Le grand Oral ?
Grand oral devant le Medef : sept candidats, mais toujours la même boucle économique
Les entreprises demandent moins d’impôts, moins de cotisations et moins de normes. Mais puisque leurs coûts sont récupérés dans les prix, qui paiera réellement — et qui financera la vie lorsque les machines remplaceront les salariés ?
Ce n’était pas un débat économique neutre. Le Medef avait choisi cinq thèmes correspondant à ses priorités : fiscalité des entreprises, réindustrialisation, dépenses publiques et dette, coût du travail, normes. Cinq chefs d’entreprise interrogeaient les sept candidats. Le Medef avait d’ailleurs annoncé vouloir placer les préoccupations de ses 65 872 dirigeants consultés « au cœur du débat présidentiel » : 83 % réclament moins de fiscalité et de « charges », 75 % moins de dépenses publiques et 75 % moins de normes. Consultation du Medef
Autrement dit, avant même que les candidats parlent, le cadre était fixé : l’entreprise était présentée comme celle qui paie, et non comme celle qui récupère ses coûts et ses prélèvements dans ses prix et son chiffre d’affaires, comme je l'expliquait dans mon article les hommes politique ne mentent pas. Bref un débat biaisé ;
Ce qu’a réellement proposé chaque candidat
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Candidat |
Propositions principales |
Ce que cela signifie réellement |
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Gabriel Attal |
Déficit inférieur à 3 % en 2032, équilibre en 2037, économies sur l’assurance-maladie, les arrêts maladie et le chômage, baisse des cotisations sur les salaires, retraite fondée sur la durée de cotisation, confiance dans l’IA pour augmenter les salaires |
Il déplace une partie de la rémunération socialisée — santé, chômage, retraite — vers le salaire net immédiat. Le salarié peut recevoir davantage aujourd’hui, mais être moins protégé demain. |
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Édouard Philippe |
Indemnisation du chômage ramenée à douze mois pour les moins de 50 ans, travail plus long, rapprochement du brut et du net, baisse de 50 milliards des impôts de production compensée par 50 milliards d’aides aux entreprises supprimées |
Sa mesure fiscale est essentiellement une ventilation comptable : il enlève 50 milliards d’impôts et retire 50 milliards d’aides. Cela peut modifier les comportements, mais ne crée pas 50 milliards de richesse supplémentaire. |
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Bruno Retailleau |
Baisse de 40 milliards des cotisations et impôts de production, exonération au-delà de la 36ᵉ heure, plafonnement des prestations sociales, sortie négociée des 35 heures, suppression de normes et du principe constitutionnel de précaution |
C’est le programme le plus directement conforme aux attentes du Medef : travailler davantage, réduire la protection sociale et libérer l’employeur des règles collectives. Mais le financement manquant de la Sécurité sociale n’est pas expliqué. |
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Marine Le Pen |
Plan annoncé de 125 milliards d’économies, remboursement de la dette, retraite à 60 ans pour ceux ayant commencé avant 20 ans, baisse d’impôts de production, préférence accordée aux entreprises françaises dans la commande publique, maintien conditionnel du pacte Dutreil |
Elle cherche manifestement à rassurer le patronat. Mais son plan détaillé n’a pas été présenté : les 125 milliards restent donc une annonce invérifiable. Son programme économique apparaît désormais assez proche de la droite patronale, complété par le nationalisme et l’immigration. |
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Raphaël Glucksmann |
Baisse de la CSG sur les salaires financée par les « mégahéritages », protection industrielle européenne, commande publique européenne réservée aux productions européennes, mesures contre la concurrence chinoise |
C’est une social-démocratie industrielle et redistributive. Il veut mieux partager les revenus du capitalisme et protéger la production européenne, mais il ne modifie ni le salariat ni la propriété du capital. |
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Marine Tondelier |
SMIC à 2 000 euros brut, aides aux TPE-PME, prêts à taux zéro pour la transition, fiscalité plus favorable aux PME, protectionnisme européen, maintien des normes environnementales |
Elle a justement rappelé que le coût de l’énergie avait davantage augmenté que celui du travail. Mais augmenter le SMIC tout en indemnisant les entreprises reporte une partie du financement vers les impôts, la dette ou d’autres prélèvements. |
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Jean-Luc Mélenchon |
Hausse du SMIC et des salaires, retour vers la retraite à 60 ans, annulation d’une partie de la dette détenue par la BCE, pôle public de financement, impôt sur les sociétés progressif, fiscalité différente pour les profits réinvestis et les dividendes |
Il est le seul à avoir frontalement demandé au patronat : « Vous ne voulez plus rien payer, mais qui va payer ? » Il conteste donc le cadre du Medef. Cependant, ses solutions restent principalement fondées sur l’impôt, la dépense publique et la redistribution à l’intérieur de la même circulation monétaire. |
Ces propositions et les principaux échanges sont rapportés dans les directs du Monde, de RTL et dans la synthèse de l’AFP.
