de Verdun a posteriori. Pétain la recevra, elle lui offre une légende bien utile au moment où il faut restructurer l’armée française fragilisée au point de subir des mutineries.
Second aspect, le gouvernement désire se débarrasser de Joffre. La presse est donc priée de faire briller des personnalités alternatives. Pétain, considéré comme acceptable, fit partie des candidats poussés par le monde politique. L’intrigue n’avait pas que des liens avec les résultats au front.
Là réside le ″mystère″ Pétain. La France a perdu un million et demi des siens au cours de cette guerre et, après la victoire, l’enjeu émotionnel fut immense. Rien ne devait compromettre l’image glorieuse et Pétain bénéficia de cet effet.
À cette gloire s’oppose l’infamie ! Celle de la capitulation et de la collaboration entre 1940 et 1944. Le vieillard de Sigmaringen, récupéré en Allemagne puis ramené en France pour être jugé et condamné. Son avocat, maître Isorni, pointa l’infamie d’un tribunal où, dans les emportements de la libération, un procès fut organisé. Pire, juges et procureurs avaient, sous Vichy, prêté serment à Pétain avant de le juger en violation de tous les principes d’impartialité. Eux aussi devaient faire oublier leur résistance à géométrie variable. Le chef de Vichy, tout comme son chef de gouvernement, formait ce que l’on nomme au sens girardien du terme des boucs émissaires parfait.
Difficile de prétendre à la vertu après une telle condamnation et le général de Gaulle décida, en conscience, de commuer la peine de mort en détention à perpétuité. Ce jugement, fondé sur une politique de collaboration souvent assumée avec l’occupant allemand, avait l’avantage de diluer les autres responsabilités. Les conditions permirent à certains nostalgiques d’un ordre nazi de trouver dans cette cause mal condamnée un drapeau presqu’utilisable pour s’en draper.
En réalité, il est difficile de juger. Oui, Vichy a flatté les Allemands, proclamé son adhésion aux principes de l’Europe allemande. Si c’était volontaire, Nuremberg le proclame, ces choix étaient moralement condamnables. Mais, la défaite avait créé une situation de fait où l’armée allemande détenait des millions de citoyens français en otage.
Difficile dans ces conditions où le consentement fut contraint de juger si oui ou non, Philippe Pétain fut coupable de grave faiblesse ou volontairement complice de crimes impardonnables. L’histoire sera un jour convoquée, mais même l’ouverture des archives sera incapable de sonder le cœur et les reins des acteurs. Le grand historien, Robert Paxton, a d’ailleurs été conduit à réviser son évaluation des contraintes et du degré de liberté de Vichy.
Ainsi, les polémiques sur l’action de Vichy, où des Français ont tiré sur d’autres Français, resteront à jamais insolubles. Il en restera les facilités matérielles qui ont réduit les difficultés d’occupation allemande et, plus grave : avoir été du côté des perdants de la Seconde Guerre mondiale. Vichy demeurera marqué d’infamie.
Infamie insuffisante pour fusiller Pétain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui permet toutes les ambiguïtés.
Pourtant, inutile de se précipiter pour condamner. Nous avons le luxe de nous montrer stricts sur les exigences juridiques sur les preuves envers l’accusé. Si le vieillard Pétain pourrait, éventuellement, bénéficier d’une certaine clémence pour ses actes sous l’occupation, cette faiblesse se contente de masquer le véritable procès.
Ce vieillard triste, parvenu au pouvoir dans un moment de chaos, n’avait pas prévu d’être homme politique. Selon certains, Philippe Pétain, comme beaucoup de vichystes d’ailleurs, avaient porté l’uniforme durant une large partie de son existence.
Peut-être convient-il de juger l’individu à cette aune ? Entre notre première partie où nous l’avons laissé au cours de la Première Guerre mondiale et la seconde au cours de la Seconde Guerre mondiale, il s’est écoulé vingt ans !
Le sommeil artificiel n’ayant pas été inventé, Pétain ne s’est pas endormi le 11 novembre 1918 pour se réveiller le 10 juin 1940. Entre ces deux dates, il a exercé des responsabilités. Examinons-les en détail.
