Le déclin de l’empire US continue. Du cessez-le feu prolongé au dénouement de la guerre irano-américaine
INTRODUCTION
Elle est une constante que les empires, dans leur phase déclinante, ignorent avec une régularité tragique : l'histoire ne se négocie pas. Elle s'impose. Elle avance selon ses propres lois, indifférente aux proclamations des dirigeants, aux slogans des campagnes électorales, aux menaces proférées sur les réseaux sociaux. Lorsque Donald Trump, depuis sa plateforme Truth Social, annonçait en avril 2026 avoir obtenu de l'Iran la remise de son uranium enrichi, quelques heures avant que Téhéran ne démente catégoriquement, il offrait au monde non pas le spectacle d'un président en position de force, mais celui, plus révélateur, d'un homme politique rattrapé par les limites objectives de la puissance qu'il prétend incarner.
Dans cette analyse historique, l’auteur ne cherche pas à commenter l'actualité diplomatique, mais entend replacer la guerre contre l'Iran dans la longue durée de l'histoire, selon la méthode que Fernand Braudel appelait l'étude des « structures profondes », ces forces qui s'imposent aux individus et aux nations sur des décennies et des siècles, bien au-delà des événements de grande portée qui apparaissent dans le cours de l’histoire. Pour cause, ce qui se joue en 2026 au détroit d'Ormuz n'est pas simplement un conflit entre Washington et Téhéran. C'est un acte, peut-être l'un des derniers, du grand drame de l'hégémonie américaine, un drame qui a commencé à se dénouer il y a plusieurs décennies et dont la guerre contre l'Iran marque une des étapes décisives.
La thèse centrale de cet essai est la suivante : Donald Trump, en engageant les États-Unis dans cette guerre, n'a pas agi en stratège visionnaire déterminé à restaurer la grandeur américaine ; il a agi, à son insu, en instrument de l'histoire, accélérant un processus de déclin structurel que son « Make America Great Again » prétendait conjurer, mais que chaque décision militaire et diplomatique de son administration a en réalité précipité.
PREMIÈRE PARTIE : La longue marche vers le déclin. Anatomie d'une trajectoire historique
L'histoire des grands empires obéit à une dynamique cyclique que les travaux de Paul Kennedy, d'Immanuel Wallerstein, d'Arnold Toynbee, et plus récemment de Giovanni Arrighi ont analysée avec une rigueur que les événements contemporains ne cessent de confirmer. Tout empire, au sommet de sa puissance, génère les conditions de son propre affaiblissement : la sur-extension militaire grève les finances publiques ; les guerres périphériques drainent les ressources sans produire de retour stratégique ; la confiance en la supériorité absolue des armes conduit à sous-estimer la résistance des peuples colonisés ou agressés.
Paul Kennedy, dans son ouvrage fondateur « The Rise and Fall of the Great Powers » (1987), en français « ascension et déclin des grandes puissances », formulait ce qu'il appelait l'« imperial overstretch », la sur-extension impériale comme le mécanisme central du déclin des grandes puissances. Sa thèse, écrite pendant la Guerre froide, semblait alors davantage s'appliquer à l'Union soviétique. Mais l'histoire lui a donné raison de manière inattendue : c'est l'empire américain, victorieux de la Guerre froide, qui allait dans les décennies suivantes illustrer avec le plus d'éloquence les limites de l'équation entre puissance militaire et domination politique durable.
Giovanni Arrighi, dans « The Long Twentieth Century » (1994) et « Adam Smith in Beijing » (2007), développe une analyse des cycles systémiques d'accumulation pour montrer que le leadership américain, apparu après 1945 comme hégémonie à la fois financière, militaire et idéologique, entre en phase terminale à partir des années 1970, avec le choc pétrolier, l'abandon de Bretton Woods, et la défaite au Vietnam. Ce que nous observons depuis lors est, dans sa lecture, le temps long d'un transfert de puissance vers l'Asie, notamment la Chine. La guerre contre l'Iran s'inscrit dans cette perspective non comme une reconquête, mais comme un soubresaut de fin de cycle.
