mercredi 18 novembre 2020 - par lephénix

Le mimétisme du pire ?

 Le « soviétisme » serait-il le stade suprême du « capitalisme » ? Notre « insensibilité croissante aux inégalités » aurait-elle engendré le « mimétisme du pire » entre ces deux systèmes pour aboutir à ce que le journaliste Antoine Perraud appelle « l’abomination hybride actuelle » ?

Si « le bonheur des peuples commence par un tour de vis  », leur malheur parfois tient à un tour de passe-passe. En cette sidérante année 1989, le « capitalisme » vainqueur se retrouve seul à occuper le terrain, sans contre-utopie ni contrepoids : débarrassé du « péril communiste », il ne prive pas de déployer un « autoritarisme sans vergogne ». Mais voilà : « le socialisme, pourtant défait, a relayé et soviétisé le capitalisme », ainsi devenu « réel ».

Ainsi s’écrit « la fin de l’Histoire », sur une de ces ruses dont elle est prodigue... Journaliste à Mediapart, Antoine Perraud voit dans « le soviétisme le stade suprême d’un capitalisme qui s’est empressé d’en adopter toutes les tares : bureaucratie, opacité, autoritarisme, inégalitarisme ».

Pour l’ancien reporter à Télérama, « le socialisme réel n’est pas mort et enterré, mais escamoté avant que d’être transvasé dans ce qui donnera le capitalisme réel  ». Dans son pamphlet hyperdocumenté, il démontre que « capitalisme et socialisme forment un couple systémique, interdépendant et inséparable ».

Car enfin, « ces deux entités » appartiennent bel et bien au « même genre économique ». Elles sont reliées par ces trois traits caractéristiques que sont les rapports marchands, la monnaie et le salariat : « Dans le capitalisme d’Etat comme dans le marché ultra-libéral, tous deux ont opté pour la dépersonnalisation des échanges en vue du profit exponentiel, tous deux ont enchaîné l’homme à la poursuite d’un rendement supérieur.  »

Tous deux réduisent l’aventure vitale de l’humain à sa seule dimension économique, à sa fonction productive et consumériste. Tous deux s’entendent à consommer sans compter des ressources terrestres en voie d’évaporation. Débarrassé de toute alternative de gouvernance, le « capitalisme financier » continue à croître et spéculer contre l’espèce présumée humaine et son écosystème selon un mécanisme de « mouvement perpétuel » et d’inassouvissement que rien ne semble pouvoir arrêter...

Mais la magie monétariste et les traites tirées sur l’imaginaire suffissent-elles à créer le « capital réel » ?

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Le processus d’hybridation

Au printemps 2020, les populations occidentales, déboussolées et « démunies après n’avoir connu que certitude et abondance » (du moins le mirage de l’abondance gratuite et des certitudes pas encore révocables...), se retrouvent, après l’échec d’un « mouvement social traité en ennemi intérieur », en détresse respiratoire totale et prises dans la nasse d’un « capitalisme de surveillance », nourri et exacerbé tant par leur addiction aux divertissements numériques que par le catalyseur pandémique en cours. « La preuve par le virus », trente-quatre ans après le désastre de Tchernobyl qui avait signé « l’arrêt d’obsolescence du socialisme réel » ?

La sempiternelle promesse d’égalité a été « retournée comme un gant », conformément à La lettre volée d’Edgar Poe - et à notre «  insensibilité collective aux inégalités ». Jusqu’alors, ne se mettait-on pas en société pour « avoir plus » tout en travaillant moins selon un principe admis de réciprocité ?

En trente ans, les populations n’ont connu que des « réfolutions » (« réformes et révolutions », selon le mot-valise forgé par l’universitaire britannique Timothy Garton Ash) qui se soldent par une OPA. C’est-à-dire une « offre publique d’achat déclenchée par le capitalisme ultralibéral, en pleine expansion depuis ses succès thatchéro-reaganiens, sur un capitalisme d’Etat transformé en « marché ouvert » - comme est déclarée « ville ouverte » une cité rendue rendue sans combat  »...

Dans son cours du 28 mars 2013 au Collège de France, le juriste Alain Supiot analysait « le processus d’hybridation du capitalisme et du socialisme  » en montrant comment la « soumission au calcul économique de la planification léniniste annonçait le fétichisme des chiffres de l’ultralibéralisme ».