Ce qui m’a le plus frappé
La phrase la plus révélatrice est probablement celle de Gabriel Attal : l’innovation et l’intelligence artificielle permettraient, à terme, une progression des salaires.
Mais par quel mécanisme ?
Une machine ou une intelligence artificielle peut augmenter la production tout en réduisant le nombre de salariés nécessaires. Si aucun nouveau droit économique n’est créé, le gain de productivité appartient d’abord au propriétaire de la machine. Rien ne garantit qu’il se transformera spontanément en hausse générale des salaires.
Attal suppose donc ce qu’il faudrait démontrer : que les gains technologiques descendront naturellement vers les salariés. Or toute l’histoire du capitalisme montre que cette redistribution dépend des rapports de force, des lois, des syndicats et des règles de financement.
Aucun candidat n’a posé les questions suivantes :
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Si les machines remplacent des cotisants, comment financeront-elles la protection sociale ?
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À qui appartiennent les gains de l’intelligence artificielle ?
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Comment maintenir la consommation si le nombre d’emplois et la masse salariale diminuent ?
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Pourquoi continuer à faire reposer la solvabilité de la population sur le seul salaire humain ?
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Comment faire contribuer la production mécanique et numérique au financement de la vie ?
C’est pourtant là que se trouve le véritable problème des prochaines décennies.
Mélenchon a posé la bonne question, mais sans aller jusqu’au bout
Mélenchon a été le plus proche de MON interrogation lorsqu’il a demandé au Medef : « Vous ne voulez plus rien payer, mais qui va payer ? »
C'EST TOUT DE MÊME INQUIÉTANT DE LA PART DE DIRIGEANTS ÉCONOMIQUES, DE NIER AINSI QUE LES SALAIRES QU'IL AVANCENT ILS LES RECUPERENT MAJORE. (La boucle : capital /salaire → travail/production → consommation/prix →chiffres d'affaires/retour capital.
Il a également rappelé une chose élémentaire : si les salaires n’augmentent pas suffisamment, la consommation ralentit et les entreprises finissent elles-mêmes par manquer de clients.
Mais il continue de présenter les entreprises, les dividendes, les héritages et la finance comme des réserves dans lesquelles l’État pourrait trouver durablement de nouvelles ressources. Cette redistribution peut être nécessaire et juste, mais elle ne crée pas une source indépendante de financement.
L’argent prélevé puis redistribué revient ensuite dans la consommation, les prix et le chiffre d’affaires. La boucle continue :
capital → salaires → production → consommation → chiffre d’affaires → impôts et cotisations → dépenses publiques et sociales → nouvelle consommation → retour aux entreprises.
Mélenchon voit mieux que les autres la question de la répartition, mais il ne sort pas encore de cette boucle. Il ne propose ni la mesure énergétique de la production, ni la contribution directe des machines, ni l’abandon progressif de la dépendance salariale.