Pour comprendre la guerre de 2026 contre l'Iran, il faut remonter au Vietnam. Non parce que les analogies sont superficiellement séduisantes, mais parce que les mécanismes sont structurellement identiques. En 1965, lorsque Lyndon Johnson engage massivement les États-Unis dans la guerre du Vietnam, la supériorité américaine paraît écrasante : la première armée du monde, dotée des technologies les plus avancées, face à une guérilla paysanne dans une nation agraire. Le résultat, connu, fut l'une des défaites les plus humiliantes pour les États-Unis, dans l'histoire militaire moderne.
Ce que le Vietnam a enseigné, et que Washington a systématiquement refusé d'intégrer, c'est que la puissance de feu ne suffit pas face à une nation qui défend son sol et son existence. La résistance vietnamienne ne reposait pas sur une supériorité technologique. Elle reposait sur trois facteurs que l'on retrouve, mutatis mutandis, dans la résistance iranienne de 2026 : la profondeur géographique et démographique du territoire ; une culture nationale de la résistance à l'occupant forgée par des siècles d'invasions ; et la capacité à infliger des coûts asymétriques suffisants pour rendre la guerre politiquement insupportable pour le belligérant extérieur.
La « leçon du Vietnam » que les stratèges américains pensaient avoir tirée, frapper vite, frapper fort, éviter l'enlisement, a paradoxalement produit l'illusion inverse : celle que des guerres technologiquement maîtrisées pourraient produire des victoires politiques rapides. C'est précisément cette illusion qui a conduit les États-Unis à l'Afghanistan, à l'Irak, et finalement à l'Iran.
L'intervention américaine en Afghanistan, déclenchée après les attentats du 11 septembre 2001, est entrée dans l'histoire comme la plus longue guerre de l'histoire des États-Unis : vingt ans de présence militaire, deux mille milliards de dollars dépensés, plus de deux mille soldats américains tués, et un dénouement qui ressemble trait pour trait à la chute de Saigon. En août 2021, les images des Afghans s'accrochant aux roues des avions américains décollant de Kaboul ont fait le tour du monde, offrant un symbole aussi brutal que le soit son prédécesseur vietnamien.
Ce que l'Afghanistan a révélé avec une clarté supplémentaire, c'est l'incapacité américaine à transformer une victoire militaire initiale en construction politique durable. Les Taliban, chassés en quelques semaines en 2001, ont reconquis l'intégralité du pays en quelques jours en 2021. Vingt ans de « nation building », vingt ans de rhétorique sur la démocratie et les droits humains, vingt ans de dépenses colossales, et le résultat est un retour au point de départ, avec en sus un prestige international considérablement entamé.
L'invasion de l'Irak en 2003, fondée sur le mensonge des armes de destruction massive, a produit un résultat inverse à celui annoncé : non seulement elle n'a pas stabilisé le Moyen-Orient, mais elle a fini par s’entendre avec le gouvernement irakien sur un traité (SOFA) qui stipule le retrait des forces américaines au plus tard, le 31 décembre 2011. Effectivement, les dernières forces armées US quittèrent à cette date le territoire irakien.
Au final, la guerre 2003-2011 s’est terminée par un revers pour les Etats-Unis ; elle a été considérée, pour nombre de pays, comme un échec stratégique pour les États-Unis ; la crédibilité internationale des États-Unis a été affaiblie ; et cette guerre qui a déstabilisé durablement le Moyen-Orient a entraîné des coûts humains et financiers colossaux.
Qu’ont-ils gagné les États-Unis en Irak ? La leçon, comme les guerres passées, est invariable ; la puissance militaire américaine peut détruire un pays, mais la résistance du peuple à la fin sortira victorieuse parce qu’elle a le temps pour elle ; le peuple ne cessera pas de combattre jusqu’à l’épuisement des forces du pays agresseur qui finira par comprendre que le seul moyen de sortir du bourbier est d’opérer un retrait de ses forces ; une guerre qui finira par devenir sans but et sans victoire.
L’histoire en fait se répète en Afghanistan. Le parallèle est frappant ; les États-Unis y ont vécu une expérience presque miroir de l’Irak ; une victoire militaire initiale, suivie d’une guerre interminable qui s’est transformée en bourbier.