Après-guerre, Pétain accepte de mener la guerre du Rif à la place de Lyautey, mentionnons-le pour mémoire. Les procédés du général si humain ont juste laissé quelques mauvais souvenirs aux populations locales. Mais, reconnaissons-le, Pétain accomplit la mission fixée par le politique. Plus ennuyeux est son poste de vice-président du comité supérieur de la guerrei. Dirigé par le ministre de la Guerre, le vice-président est le véritable patron de l’armée française. Philippe Pétain occupe le poste de janvier 1920 à février 1931.
Il dirige donc l’armée française pendant la moitié de l’entre-deux-guerres. Pétain est donc l’homme de l’encroûtement de ce qui était en 1918 considéré comme la force de combat la plus moderne au monde. Il avait d’autres priorités : cet homme dont la trajectoire entière s'explique par l'humiliation initiale : colonel trop longtemps, promu trop tard, glorifié pour ce qu'il n'a pas vraiment accompli avait une revanche à prendre. En 1931, ayant utilisé les officiers de son état-major pour écrire des livres, envieux de Joffre, Pétain sera élu à l’Académie française. Nous devons à ces travaux faits sur les heures de bureau et payés par le contribuable, le livre de de Gaulle : vers l’armée de métier.
Ridicule petitesse, vaniteuse revanche d’un individu vieillissant occupé à prendre sa revanche sur les humiliations subies des décennies plus tôt. On pourrait en rire, mais Pétain manque l’après-guerre : au moment où la Reichwehr révise l’intégralité des armes et des tactiques, Pétain est en charge de l’armée française.
Qu’en fait-il ? Nous en avons une estimation par le procès de Riom, voulu par Pétain pour ″démontrer″ la ″culpabilité″ des civils. Démarré en 1942, ce procès tournera l’accusateur en ridicule et le montrera incapable de se défendre contre les accusations portées par Léon Blum le 11 mars :
« Messieurs, vous nous reprochez de n’avoir pas su préparer la guerre.
Mais qui, pendant vingt ans, a dirigé l’armée française ? Qui a imposé la doctrine du combat méthodique, du feu tue, de la défensive absolue ? Qui a freiné la motorisation, qui a refusé les divisions blindées autonomes, qui a laissé l’aviation française se faire distancer ? Ce n’est pas nous, messieurs.
C’est l’homme qui siège aujourd’hui à la tête de l’État français. C’est le maréchal Pétain. Et si vous voulez un responsable, il est là. Il est parmi vous. »
La salle est pétrifiée. Les juges sont gênés. Acquis à Vichy, le tribunal propose à cet homme, honoré et couvert d’un immense prestige à ce moment, de venir s’expliquer à la barre.
La réponse de Pétain ?
Rien ce jour-là, cinq jours plus tard, il envoie une lettre :
« Je n’ai pas à me justifier devant des subordonnés. »
Démission, indignité, incapacité d’un homme qui fut le chef de l’armée française à apporter la contradiction face au président du conseil accusé de la faillite de la France.
L’arrêt du procès, le refus de Pétain d’argumenter pour se défendre devant un auditoire acquis à sa cause constituent le plus terrible des réquisitoires. Pire, le Front populaire de Blum n’est resté au pouvoir que quelques mois, alors que Pétain traverse l’ensemble de l’entre deux guerre et commande, en titre pendant plus de dix ans. Ces éléments crédibilisent l’argumentaire de Blum.
Il manque les exercices, la remise en cause systématique et, si tous les débats ne sont pas manqués, la génération Pétain s’avérera incapable de prendre la moindre décision en 1940. Marc Bloch raconte qu’un officier belge avait demandé au Français s’ils voulaient les cuves de sa ville pleines ou vides, personne ne fut capable d’une décision claire. À la fin des années 30, les premiers de Saint-Cyr s’orientent vers l’intendance, symptôme d’une armée dont le chef ignore l’art de prendre une décision. Joffre dira que Pétain manque de caractèreii.
Clémenceau dira qu’il a conduit Pétain à la victoire à coup de pied au cul et en 1918, durant Kaiserschlacht, Foch impose l’engagement des réserves françaises. Ce manque de caractère transparaît dans l’entre-deux-guerres, seulement, les officiers qui cadraient Pétain pour en utiliser les qualités ont disparu et ce vieillard aigri se retrouve en position de commandement.
Pire, portée par les journaux, la troupe voue un culte à Pétain et, fort du soutien des associations d’anciens combattants, l’homme commence à s’intéresser à la politique. Bref, dans un monde où les progrès rapides des technologies mettent tout en mouvement, Pétain est une ancre, un facteur d’immobilisme.