Les droites ont proposé de déplacer les coûts
Attal, Philippe et surtout Retailleau parlent de « rapprocher le brut du net », de réduire les « charges » et d’augmenter le temps de travail.
Pour le salarié, cela peut paraître séduisant : recevoir davantage sur son compte bancaire. Mais les cotisations ne disparaissent pas dans le néant. Elles financent la santé, les retraites, le chômage et les accidents du travail.
Si on les réduit, quatre possibilités demeurent :
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réduire les prestations ;
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reporter le financement sur l’impôt ou la TVA ;
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augmenter la dette ;
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demander aux personnes de payer individuellement leur santé, leur chômage et leur retraite.
C’est donc moins une suppression du coût qu’un déplacement du coût, du collectif vers l’individu.
Retailleau pousse cette logique le plus loin. Il veut supprimer les cotisations au-delà de la 36ᵉ heure tout en faisant travailler davantage. Il augmente ainsi le volume de travail sans alimenter proportionnellement la protection sociale. Il faudra donc nécessairement réduire celle-ci ou la financer autrement.
Le positionnement révélateur de Marine Le Pen
Marine Le Pen a accompli devant le Medef une opération de normalisation économique. Elle a promis de rembourser la dette, de réduire les impôts de production, de protéger les transmissions d’entreprises et de supprimer des taxes et des normes.
Sur le fond économique, elle ne menace donc plus sérieusement le pouvoir du capital. Elle cherche à démontrer qu’elle peut gérer le même système en y ajoutant la préférence nationale, la limitation de l’immigration et une commande publique orientée vers les entreprises françaises.
Cela confirme notre analyse précédente : l’extrême droite ne se distingue pas fondamentalement de la droite patronale par son modèle économique. Elle s’en distingue surtout par son nationalisme, son rapport aux étrangers, à l’identité et à l’autorité.
L’AFP rapporte d’ailleurs qu’elle a promis un plan de 125 milliards d’économies, mais que le détail ne sera présenté que plus tard. En l’état, il est impossible de dire quels services, quelles populations ou quels revenus en supporteront le coût. Synthèse AFP
Mon jugement général
Le débat a fait apparaître quatre variantes du même système :
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Attal, Philippe et Retailleau veulent réduire les prélèvements et la protection sociale pour restaurer la rentabilité et la compétitivité.
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Le Pen veut conserver cette orientation économique en la nationalisant et en y ajoutant l’immigration comme explication politique.
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Glucksmann et Tondelier veulent mieux répartir les richesses, protéger les PME, l’industrie européenne et l’environnement.
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Mélenchon veut renforcer les salaires, l’État et la redistribution en faisant davantage contribuer le capital et la finance.
Les différences sont réelles et elles auraient des conséquences importantes pour la population. Il serait faux de dire que tous proposent exactement la même politique.
Mais aucun ne remet complètement en cause le principe fondamental : le capital conserve les moyens de production, verse les revenus nécessaires à la consommation, puis récupère cette monnaie dans les prix et le chiffre d’affaires.
Aucun n’a demandé comment remplacer le salaire comme moyen principal d’accès à la vie lorsque la machine produit une part croissante de la richesse.
C’est pourquoi ton impression de médiocrité est justifiée, avec une nuance : les candidats n’ont pas seulement mal répondu ; on leur a posé des questions enfermées dans le cadre comptable du patronat. Le JT a ensuite réduit ces réponses à quelques affrontements sur l’immigration, la dette, l’assistanat et les petites phrases.
Le débat véritable aurait dû commencer par cette question :
Les entreprises demandent moins d’impôts, moins de cotisations et moins de normes. Mais puisque leurs dépenses et leurs prélèvements sont intégrés à leurs prix, qui les finance finalement, et comment financerons-nous la vie collective lorsque les machines remplaceront une part croissante des salariés ?
Personne n’y a répondu.