Qu’avons dans ce rapport de forces ? Une « supériorité militaire écrasante mais inefficace à long terme. » Les États-Unis peuvent renverser un régime, mais pas imposer une légitimité durable. Le coût est colossal ; des milliers de soldats tués, des centaines de milliards dépensés, et une opinion publique lassée. La résistance est asymétrique ; les adversaires locaux, groupes de résistants dans le combat qu’ils mènent, n’ont pas besoin de gagner des batailles décisives ; il leur suffit de survivre et d’attendre l’épuisement de l’occupant. Le retrait devient alors comme seule issue pour l’occupant ; ce qui amène Washington à comprendre que rester signifiait s’enliser indéfiniment ; et donc se retirer est la seule issue.
En somme, les États-Unis ont gagné une victoire militaire immédiate mais perdu la guerre politique et sociale à long terme. C’est une constante des conflits asymétriques : la puissance peut détruire, mais elle ne peut pas imposer une légitimité durable.
C'est dans ce contexte accumulatif, Vietnam, Irak, Afghanistan, Libye, que la guerre contre l'Iran doit être lue. Non comme un nouveau départ, mais comme la continuation d'une trajectoire dont chaque épisode approfondit le déclin en dilapidant des ressources, en détériorant la crédibilité internationale, et en nourrissant les contradictions internes d'une société américaine de plus en plus fracturée.
DEUXIÈME PARTIE : L'Iran, ou la résistance comme civilisation
Pour comprendre pourquoi l'Iran résiste là où d'autres États auraient cédé, il faut comprendre ce qu'est l'Iran dans la longue durée de l'histoire. La Perse est l'une des plus vieilles civilisations du monde, plus de deux mille cinq cents ans d'existence continue, traversée par des invasions successives : les Grecs d'Alexandre, les Arabes au VIIe siècle, les Mongols au XIIIe siècle, les Turcs et les Russes aux XVIIIe et XIXe siècles. Chacune de ces invasions a été absorbée, digérée, parfois subie à un coût humain considérable, mais jamais l'identité persane n'a été dissoute.
Cette profondeur historique n'est pas anecdotique. Elle structure la psychologie collective d'une nation et la capacité de ses élites et de sa population à endurer des souffrances que d'autres sociétés, moins anciennement structurées, ne pourraient absorber. Lorsque le gouvernement iranien a appelé ses citoyens à former des boucliers humains autour des centrales électriques et des ponts du réseau routier de l’Iran, en 2026, avant même le cessez-le-feu, suite à la menace du président américain de les bombarder, et que quinze millions d'Iraniens ont répondu, ce n'était pas simplement une opération de propagande, c'était l'expression d'une mémoire collective de résistance qui remonte à des siècles.
L'Iran est aussi une nation où l'idée de la mort pour la patrie est culturellement et religieusement valorisée, le concept de martyre chiite, central dans l'identité de la République islamique, n'est pas une manipulation cléricale superficielle, mais une donnée anthropologique profonde. Face à une puissance qui calcule ses pertes par des méthodes poussées, une culture du martyre constitue un avantage stratégique asymétrique réel. Trump, lorsqu'il a appris la mobilisation populaire autour des infrastructures civiles énergétiques et routières iraniennes et s'est exclamé : « Ils ont fait ça ? » ; il n’e revenait pas ; il n'a pas seulement exprimé la surprise ; cela lui a révélé qu'il n'avait pas compris ce à quoi il avait affaire.
Sur un autre plan, et celui-ci es hautement stratégique, c’est le détroit d'Ormuz qui est l'un des points de passage les plus stratégiques de l'économie mondiale. Par ce goulot d'étranglement de quelques dizaines de kilomètres de largeur transite environ un cinquième de la consommation mondiale de pétrole et une partie significative du gaz naturel liquéfié. Les États du Golfe, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, dépendent presque intégralement de ce passage pour leurs exportations d'hydrocarbures. L'économie mondiale, déjà fragilisée par les crises successives de la décennie 2020, ne peut absorber sa fermeture sans conséquences économiques majeures.
