Le casse-tête de la réinsertion des détenus dangereux
La sociothérapie de réinsertion fait débat en Suisse. Après le meurtre d'une sociothérapeute par un criminel sexuel qui devait aller faire de l'équitation, on a appris que des sociothérapeutes conduisaient des détenus hors de la prison pour voir des prostituées, et les laissaient seuls avec elles le temps de la passe.
Fallait-il accompagner ces détenus et leur permettre de louer les services d’une prostituée ? De manière plus générale c’est la réponse apportée à la criminalité qui est en question ici.
L’humain : amendable ou non ?
Les crimes ou délits n’ont pas tous le même degré de gravité et les peines sont logiquement adaptées et variables. L’emprisonnement ou l’internement à vie sont l’exception rare. La société se refuse à interdire la possibilité de recommencer une vie après la prison. Un assassin retrouvera ainsi la vie civile.
Mais quelle garantie avons-nous que l’assassin, qui a une fois franchi une limite extrême, ne recommencera pas ? Il n’y en a aucune, pas plus qu’il n’y a de garantie qu’un individu sociable et pacifique ne devienne un jour un meurtrier. Le risque zéro n’existe dans aucun domaine.
Bien sûr certains détenus sont plus dangereux que d’autres, certains crimes plus graves. Faudrait-il dès lors appliquer plus souvent la prison à vie ? Dans une société qui privilégie la possibilité de s’amender et de s’améliorer, la prison à vie est un échec : l’humain ne serait pas amendable. Cette réalité, désolante d’un point de vue idéaliste, est aujourd’hui admise juridiquement pour certains criminels. Mais en Suisse, une telle décision d’internement est sujette à une possible révision dans des circonstances précisées par la loi.
Dans une vision pénale très répressive on pourrait écarter l’idée que l’humain est amendable. On infligerait dès lors des peines définitives. C’est par exemple le cas de la charia qui, en autorisant la mutilation d'un voleur dans certains cas, porte à considérer qu’il n’est pas amendable par sa propre conscience et doit être empêché définitivement de commettre un nouveau crime. Sans mains, un voleur ne peut plus voler.
Ce qui doit prévaloir d’évidence est la sécurité des citoyens et citoyennes. Si l’on a connaissance de la dangerosité d’une personne on doit être particulièrement attentif à la possibilité de risque qu’elle continue à représenter. La peine d’emprisonnement terminée, la dette envers la société n’est donc pas totalement payée, d’une certaine manière.
Libre arbitre ou déterminisme
La philosophie occidentale, fondée largement sur le christianisme, porte à considérer plusieurs choses.
D’une part l’auteur d’un crime ou d’un délit doit payer. C’est le fondement de toute justice.
Selon la nature du crime le paiement n’est que financier : amende ou dédommagements. D’autre part, dans des crimes graves, l’auteur doit être mis en face de ses propre actes. La prison sert à la fois à la privation de droits (en conséquence du préjudice causé et afin d’éviter que le crime ne soit considéré comme une normalité) et de face-à-face avec soi-même.
Ce face-à-face a un terme. Il n’est pas certain qu’à ce terme le condamné libérable se soit intérieurement amendé. Pourtant il a le droit de recommencer une vie. Dans cette perspective il est normal que l’on prépare cette nouvelle vie. La question qui vient est indissociable de la réinsertion et de tout le système judiciaire : quel méthode permet de garantir qu’il n’y aura pas de récidive ? S’il n’existe pas de risque zéro, peut-on au moins espérer que celui-ci est réduit au plus près de zéro ? Ou bien faudrait-il revenir à une vision pénale plus répressive ?
Dans ce cas on abandonnerait la possibilité que l’humain soit amendable. Cela aurait des conséquences philosophiques profondes. En effet si l’humain n’est pas considéré comme amendable on admet alors un déterminisme absolu dès la naissance. Et le déterminisme supprime le libre arbitre. Dès lors il n’y aurait plus lieu d’être en démocratie, de prôner le consentement mutuel dans les relations, d’être capable de présenter des excuses en cas de préjudice, et au final c’est la justice qui serait privée de sens. En effet toute condamnation pour un crime serait injuste puisque « l’on ne pourrait pas faire autrement ».
Comment s’amender ?
