Le Grand Tournant. La financiarisation de plus en plus partagée du monde passe par l’appauvrissement de l’Occident
Comment comprendre l’économie occidentale et mondiale, aujourd’hui, avec les crises économiques, financières et monétaires depuis la fin des accords de Bretton Woods qui n’ont cessé de rebattre l’ordre économique mondial ?
1. Place du dollar dans le système monétaire international et le revers de la médaille des déficits structurels US
L’Amérique en 1945 avait une domination totale sur le plan économique mondial. Ce n’est que, dans les années 1960, après la convertibilité des monnaies, que l’Europe, après s’être reconstruite après la guerre, a commencé à peser dans le commerce mondial. Les États-Unis, en 1971, face à la concurrence européenne et l’exigence du métal-or au lieu des dollars pour leurs excédents commerciaux, étaient forcés de mettre fin à la convertibilité du dollar.
A partir de cette date, la politique monétaire poursuivie par les États-Unis va marquer un véritable tournant dans l’économie mondiale. Et ce sera au gouverneur de la Réserve fédérale américaine (FED), Arthur Burns Frank, en poste depuis le 1er février 1970, qui aura à assumer cette politique. Les injections monétaires opérées par la FED vont porter l’inflation mondiale à des sommets.
Il faut rappeler que ce phénomène a beaucoup existé dans les siècles passés. Rois et princes secondés souvent par des ministres de finances ou de conseillers ont utilisé un « excès de frappe monétaire » pour financer le train de vie de leurs cours très « dépensières ». Cela évitait d’augmenter les prélèvements d’impôts sur les populations, et par conséquent des crises sociales. Et la situation était encore plus difficile en période de guerres lorsque les monarques européens exigeaient des dépenses plus grandes, donc des prélèvements d’impôts plus grands.
Comme la frappe des monnaies relevait des institutions des royaumes et aux ministres de finances d’assurer leur gestion, ces derniers privilégiaient la création monétaire au lieu de l’augmentation d’impôts qui, souvent par un effet d’appauvrissement, entraînait émeutes, révoltes. Alors que la création monétaire pour financer les dépenses des royaumes ne faisait pas prendre conscience aux populations qu’elles étaient en réalité imposées ; elles ne voyaient pas qu’une part de richesses était prélevée au bénéfice des rois par justement ce surplus d’argent crée.
Dans les années 1960, le même processus a joué et s’est terminé avec les crises monétaires avec l’Europe. Cependant, malgré la fin de convertibilité du dollar en or, la Réserve fédérale américaine (FED), grâce à « la place du dollar dans le système monétaire international », a continué à inonder le monde de dollars, pour le financement des déficits. Les pays européens suivirent le processus enclenché aux États-Unis en dupliquant à leur tour les dollars entrants en Europe.
Les pays européens ainsi que le Japon étant aussi détenteurs de monnaies internationales, il s’est produit une formidable inflation mondiale entraînant une décélération de l’économie occidentale. Avec la crise des années 1970, ils vont de plus en plus se tourner vers les pays du reste du monde pour trouver des débouchés à leur production industrielle et les matières premières qui leur manquent. Privilégiés par le pouvoir monétaire, et confrontés à l’exigence des pays du reste du monde de s’industrialiser, les pays occidentaux trouvèrent rentables de « transférer » dans ces pays des entreprises à forte pression de main d’œuvre et à faible coût (délocalisations). Sans prendre en considération que ces pays peuvent se transformer en redoutables concurrents dans le commerce mondial.
En fait, un Occident riche, émetteur de monnaies internationales, ne peut aller contre sa richesse qui exige de plus hauts salaires pour ceux qui font fonctionner l’industrie, l’agriculture et les services en Occident.
Et les délocalisations vers les pays deviennent un processus obligatoire, naturel même au regard des pertes si ces entreprises occidentales, par perte de compétitivité, venaient à être fermées ; en fait un grand nombre d’entreprises occidentales ont fermé, ce qui a amené les dirigeants occidentaux à délocaliser en joint-ventures surtout en Asie, en particulier en Chine. C’est le revers de la médaille pour un Occident riche.
2. L’enclenchement du « compte à rebours » ?
Le 6 août 1979, un nouveau gouverneur est nommé à la tête de la Réserve fédérale américaine. C’est Paul Adolph Volcker, il fit passer les taux d’intérêt directeur de la FED à des niveaux jamais égalés. Les pays d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique se retrouvèrent du jour au lendemain endettés. L’endettement considérable était tel qu’un cortège de moratoires et de programmes d’ajustement structurels sous la supervision du Fonds monétaire international s’était généralisé pour ces pays. Et n’échappèrent que de rares pays qui vivaient pratiquement en autarcie, la Chine par exemple.
Une seconde fois, le pouvoir financier croyait tirer les marrons du feu pour l’Occident, en particulier pour les États-Unis. En leur procurant richesse par le seul recours des manipulations monétaires, il ne prenait pas conscience qu’il ne faisait que reproduire les politiques passées des siècles passés, sans vision lointaine. L’effet immédiat primait.