L'Iran, qui contrôle la rive nord du détroit, dispose donc d'un levier stratégique d'une puissance sans équivalent dans sa région. Ce levier n'est pas nouveau ; Téhéran en a fait usage comme menace implicite depuis les années 1980 ; mais la crise de 2026 a constitué sa première activation à grande échelle. La fermeture, même partielle, du détroit a provoqué une envolée des prix du pétrole et du gaz, créé une pression inflationniste sur les économies mondiales, et soumis les alliés du Golfe des États-Unis à une pression économique et politique considérable.
La dynamique de « contre-blocus » que mène aujourd’hui l’Iran en riposte au blocus US illustre parfaitement la logique asymétrique en jeu ; les États-Unis imposent un blocus des ports iraniens ; l'Iran répond en bloquant le détroit d'Ormuz. Washington contrôle les flux commerciaux de l'Iran, qui représentent certes une part importante de son économie ; mais l'Iran contrôle les flux commerciaux de la région entière, y compris de pays alliés des États-Unis. C'est un exemple classique de ce que les stratèges militaires appellent la « réponse de l’escalade asymétrique » : l'acteur le plus faible militairement compense sa faiblesse en menaçant des intérêts plus larges que ceux de son adversaire direct.
La disproportion entre l'Iran et Israël qui se targue d’attaquer l’Iran. Qu’en est-il dans toutes les dimensions des deux États ? Israël est un État de 20 770 kilomètres carrés, sa superficie se situe entre celles de la Corse (8680 km2) et de la Bretagne (27 208 km2), avec une population totale d'environ 9,5 millions d'habitants, dont il faut déduire la communauté arabe israélienne (approximativement 20 % de la population) et la communauté ultra-orthodoxe Haredi, qui refuse principalement le service militaire pour des raisons religieuses. La base de mobilisation militaire réelle d'Israël est donc, selon les estimations, de l'ordre de cinq à six millions de personnes.
L'Iran, par contraste, est un État de 1 648 000 kilomètres carrés, soit quatre-vingt fois la superficie d'Israël, avec une population de 93 millions d'habitants, dont une pyramide des âges particulièrement jeune. Le ratio est sans appel : même si l'on tient compte de la supériorité technologique des forces armées israéliennes, qu’Israël doit aux États-Unis, une guerre aérienne prolongée entre les deux pays, sans soutien américain décisif, produirait des résultats tels qu’Israël ne pourrait accepter d’entrer seul en guerre contre l’Iran. Israël a besoin d’être soutenu par l’armée US.
On peut donc dire, dans cette guerre depuis le
La « victoire » de l’Iran dans cette guerre a été de celui qui a refusé de se soumettre à l'inacceptable, au prix de souffrances considérables. Et cette distinction même confère à l'Iran une légitimité internationale que l'agresseur ne peut jamais revendiquer. Dans le droit international, dans la morale des nations, dans la mémoire historique, il y a une différence fondamentale entre celui qui attaque et celui qui défend. Les États-Unis et Israël ont été les agresseurs. L'Iran a été l'agressé. Ce fait simple, documenté, incontestable, structure le rapport de forces diplomatique et moral bien au-delà des capacités militaires immédiates.
La Chine, la Russie, l'Inde, et de nombreux pays du Sud global ont observé cette guerre avec une attention particulière. Elle a confirmé ce que beaucoup de capitales savaient déjà : les États-Unis sont prêts à attaquer souverainement des nations qui n'ont pas attaqué le territoire américain, en violation du droit international. Cette conviction a des effets durables sur la construction d'un monde multipolaire ; elle accélère les dynamiques de dédollarisation, de construction d'alliances alternatives, et de remise en cause de l'ordre unipolaire.
TROISIÈME PARTIE : Trump, MAGA et la dialectique de l'instrument historique
« Make America Great Again », l'acronyme qui a structuré le mandat de Donald Trump, est, dans sa nature même, un aveu. On ne cherche pas à retrouver une grandeur que l'on possède encore. Le slogan présuppose la perte, reconnaît implicitement le déclin, et promet d'y remédier par un retour à un passé idéalisé.
C'est une dynamique psychologique et politique que les historiens reconnaissent comme caractéristique des phases terminales des hégémonies : le nationalisme réactif, la rhétorique de la grandeur perdue, la désignation de boucs émissaires.
