Le détroit d’Ormuz, talon d’Achille de la puissance américaine
1. La guerre contre l'Iran et l'aveuglement stratégique
Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l'Iran en juin 2025, puis de nouveau le 28 février 2026, ils étaient animés par une conviction stratégique qui semblait, du moins dans l'immédiat, logiquement fondée : la supériorité militaire et technologique combinée des deux puissances suffirait à contraindre Téhéran à abandonner son programme nucléaire, et à accepter une capitulation diplomatique déguisée en négociation. Cette conviction reposait sur une lecture essentiellement militaire du rapport de forces, centrée sur les capacités de frappe, les systèmes de défense antimissile, et la profondeur stratégique des deux belligérants.
Ce que les concepteurs de cette stratégie n'avaient pas suffisamment intégré dans leurs calculs, c'est la « dimension économique et monétaire du conflit », en particulier l'arme que constituait, entre les mains de l'Iran, le « contrôle effectif du détroit d'Ormuz ». Ce détroit, situé entre l'Iran et le Sultanat d'Oman, est l'un des points de passage les plus stratégiques de la planète. En temps normal, environ « 20 % de la production pétrolière mondiale » y transite chaque jour, soit l'équivalent de près de vingt millions de barils. Pour les États-Unis, dont l'architecture monétaire internationale repose depuis les années 1970 sur la « circulation des pétrodollars », ce détroit n'est pas seulement une voie maritime : c'est une artère vitale du système économique global qu'ils ont construit et qu'ils entendent préserver.
En bloquant de facto le détroit d'Ormuz dès le début des hostilités, l'Iran a actionné un levier de pression d'une redoutable efficacité, non pas militaire, mais économique et financier. Ce choix n'était pas imprévisible ; il était même, pour tout observateur attentif des dynamiques géopolitiques du Golfe, parfaitement prévisible. Et pourtant, ni les planificateurs du Pentagone, ni les analystes du Département d'État, ni apparemment les conseillers économiques de la Maison-Blanche n'en avaient mesuré à l'avance « l'impact réel sur l'économie américaine et sur la stabilité du dollar ». C'est là un « aveuglement stratégique majeur », dont les conséquences se font aujourd'hui sentir avec une acuité croissante.
Que des voix s'opposent à la fin de la guerre en Israël ou aux États-Unis est tout à fait normal : elles ne comprennent pas, ou feignent de ne pas comprendre, les enjeux qui se jouent en interne dans l'économie américaine sur les plans économique, financier et monétaire. D'où vient l'aide qu'octroient les États-Unis à l'Ukraine, à Israël, à l'Égypte, à la Jordanie et à d'autres pays ? Elle vient en grande partie du passage que constitue le détroit d'Ormuz, la véritable poule aux œufs d'or ; « c'est par là que transite la masse de pétrole libellée en pétrodollars ». Sans compter la Chine, qui rôde subrepticement avec ses « pétroyuans » dans cette région centrale du monde qu'est le Moyen-Orient.
2. La mécanique des pétrodollars et la vulnérabilité structurelle américaine
Pour comprendre pleinement l'enjeu que représente le détroit d'Ormuz pour les États-Unis, il est nécessaire de revenir à l'architecture monétaire internationale qui a été mise en place après l'effondrement du « système de Bretton Woods » - celui-ci lancé en 1944, en pleine guerre mondiale. La décision du président Nixon, le 15 août 1971, de mettre « fin à la convertibilité du dollar en or » a constitué une rupture historique dont les effets continuent de structurer l'économie mondiale. En abandonnant le change fixe, les États-Unis se sont retrouvés face à une contrainte monétaire inédite : sans contrepartie en or , dont leur stock, estimé à près de 20 000 tonnes en 1944, s'était réduit à quelques 8 000 tonnes en 1971, toute émission monétaire excessive se traduisait mécaniquement par une dépréciation du dollar et une montée de l'inflation.
La Réserve fédérale américaine – c’est la Banque centrale des États-Unis – se retrouvait ainsi contrainte de mener des politiques monétaires très prudentes avec la planche à billets. Toute hausse de création monétaire répétée pour financer les déficits extérieurs déprécierait la monnaie américaine, provoquerait l'inflation et pourrait mener à une fuite de capitaux, voire à un krach financier. Les pays d'Europe, détenteurs de monnaies internationales, ne voulaient plus financer « gratuitement » les déficits commerciaux américains en accumulant des dollars sans garantie réelle. Les États-Unis étaient contraints de réduire le volume de leurs importations et de s'efforcer d'exporter davantage. Le surplus de liquidités monétaires injectées par la Fed pour financer le budget fédéral se traduisait directement par de l'« inflation », comme en témoignent les années 1970, décennie de « stagflation » par excellence.