Ses zélateurs tenteront de sauver le soldat Pétain qui aurait réclamé des milliers de chars. Exact, mais l’accusation de Blum diffère : Pétain refusait les divisions blindées autonomes, il cloue ses chars à l’infanterie en leur interdisant de s’éloigner de plus de 1000m. Les chars ne suffisent pas et le tragique exemple de l’engagement de nos DCR constitue le plus cinglant des actes d’accusation :
Faute d’exercice de transport ferroviaire, on découvre en pleine offensive de Sedan qu’il faudra neuf jours pour transporter l’une de nos divisions blindées… Au moment où les Allemands avancent de plusieurs dizaines de kilomètres par jour.
L’offensive de Montcornet de de Gaulle le démontrera aussi : les chars avancent, bousculent le dispositif allemand. Seulement, conçus pour l’accompagnement de l’infanterie, il leur manque l’autonomie pour avancer en profondeur et couper la cisaille allemande. Les chars passent leur temps à attendre l’essence ou doivent se replier pour ravitailler.
Grave erreur de l’homme qui, le jour où les rapports indiqueront au début des années trente les faiblesses du secteur de Sedan, déclarera avec négligence :
″si les Allemands passent par les Ardennes, on les pincera à la sortieiii.″
On a vu, comme prévu dès 1932, les Allemands sont passés et le secteur s’est effondré en deux jours. Seulement, nous n’avons pas eu les quinze jours nécessaires pour reconstituer notre front.
La défaite de 1940 puise ses sources dans ce commandement qui se contente de gérer les stocks issus de la guerre, néglige les exercices et la planification industrielle. Je sais, c’est communiste, mais, justement, la planification soviétique produira des T34 qui nous manqueront en 1940 !
D’ailleurs, là encore, la responsabilité du commandement est écrasante. En 1919 les commandes militaires cessent en quelques mois. Les fabricants sont brutalement contraints de se retourner vers le civil. Les compétences bâties durant la guerre sont perdues ou dispersées. Jamais le commandement ne se soucie de préserver un noyau de compétences industrielles.
Faute d’investissements, de visibilité sur les commandes, les ouvriers français se battent une main dans le dos. Pétain sera un vif critique de la loi sur les quarante heures, symbole pour son camp de la ″paresse″ de l’ouvrier français. Un concept tout relatif, où sont les machines-transferts qui permettraient d’économiser de la main d’œuvres ? Pourquoi l’ouvrier français porte-t-il les pièces là où les chaînes de montage américaines apportent le produit ? Sûrement la faute aux congés payés ? Pétain aurait eu l’autorité pour au moins demander la constitution d’un parc de moyens industriels capables de répondre en urgence aux besoins d’une montée en cadence. Il n’en a rien fait !
Résultat, en 1940, la France aligne 3 000 chars modernes… mais il manque les camions-citernes, les trains blindés et les ateliers mobiles pour les faire avancer plus de 48 heures.
Là est la faillite, celle du régime, fut de laisser sévir un homme au-delà du principe de Peters et d’abandonner nos alliances.
Seulement, ce procès militaire ne fut jamais fait à cette vieille baderne.
Dommage, nous aurions pu appliquer, cette fois à juste titre, la sentence que Mauras voulait pour Blum : un homme à fusiller dans le dos ! La bonne médecine, pour la mauvaise cible, je prends sur moi de corriger !
La France d’aujourd’hui s’enferrerait moins dans un débat sur le pseudofascisme, si cette cause de la défaite avait été nommée et explicitement condamnée !
Note de l’auteur : Tout au long de ce texte, le nom « Pétain » ou « Philippe Pétain » sont délibérément employés, jamais le titre de « maréchal ».
Cette dignité lui a légalement été retirée par l’arrêt de la Haute Cour de justice du 15 août 1945, qui l’a déchu de toutes ses dignités, grades et titres militaires ne saurait être employé dans son cas. Depuis cette date, il n’existe donc plus, aux yeux de la loi française, qu’un monsieur Philippe Pétain.
ii28 mars 1918 : Joffre recommande que Foch ait l’ascendant sur Pétain – Les guerres d'hier au jour le jour
iii Phrase prononcée par Pétain en 1934 ou 1935 lors d’une séance du Conseil supérieur de la guerre, quand on évoque le risque d’une percée allemande dans les Ardennes.