Paul Kennedy, que nous avons déjà cité, observait que les empires en déclin ont tendance à réagir à ce déclin par une surenchère militaire plutôt que par une adaptation structurelle. La surenchère militaire donne l'illusion de la puissance, produit des effets spectaculaires à court terme, et repousse, tout en l'aggravant, le moment de la vérité. C'est précisément ce que Trump a fait en engageant les États-Unis dans la guerre contre l'Iran. Une démonstration de force destinée à masquer l'effritement de la puissance réelle.
Le paradoxe du MAGA est qu'il ne peut pas atteindre son objectif déclaré par les moyens qu'il préconise. La « grandeur » américaine de l'après-guerre, les Trente Glorieuses américaines des années 1950-1970, reposait sur une combinaison de productivité industrielle, de système universitaire et de recherche mondialement dominant, d'une monnaie de réserve mondiale soutenue par la production réelle, et d'un soft power considérable fondé sur l'attrait du modèle démocratique. Aucune de ces bases ne se restaure par des guerres au Moyen-Orient, des droits de douane punitifs, ou des menaces proférées sur les réseaux sociaux. Les guerres coûtent, au contraire, les ressources qui auraient pu financer la reconversion industrielle, l'éducation, l'infrastructure.
L'épisode de l'uranium enrichi où Trump annonçant le 17 avril 2026 que l'Iran avait « accepté de remettre la poussière nucléaire », Téhéran a démenti quelques heures plus tard par la voix de son vice-ministre des Affaires étrangères Khatibzadeh que « aucune matière enrichie ne sera expédiée aux États-Unis ». Cela illustre un mode de gouvernance qui est à la fois une caractéristique personnelle de Trump et un symptôme structurel.
Trump gouverne par proclamation ; il annonce les réalités avant de les avoir produites, dans l'espoir que l'annonce contribue à les créer. Cette méthode, qui relève de ce que John Austin appelait les « actes de langage performatifs », peut fonctionner dans certains contextes, comme les marchés financiers, les négociations commerciales où l'autre partie cherche un accord et peut accepter de laisser l'adversaire « gagner » en apparence. Elle ne fonctionne pas face à une nation qui a décidé de tenir et pour laquelle la capitulation, même habillée de compromis, serait perçue comme une défaite humiliante.
L'Iran est précisément dans cette configuration. La République islamique tire une partie de sa légitimité intérieure de sa résistance à l'impérialisme américain ; c'est l'un des fondements idéologiques du régime depuis 1979. Accepter publiquement de « remettre l'uranium » aux États-Unis serait, pour Téhéran, une défaite politique intérieure potentiellement existentielle. C'est pourquoi le démenti iranien a été si immédiat et si absolu. Ce n'est pas seulement une négociation diplomatique, c'est tout l’avenir de cette région (Iran, États-Unis et ses alliés, Israël et les pétromonarchies arabes) qui est en jeu.
La notion d'« instrument de l'histoire » mérite d'être précisée, car elle n'implique ni déterminisme mécanique ni négation de l'agent dans la réalisation de l’histoire. Elle désigne simplement ce phénomène, bien documenté par les historiens, par lequel des individus qui se croient les maîtres de leur époque sont en réalité les exécutants de forces qu'ils n'ont ni créées ni comprises.
Hegel avait théorisé cette dialectique en analysant Napoléon qu'il appelait « l'âme du monde à cheval » comme l'instrument de la propagation des idéaux révolutionnaires français à travers l'Europe, sans que Napoléon lui-même le veuille ou le comprenne pleinement. Marx a repris cette intuition en montrant que les révolutionnaires bourgeois croyaient combattre pour la liberté abstraite, alors qu'ils servaient objectivement les intérêts de la montée du capitalisme industriel. L'histoire avance souvent ainsi ; par des acteurs qui croient agir pour leurs propres fins et servent en réalité des dynamiques qui les dépassent.