C'est dans ce contexte de vulnérabilité monétaire que le « premier choc pétrolier, en 1973 », a offert à l'économie américaine un souffle considérable et inattendu. La décision des monarchies pétrolières du Golfe de facturer leurs exportations en dollars américains, créant ainsi les fameux pétrodollars, a permis à la Réserve fédérale de reprendre une politique d'injection massive de liquidités. En effet, les pays importateurs de pétrole, notamment en Europe et en Asie dont le Japon, étaient contraints d'acheter ces pétrodollars pour payer leurs factures énergétiques. Ce faisant, ils finançaient indirectement les déficits extérieurs américains, restaurant le rôle central du dollar dans le système monétaire international.
En échange de cet arrangement sur le libellé monétaire des exportations des pays arabes du Golfe en dollar US, les États-Unis assumaient le rôle de « garant ultime de la sécurité et de la stabilité des régimes pétromonarchiques arabes du Golfe ». Ce pacte implicite, conclu au lendemain des années 1970, reste au fondement de la géopolitique moyen-orientale contemporaine. Les États-Unis en sont les « garants actifs », et il est appelé à perdurer tant que le dollar demeure la devise hégémonique des échanges pétroliers de cette région, c'est-à-dire tant qu'aucun système monétaire multipolaire ne vient en contester la centralité.
Or, pratiquement toute cette production pétrolière du Golfe transite par le détroit d'Ormuz. Le blocage de ce détroit signifie donc, mécaniquement, l'étranglement de l'économie américaine : hausse des prix de l'énergie, pression inflationniste, obligation pour la Réserve fédérale de relever ses taux directeurs pour tenter de juguler l'inflation, ralentissement de la croissance. Ce scénario est d'autant plus redouté que le dollar a déjà significativement perdu de sa valeur depuis 2025, fragilisant la position américaine dans un contexte de montée en puissance des alternatives monétaires portées notamment par la Chine et ses partenaires au sein des BRICS.
3. La Réserve fédérale et l'impératif de la réouverture du détroit d’Ormuz
La Réserve fédérale américaine a pour mission première de stabiliser l'économie américaine. Son rôle principal, qui est de piloter la politique monétaire du pays, a pour but de maintenir la stabilité des prix et d'assurer le plein emploi. Dans ce cadre, la fermeture durable du détroit d'Ormuz constitue une menace directe à ses mandats fondamentaux. C'est pourquoi ce sont in fine les banquiers centraux qui ont sonné l'alarme, avant même que les conséquences du blocus ne se fassent pleinement sentir dans les indicateurs macroéconomiques officiels.
Pour cause, la Fed de Dallas a chiffré l'impact dans une note du 20 mars 2026 avec une précision qui vaut alerte : la fermeture du détroit au deuxième trimestre 2026, en retirant près de 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole, devrait porter le prix moyen du baril WTI à 98 dollars et amputer la croissance mondiale réelle de 2,9 points de pourcentage en rythme annualisé. (Federal Reserve Bank of Dallas, dallasfed.org)
Un baril à 98 dollars et au-delà fait grimper directement le prix de l'essence et du gazole aux États-Unis, propageant cette hausse à l'ensemble de la chaîne des coûts : transport, production, alimentation. C'est une « inflation domestique », née du choc pétrolier, que la Fed ne peut combattre qu'en relevant son taux directeur. Mais ce « resserrement monétaire » renchérit mécaniquement le service d'une dette publique déjà établie à 125 % du PIB, aggravant durablement les déficits.
Le paradoxe s'approfondit avec la chute du dollar. On aurait pu attendre qu'un pétrole cher soutienne le billet vert, les importateurs mondiaux devant en acquérir davantage pour payer leur facture énergétique. Mais c'est la « défiance envers la politique économique américaine », croissance ralentie, déficits en hausse, incertitude institutionnelle, qui écrase cet effet et pousse les capitaux étrangers à fuir les actifs américains. (JP Morgan Asset Management)
Un dollar qui s'affaiblit malgré un pétrole cher est le signe non d'une création monétaire excessive, mais d'une « perte de confiance structurelle » dans l'économie américaine, signal bien plus grave pour Washington que la seule inflation. (J.P. Morgan Asset Management)
Le paradoxe est saisissant : en fermant le détroit, l'Iran contraint la Fed américaine à se retourner contre sa propre économie. C'est moins une guerre des armes qu'une guerre des équilibres macroéconomiques.