En 1987, un nouveau gouverneur de la Réserve fédérale américaine est nommé, c’est Alan Greenspan ; il va présider l’institution du 11 août 1987 au 31 janvier 2006. Soit dix huit ans, un deuxième record dans le mandat de cette institution. En octobre 1987, éclate déjà une crise dans le marché d’actions à Wall Street. Un conflit avec la banque centrale allemande et une forte émission de dollar pour financer les déficits américains se transforme en krach boursier.
De nouveau, ce gouverneur usera essentiellement de la politique monétaire pour orienter l’économie américaine, et à travers elle l’économie mondiale. Partant du principe que tous les systèmes financiers et monétaires antérieurs et postérieur qui ont suivi et ont ensuite fusionné dans un seul système mondial qui repose sur le dollar et les quatre monnaies périphériques, le pouvoir financier américain, secondé par un réseau financier mondial, pouvait continuer à privilégier ces politiques qui consistaient à financer les déficits américains via la création monétaire ce qui se traduit par une hausse de la dette publique américaine.
Mais dans la réalité de l’économie mondiale, ce financement ex nihilo des déficits structurels par la Banque centrale américaine (Fed) servait en fait à « financiariser » le monde. Sans les déficits structurels américains, l’économie mondiale ne pouvait fonctionner ; les pays du reste du monde ont besoin de dollars US pour commercer ; et c’est là le paradoxe des déficits structurels et la hausse de la dette publique US qui est structurelle pour les économies des pays du reste du monde qui n’ont pas de monnaies internationales, soit pratiquement la majorité des pays du monde. Donc c’est une dollarisation du monde qui s’opère par « nécessité ».
C’est ainsi qu’à partir de 1991, Alan Greenspan, va procéder, déficit sur déficit, à une politique expansive en cas de ralentissement et restrictive en cas de surchauffe. L’économie américaine et mondiale se trouve totalement conditionnée par la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine. Jamais situation n’a existé par le passé, qui a vu une institution centrale, la FED américaine, dominer les destinées du monde en matière économique, financière et monétaire.
Deux grandes crises cependant marqueront l’économie américaine. La crise en 2000 qui a été le premier signal d’un « compte à rebours » de cette politique, la deuxième, commencée aux États-Unis dès 2007 s’est ensuite étendue au monde. La crise de 2008 a fait ressortir les « antinomies » du système financier international.
Le 1er février 2006, la présidence de la Banque centrale américaine échoit à une nouvelle personnalité, Benjamin Bernanke. Depuis la crise de 2008, ce gouverneur se démène pour raccommoder les dommages subis par l’économie américaine par une politique ultra-accommodante, ce qu’on appelle les « Quantitative easing ou assouplissement monétaire non conventionnel ».
L’Europe au centre la zone euro et le Royaume-Uni tous deux détenteurs de monnaies internationales – euro et livre sterling – et le Japon détenteur du yen, une monnaie internationales, confrontés à la crise, suivent la politique monétaire de la FED. A cette époque, le renminbi chinois n’était pas une monnaie internationale ; il ne l’est devenu qu’en 2016, lorsqu’il a été rattaché au panier de monnaies du DTS (droits de tirages spéciaux), actif de réserve international du FMI.
Que ressort-il des années, de 1970 à 2008 ? Quatre gouverneurs de la Fed qui ont présidé aux destinées de l’économie américaine et du monde ne savaient pas ou savaient qu’ils financiarisaient la planète entière. La question reste posée ; elle a tout son sens dans les conséquences qui viendront inévitablement à surgir à terme. Même si le processus de monétisation des déficits qui est « nécessaire » prendrait des décennies.
Cela nous fait rappeler les grands commis des rois et des empereurs des siècles passés. Si un roi, par exemple, usait beaucoup de la création monétaire pour prélever de plus en plus de richesses sur son peuple, celui-ci peut s’organiser pour démettre le roi et ses commis de leurs fonctions, et créer ses propres institutions, sa monnaie et sa défense. Ce qui s’est passé dans la révolution française de 1789, et, dans un certain sens, dans la révolution américaine de 1776 (une forte pression fiscale sur les colonies anglaises).
C’est ce qui commence à changer depuis une décennie avec l’avènement des nouvelles puissances économiques (BRICS), de l’internationalisation du renminbi chinois ; les puissances émergentes cherchent à renouveler le système financier et monétaire international, ce qui signifie que la financiarisation du monde sera partagée.
3. Le pétrole dans la raison herméneutique du pouvoir financier occidental dans l’histoire du XXe et XXIe siècle
Un autre point qui participe à la puissance américaine, des pressions sur le Congrès pour renforcer le soutien militaire et économique à Israël. Israël joue pour les États-Unis un rôle stratégique au Proche et au Moyen-Orient à cause du pétrole et du lien que celui-ci a avec le dollar.
Le pétrole représente la contrepartie physique des émissions monétaires de la FED, et ce depuis 1973, suite au quadruplement du pétrole, par l’Arabie saoudite, lors de la guerre du Kippour (quatrième guerre israélo-arabe). Sans le pétrole et les matières premières qui suivent l’augmentation des prix et donc la nécessité d’injecter des liquidités internationales, la FED n’a pratiquement aucune possibilité de financer ses déficits budgétaires et commerciaux avec les pays du reste du monde. Sinon une dépréciation continue du taux de change du dollar, sur les marchés monétaires, face au franc français, deutschemark… puis après le lancement de l’euro, en 1999.