Trump, dans cette perspective, croit restaurer la grandeur de l’Amérique. Il croit que chaque frappe militaire, chaque menace, chaque « deal » annoncé contribue à placer l'Amérique en position de force. Mais objectivement, c'est-à-dire du point de vue des effets réels de ses actions dans la longue durée historique, il accélère le processus inverse. Chaque guerre supplémentaire érode les réserves financières, détériore la crédibilité diplomatique, fracture davantage la société américaine, pousse davantage de nations vers des alternatives au système financier et commercial dominé par Washington. Trump est, dans ce sens précis, un instrument de l'histoire : l'homme qui croit conjurer le déclin et qui en hâte le cours.
Un fait capital dans l'analyse du rapport de forces réel doit être souligné avec la clarté qu'il mérite. C'est Washington, via la médiation pakistanaise, qui a sollicité le cessez-le-feu et non Téhéran. Ce fait, souvent minimisé dans la presse occidentale, est pourtant d'une signification stratégique considérable. Dans le langage de la diplomatie, celui qui demande le cessez-le-feu est celui qui ne peut plus supporter le coût du conflit.
Les raisons de ce besoin américain de trêve sont multiples et convergentes. Les frappes iraniennes sur les bases américaines dans la région, en Irak, en Syrie, au Golfe, maintenaient une pression militaire que l'armée américaine ne pouvait pas neutraliser complètement sans escalade dont les conséquences étaient imprévisibles. Les pétromonarchies alliées, dont les territoires et les économies étaient exposés aux représailles iraniennes, faisaient pression sur Washington pour une désescalade. Les marchés financiers réagissaient à chaque fermeture du détroit d'Ormuz par des chocs inflationnistes que l'économie américaine, déjà fragilisée, ne pouvait absorber sans douleur. Et l'opinion publique américaine, que Trump doit ménager en vue des élections de mi-mandat, ne soutenait pas une guerre longue et coûteuse.
L'Iran, de son côté, a certes payé un prix humain et matériel considérable, mais il a tenu. Et dans la logique de la guerre de résistance, tenir face à une puissance infiniment supérieure militairement constitue déjà, en soi, une forme de victoire. Le Vietnam n'a pas gagné militairement contre les États-Unis ; il a gagné par épuisement politique de l'adversaire. C'est précisément la dynamique qui se répète.
QUATRIÈME PARTIE : Vers le dénouement. Les conditions d'un accord et ses significations historiques
Toutes les forces en présence convergent vers un accord négocié, mais la forme de cet accord sera autant une affaire de narration que de substance. Trump ne peut pas rentrer les mains vides ; il doit pouvoir présenter quelque chose à son électorat. L'Iran ne peut pas perdre avec toutes les destructions et les pertes humaines alors que l’Iran a été agressé ; et que ce sont les États-Unis et Israël les agresseurs. Pour que l’Iran ai tant résisté, il doit s’imposer avec des conditions réalistes que son adversaire doit accepter sinon l’Iran n’accepterait pas. Et ce sont les États-Unis qui se trouveront face aux conditions de l’Iran ; et comment arriver à mettre fin à la guerre qui n’est pas rentable pour les États-Unis.
La sortie diplomatique sera donc, comme souvent dans l'histoire, un accord dont le texte officiel et la réalité effective divergeront. La structure probable est la suivante : les États-Unis obtiendront des garanties renforcées sur l'enrichissement de l'uranium ; un plafonnement à un niveau inférieur au seuil militaire, avec des mécanismes d'inspection. L'Iran obtiendra la levée progressive des sanctions et une reconnaissance implicite de son droit à l'enrichissement sur son sol. Le transfert de l'uranium enrichi aux États-Unis, que Trump avait annoncé comme acquis, ne se produira pas ; l’Iran sur ce plan est inflexible, les 450 kg d’uranium enrichi à 60% resteront en Iran.
Les États-Unis seront obligés d’accepter cette clause centrale même si elle ne donne aucune garantie sur ce qui peut s’ensuivre avec l’uranium enrichi ; par exemple, l’accession à la bombe nucléaire par l’Iran. Le problème pour les États-Unis est qu’ils n’ont aucun moyen pour mettre pression sur l’Iran ; continuer la guerre ne changera rien à la donne nucléaire ; les États-Unis seront obligés de demander de nouveau un cessez-le-feu.