Ce sont donc les « contraintes économiques internes qui ont finalement pesé d'un poids décisif » dans la décision de Washington de s'orienter vers un accord avec Téhéran. C'est une leçon d'humilité pour les stratèges militaires ; la puissance de feu ne suffit pas à résoudre une crise dont les enjeux sont fondamentalement économiques et monétaires. Une guerre de nouveau contre l'Iran ne ferait que prolonger et aggraver la situation économique américaine ; les États-Unis n'ont pas le choix que de se plier aux exigences de la marche de l'histoire.
Surtout que le dollar américain a beaucoup dévissé depuis 2025, et que la situation de l'économie américaine est aujourd'hui dans l'expectative. Tout dépendra de la capacité de Trump à gérer la sortie de crise sans donner le sentiment d'une capitulation stratégique. Ses menaces de maintenir le blocus contre les ports iraniens sont limitées dans leur portée réelle : une guerre prolongée ne ferait qu'aggraver les équilibres macroéconomiques américains dans un contexte où la Chine, la Russie et leurs alliés au sein des BRICS observent et attendent avec une patience calculée.
4. Vers un accord : les signaux, les enjeux et la leçon géopolitique
Le 23 mai 2026, Donald Trump annonçait sur son réseau social Truth Social qu'un accord avait été « largement négocié, sous réserve de finalisation », entre les États-Unis, l'Iran et plusieurs pays de la région, et « qu'il incluait expressément la réouverture du détroit d'Ormuz ». Il précisait que les derniers aspects et détails de l'accord étaient encore en discussion, et qu'ils seraient annoncés prochainement. Ces déclarations faisaient suite à une série d'échanges téléphoniques avec les dirigeants de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar, du Pakistan, de la Turquie, de l'Égypte, de la Jordanie et de Bahreïn, révélant l'ampleur du réseau diplomatique mobilisé pour parvenir à cet accord.
Le lendemain, 24 mai 2026, le secrétaire d'État Marco Rubio, en visite à New Delhi pour sa première tournée officielle en Inde, confirmait que le monde pourrait recevoir une bonne nouvelle dans les prochaines heures. Il précisait que l'« accord en cours d'élaboration répondrait aux préoccupations américaines concernant le détroit d'Ormuz », bloqué de facto par l'Iran depuis le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël le 28 février. Rubio ajoutait que l'accord lancerait également un processus susceptible de conduire à un monde débarrassé de la menace d'une arme nucléaire iranienne.
Ce qui est frappant dans ces déclarations successives de Trump et de Rubio, c'est que le détroit d'Ormuz est systématiquement mentionné en premier, avant toute autre considération stratégique ou nucléaire. C'est là un aveu implicite et éloquent : la pression économique a primé sur les calculs militaires. Les États-Unis n'ont pas eu le choix, la poule aux œufs d'or, le « détroit d'Ormuz, par lequel transitent les pétrodollars qui financent l'hégémonie monétaire américaine », devait rouvrir, et dans les plus brefs délais. Le temps long de la fermeture du détroit d'Ormuz n'est pas du tout de bonne augure pour l'économie américaine : c'est pourquoi le temps pressait.
La leçon géopolitique et économique de cette crise est d'une clarté exemplaire. Aucune puissance, aussi dominante soit-elle sur le plan militaire, ne peut faire l'économie des contraintes structurelles de son propre système. Les concepteurs de la stratégie israélo-américaine ont pensé en termes de rapport de forces militaires ; ils ont omis que le véritable rapport de forces se joue aussi dans les salles de marchés, les bilans des banques centrales et les routes maritimes mondiales. Le détroit d'Ormuz, ce couloir de trente-neuf kilomètres de large entre l'Iran et Oman, s'est révélé plus puissant que tous les porte-avions déployés dans la région. Et la Chine, qui développe ses pétroyuans et étend son influence dans le Golfe avec une patience stratégique remarquable, observe et attend. Chaque semaine de blocage du détroit est une opportunité supplémentaire pour Pékin d'avancer ses pions dans la recomposition du système monétaire international. C'est dans cette globalité des enjeux militaires, économiques, monétaires et géopolitiques, que doit être lue la fin annoncée de la guerre contre l'Iran.
L’auteur : Medjdoub Hamed est chercheur indépendant spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective. Ses travaux s'attachent à articuler les grands cadres théoriques de la philosophie et des sciences sociales avec l'analyse des dynamiques géopolitiques contemporaines.