Dans un système où la foi en une transcendance a cours, on s’amende en reconnaissant une faute devant une autorité supérieures aux humains. Mais sans cette foi, sans ce processus qui permet un retournement de la conscience et la reconnaissance ultime de sa faute, comment s’amender ? Et pourquoi ?
On s’amende parce que la condamnation est moins confortable que la liberté. La privation de notre liberté de corps indique à quel point cette liberté est fondamentale. Il y a donc un opportunisme à s’amender. On le fait aussi parce que l’on reconnaît que la sécurité d’autrui est la condition de la sécurité générale, donc de la nôtre. On est toujours dans l’opportunisme ou la stratégie, ce qui n’est pas une mauvaise raison, mais pas non plus une raison suffisante en toutes circonstances. Dans des circonstances de possible impunité l’assassin de Lucie a récidivé.
On peut s’amender aussi parce que la société nous fait confiance et nous donne une nouvelle chance. Dans ce but elle prévoit une réinsertion. Celle-ci peut se passer de la reconnaissance d’une faute puisqu’elle intervient automatiquement en fin de peine. La réinsertion n’est donc qu’un aménagement d’un automatisme. Elle ne doit pas mener à penser que le condamné se sera amendé. Lui seul le sait, et seul l’avenir dira si la confiance peut être humainement rétablie.
La sociothérapie est donc en quelque sorte, vue de l’extérieur, une fonctionnalité de remise en vie civile, une sorte de coaching, et non une thérapie. Je ne mésestime pas l’utilité de la chose pour autant. Mais devant le désir de sécurité de la société, elle ne peut garantir d’efficacité ou d’adéquation à chaque prisonnier. Faire confiance ou non reste un pari et un acte de foi. Si le fait de consulter une prostituée peut avoir un effet positif sur l’estime de soi d’un détenu, il ne peut remplacer l’humilité du repentir sincère. Mais peut-être a-t-on peur que l’exigence d’un repentir ne soit vécu comme une humiliation par le libérable ? La théorie reste prégnante, selon laquelle l’humain n’est malveillant qu’à cause de la société et que c’est celle-ci qui doit des comptes au criminel.
Cette théorie doit clairement être abandonnée. Le thérapeute ne peut et ne doit faire confiance par principe et sans précaution. Le libérable sera libéré, certes, mais c’est toujours à lui qu’incombe la charge de prouver son repentir ou sa conversion. Ce repentir tient de l'expiation, de la reconnaissance d'avoir causé une souffrance et d'en être profondément affecté, conditions importantes pour vaincre en soi le dragon symbolique qui a inspiré la transgression criminelle. Et le vaincre n'est ici pas une simple dualité du l'ange contre le démon, mais l'intégration de la force du dragon mise au service du bien.
Laisser un criminel dangereux seul avec une prostituée ou avec une sociothérapeute est le signe qu’une confiance trop grande a été accordée sans contrepartie suffisante. Mais, dira-t-on peut-être, la confiance fait partie de la thérapie. Il faut réviser cette croyance un peu naïve. Les bons sentiments ne valent que s’ils sont réellement partagés. Comme dit le proverbe arabe : « Crois en Dieu mais attache ton chameau ». La méfiance doit régner jusqu’à preuve du contraire si l’on veut éviter le casse-tête d’une attitude idéaliste sans exigence contractuelle équilibrée.
Je crois de plus en plus que la vérité du repentir provient de la foi en une autorité supra-humaine, quelle que soit son nom, ou de la renaissance d'un sentiment sublime de beauté dans le coeur, une beauté essentielle que l'on reconnaîtrait avoir blessée. Pourrait-on introduire dans les prisons, comme un passage obligatoire, la lecture systématique et critique, le visionnement ou l'écoute d'oeuvres qui appellent à la beauté, suivies de groupes de paroles pour fixer dans le cognitif les émotions ressenties et créer de nouvelles connexions dans le cerveau ?
Le repentir par la foi est une augmentation de la conscience individuelle, alors que le repentir face aux seuls humains n'est que soumission - et la soumission n'est pas une guérison de l'âme. Que les proches, les prêtres ou les rêveurs fassent confiance par principe ou par foi dans l’humain, sans contrepartie, est dans leur rôle. Les professionnels et les auxiliaires de la justice sont, eux, appelés à plus de recul et de matérialisme lucide dans leur relation aux libérables. La sociothérapie de réinsertion pour prisonniers dangereux fait débat en Suisse.