Tout laisse à penser qu’un début de compromis entre les États-Unis et l’Iran est la réouverture du détroit d'Ormuz en échange de la levée du blocus des ports iraniens. Finalement, Trump, après avoir unilatéralement dénoncé l'accord nucléaire de 2015 (JCPOA) en 2018, et engagé une guerre dévastatrice, et subi un demi-échec militaire et diplomatique, amènera les États-Unis à revenir à peu près à la case départ ; mais avec, entre-temps, une guerre de plus, des milliers de morts supplémentaires, des destructions massives, et un déclin accéléré de leur crédibilité internationale.
La question israélienne se posera ; elle est le facteur le plus susceptible de compliquer, voire de torpiller, le processus de paix. Israël a des raisons stratégiques propres de craindre un accord irano-américain qui consacrerait implicitement la puissance régionale de Téhéran. La politique intérieure israélienne, dominée par des coalitions de droite et d'extrême droite dont la survie est liée à une posture de confrontation permanente, rend difficile l'acceptation d'un compromis.
Mais les limites d'Israël sans soutien américain actif doivent être examinées avec réalisme. Israël est un État de 20 770 kilomètres carrés, entièrement dépendant des États-Unis pour une part essentielle de son armement, avions de combat, munitions de précision, systèmes de défense antimissile, financement militaire. Le jour où Washington signe avec Téhéran, la dynamique change fondamentalement. Israël peut continuer à exprimer son opposition, peut tenter des actions ponctuelles, mais il ne peut pas conduire seul une guerre contre l'Iran sans le soutien militaire, financier et diplomatique américain.
Le précédent de Suez en 1956 est ici instructif. Lorsque la France, le Royaume-Uni et Israël ont lancé leur offensive contre l'Égypte de Nasser, le président Eisenhower les a contraints à un retrait immédiat en quelques jours, non par la force militaire, mais par la pression économique et diplomatique. Quand Washington décide réellement, ses alliés obéissent. La question est de savoir si, et à quelle vitesse, l'administration Trump prendra cette décision.
Au-delà du dénouement immédiat de la crise irano-américaine, il convient d'évaluer les effets de long terme de cet épisode sur l'ordre mondial. Plusieurs dynamiques structurelles ont été accélérées par la guerre de 2026.
La dédollarisation, processus déjà en cours depuis plusieurs années, a reçu une impulsion supplémentaire. Les nations qui ont observé la manière dont Washington utilise le blocus maritime et les sanctions financières comme armes de guerre ont intensifié leurs efforts pour développer des systèmes de paiement alternatifs au SWIFT et réduire leur dépendance au dollar. La Chine, l'Inde, la Russie, et de nombreux pays du Sud global ont accéléré ces initiatives. C'est un processus lent, le dollar ne sera pas remplacé comme monnaie de réserve mondiale en quelques années, mais la trajectoire est désormais clairement orientée.
La construction d'un monde multipolaire, que les analystes débattaient comme une possibilité théorique depuis la fin de la Guerre froide, est devenue une réalité concrète accélérée par la guerre. La Chine et la Russie ont renforcé leurs liens avec l'Iran pendant le conflit. Les BRICS ont continué à s'élargir. L'Organisation de coopération de Shanghai a démontré sa capacité à structurer des relations internationales hors du cadre occidental. Le monde qui émergera de la guerre contre l'Iran sera plus multipolaire que celui qui l'a précédée, et donc, par définition, moins dominé par les États-Unis.
Enfin, la crédibilité de la dissuasion américaine a subi un dommage dont les effets se mesureront sur des décennies. Si l'Iran a résisté, avec toute la souffrance que cela implique, d'autres nations en tireront des conclusions. La menace militaire américaine perd de son efficacité dissuasive chaque fois qu'elle ne produit pas les résultats escomptés. C'est la logique inexorable de toute dissuasion ; pour rester crédible, elle doit être efficace. La guerre de 2026 a montré ses limites.
CONCLUSION : L'histoire comme juge sur ce que 2026 dit de notre époque
L'historien Thucydide, analysant la guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant notre ère, avait formulé ce qui est peut-être la loi la plus constante de l'histoire politique : les puissants font ce qu'ils peuvent, les faibles subissent ce qu'ils doivent. Mais Thucydide avait aussi montré, avec la minutie d'un analyste contemporain, comment Athènes, la puissance dominante, avait semé les graines de sa propre défaite en surestimant sa force et en méprisant les limites que la réalité imposait à son ambition.