On comprend pourquoi le problème israélo-palestinien piétine et les crises qui se jouent dans le monde arabo-musulman. Cependant, il y a un paradoxe dans le sens que la mainmise américaine sur le pétrole arabe n’est pas une fin en soi. Les pays d'Asie savent que le « pétrole » ne donne pas le « travail », il y contribue certes mais seulement en tant qu'énergie. Ce sont les hommes qui créent le « travail ». Mais qu’en font les États-Unis sur la donne pétrolière ?
En permanence, les États-Unis, avec leurs bases militaires disséminées dans les territoires des pétromonarchies du Golfe, et leur armada sillonnant les mers et océans de cette région font tout pour s’assurer de leur mainmise sur les gisements de « pétrole » et de sécuriser les approvisionnements énergétiques mondiaux. Ce qui explique les guerres incessantes au Proche et au Moyen-Orient.
Cependant, malgré les tragédies des guerres, le lien « pétrole-dollar » n’est pas une facilité octroyée aux États-Unis d’acquérir des richesses sans « travail », c’est une donnée historique donc contingente à l’histoire qui fait que non seulement les États-Unis mais l’Occident entier qui est favorisé parce qu’il détient seul les monnaies internationales qui font fonctionner le commerce mondial. En clair, l’Occident est le moteur du commerce mondial.
La question de ce pouvoir financier qu’on dit « exorbitant » est qu’il n’est pas pérenne ; et donc jusqu’à quand le restera-t-il ? D’autant plus qu’en réalité, il contribue à détruire insidieusement l'industrie de l’Occident, par son transfert vers d’autres cieux qui en demandent.
Cette marche de l’histoire du monde a certainement une « raison herméneutique historique ». Mais laquelle, doit-on s’interroger ? Si l’on regarde aujourd’hui l’ascension des puissances émergentes qui ont bénéficié des liquidités internationales en livre sterling, yen, en euros et surtout en dollar US, on constate que non seulement les injections monétaires ont eu un effet dopant sur leurs économies, mais la compétitivité aidant due au bas coût de leur main d’œuvre qui a déséquilibré les échanges internationaux, a amené l’Occident à se défaire d’une grande partie de son industrie au profit de ces pays devenus des « pays émergents ».
En d’autres termes, les liquidités internationales occidentales (dollars, yen, etc.) qui ont inondé ces pays et les délocalisations d’entreprises occidentales ont eu un effet bénéfique pour les pays du reste du monde. Et cela grâce à la persévérance du pouvoir financier aux États-Unis et en Europe, obnubilé par la domination monétaire, sans prendre en considération que ces pays, après rattrapage, pourraient s’émanciper de l’Occident, et même de leurs monnaies, en créant leurs propres monnaies internationales.
Conclusion
Le pouvoir financier américain, européen et japonais a été en fin de compte « positif », puisqu’il a concouru dans l’équilibre économique de toutes les régions du monde. Un véritable prodige du temps ! Un pouvoir financier occidental, devenu un « instrument de l’Histoire ».
Si, aujourd’hui, le pouvoir financier occidental, aux États-Unis, tente de gagner du temps en injectant de plus en plus de liquidités, en entrainant l’Europe et le Japon dans la « duplication monétaire » dans l’espoir de maintenir à flot la machine économique occidentale et, par ricochet, mondial, il demeure que des éclaircies certes se constatent çà et là, dans les pays du reste du monde. En effet les pays du BRICS sont à l’œuvre pour créer avec leurs monnaies nationales leur propre système monétaire international ; celui-ci ne sera pas un opposant au système monétaire international dominé par l’Occident ; pourquoi ? Parce qu’il ne le peut pas ; l’Occident reste toujours l’Occident riche ; et une grande partie des richesses produites par les pays du reste du monde dont les pays émergents font partie, est « absorbée » paradoxalement par l’Occident.
Mais si c’est encore positif, et l’Occident restant toujours le premier « moteur économique mondial », il reste qu’il est limité dans le temps. Les guerres aujourd’hui en Ukraine et au Moyen-Orient, avec au centre, l’Iran, le principal opposant dans cette région « sacralisée » par les intérêts financiers et monétaires « vitaux » pour les États-Unis et l’Occident entier, sont en train de l’écorcher durement. Et tout laisse penser que la financiarisation du monde en mutation aujourd’hui, qui devient de plus en plus partagée, ne peut se faire qu’au prix de l’appauvrissement de l’Occident. Les dettes publiques en Occident surtout en Europe qui remettent en question les politiques budgétaires en témoignent.
Force de dire que c’est le sens d’un « grand tournant » qui s’annonce pour l’économie mondiale. Les bouleversements à venir pouvant créer une crise véritable ne sauraient ni ne pourraient être évités. Un processus de compte à rebours s’est enclenché, aujourd’hui, par l’histoire ; il doit aller à son terme.
Medjdoub Hamed
Chercheur