La guerre de 2026 contre l'Iran est, dans cette perspective longue, un épisode d'une cohérence tragique avec les grandes dynamiques de l'histoire des empires. Les États-Unis, nation fondée sur des idéaux de liberté et de démocratie qui ont inspiré le monde au XXe siècle, ont progressivement sacrifié ces idéaux sur l'autel d'une hégémonie militaire et économique dont ils refusent d'accepter le déclin. Chaque guerre qu'ils ont engagée depuis le Vietnam a été présentée comme une démonstration de puissance et a produit, dans la réalité des effets historiques, une nouvelle étape du déclin.
Donald Trump, dans ce drame, joue un rôle que l'histoire lui a attribué sans qu'il le choisisse. Il est l'homme qui croit « rendre l'Amérique grande à nouveau » et qui, en réalité, illustre avec une clarté sans précédent les contradictions et les limites d'une puissance en fin de cycle. Sa communication par proclamation, « annoncer des victoires qui n'ont pas eu lieu, menacer sans exécuter, revendiquer des accords que l'adversaire dément », n'est pas seulement un défaut de caractère personnel. C'est le comportement caractéristique d'une puissance qui a perdu la maîtrise des événements et tente de la dissimuler par le bruit.
L'Iran, de son côté, sort de cette guerre dans une position paradoxale. Certes, matériellement affaibli, mais stratégiquement renforcé, il a payé le prix terrible d'être l'agressé, en vies humaines, en destructions, en souffrances d'une population qui aspirait à la paix. Mais il a démontré quelque chose que le monde entier a regardé avec attention ; qu'une nation déterminée, avec des leviers stratégiques bien utilisés, peut tenir face à la première puissance militaire mondiale. Cette démonstration a une valeur qui dépasse largement le conflit bilatéral irano-américain.
Le traité de paix qui viendra, car il viendra, les forces qui le rendent inévitable étant trop puissantes pour être indéfiniment contrariées, ne sera pas la victoire que Trump rêvait d'annoncer sur Truth Social. Ce sera un compromis, habillé de rhétoriques différentes par chaque partie. Et dans les livres d'histoire qui seront écrits dans cinquante ans, lorsque la distance permettra la clarté que l'urgence du présent interdit, on dira probablement ceci : en 2026, les États-Unis ont engagé une guerre qu'ils ne pouvaient pas gagner contre un pays qu'ils n'avaient pas compris, conduits par un homme qui confondait la proclamation et la réalité.
Et cette guerre, comme les précédentes, a contribué à inscrire plus profondément dans les structures de l'histoire mondiale la trajectoire d'un empire qui n'a pas encore appris que « Les empires passent. Les peuples restent. »
Cet adage historique, en fait une maxime politique, signifie que les régimes politiques, les dynasties, les empires coloniaux ou les grandes puissances sont éphémères ; « les empires passent », tandis que « les peuples, leurs cultures, leurs langues et leur identité de base perdurent dans le temps, ils restent ».
Et cela se confirme par l’annonce du président américain Donald Trump, cette nuit, de prolonger le cessez-le feu sine die ; le constat que le président américain recule est simplement qu’il ne peut faire autrement. C’est quinze millions d’Iraniens volontaires qui s’opposeront avec pour seules armes « leurs poitrines » face à la folie d’un homme qui veut effacer d’un trait une civilisation plusieurs fois millénaire en bombardant ponts et centrales nucléaires d’une nation parce qu’il n’arrive pas à soumettre le peuple iranien, un peuple qui résiste dans la dignité et l’honneur, un peuple qui n’accepte pas d’être soumis par la force.
Force de dire que l’histoire est contre l’empire US ; Donald Trump n’arrêtera pas la marche de l’histoire ; il sera forcé à abandonner sa politique belliqueuse et négocier la fin de la guerre avec l’Iran. Comme dans les guerres passées, il n’a aucune échappatoire ; le dénouement de la guerre irano-américaine est inscrit par l’histoire.
Medjdoub Hamed
Chercheur en économie mondiale,
Relations internationales et Prospective