Ce dernier a tiré profit de la demande de protection des populations pour escamoter le rôle d’arbitre d’un Etat désormais « fort avec les faibles et faible avec les forts », réduit à sa fonction de « levier oppressif » en « garant des inégalités »...

La nomenklatura soviétique avait réussi à « capter à son seul profit la tranformation sociale qu’elle était censée porter » et « incarnait l’iniquité kleptocratique ».

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Aujourd’hui, une autre kleptocratie dénuée de toute capacité productive et contributive exerce une ponction parasitaire jamais vue dans l’histoire des civilisations : « Le capitalisme réel, une fois la bride sur le cou, se révèle, dans les années 2010, tel un mécanisme d’expropriation infinie, qui taraude jusqu’à la substance même de nos sociétés – dont des pans entiers sont réduits à ne vivre que pour survivre, à n’exister que pour subsister (...) L’être humain attaché à seulement contribuer à sa subsistance et à celle de sa famille perd son statut d’homo faber. Il déchoit dans la condition d’animal laborans.  »

Ce mécanisme d’expropriation et d’extorsion infinie fait de la désolation, jadis expérience humaine limite, « l’expérience quotidienne des masses » en voie d’exclusion accélérée : « Le capitalisme financier qui triomphe aujourd’hui a procédé à la fusion du capitalisme d’Etat soviétique et du capitalisme industriel yankee suivant un tropisme parfaitement inégalitaire : mettons nos gouffres ensemble, cela fera un bel abîme !  »

La nouvelle nomenklatura se soustrait à l’impôt, sape les services publics et désintègre les classes moyennes réduites en quantités négligeables d’ores et déjà passées par pertes et profits.

En son temps, John Dewey (1859-1952) constatait : « Le monde a davantage souffert de ses dirigeants que de la masse des citoyens ». Cette masse bel et bien dépossédée de son avenir se ressourcera-t-elle dans les travaux de ce chantre des « préoccupations communes » pour tenter de recréer du « commun productif » ?

Pour Antoine Perraud, l’urgence est désormais au mot d’ordre : « Ne sauvons pas le capitalisme, sauvons-nous de lui ! » Mais l’utopie est-elle vraiment « un levier nécessaire, sinon suffisant, pour nous désembourber mentalement, puis économiquement » ? Cette capacité du « super-prédateur » omnivore et dévoreur d’abstractions à élaborer des utopies réelles comme à dévaster les terres cultivables et les vies de ses semblables suffira-t-elle à défaire ce qui le défait ? Suffira-t-elle à lui rendre un horizon et un avenir tout au bord du trou noir qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sous ses pas ?

Antoine Perraud, Le capitalisme réel, La Découverte, 250 p., 15



4 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 18 novembre 2020 08:38

    Toute l’argumentation l’article tente de démontrer que capitalisme et socialisme seraient les deux pages d’une même feuille et conclut : « sauvons nous du capitalisme ».

    Or, quand on jette une feuille de papier, on ne peut pas séparer le recto du verso.

    On jette les deux en même temps, avec «  les rapports marchands, la monnaie et le salariat  » 

    Alors, la société, elle fonctionnera comment ? Comme au pays de Oui Oui ?

    Avant de raisonner, il faut définir ses concepts.

    Celui de « socialisme » (ajouter « réel » ne précise rien), n’est pas synonyme d’Union Soviétique ni de PS, et il est aussi dérisoire de tenter de discréditer ceux qui portent le projet de don avènement à une caricature ou à une dérive que de confondre « opposition » et « complotisme » ou « résistance » et « populisme » ou même « terrorisme ». . 


    • lephénix lephénix 18 novembre 2020 19:47

      @Séraphin Lampion
      vous n’êtes pas sans savoir comme disait Geneviève Tabouis en son temps que ce « socialisme »-là était un capitalisme d’Etat...
      je ne vois pas où il est question dans cette « recension » de « complotisme » voire de « terrorisme » et d’y amalgamer toute tentative d’opposition constructive pas de ça ici !


  • Pascal L 18 novembre 2020 14:33

    Le capitalisme a survécu au soviétisme parce qu’il n’était pas pure idéologie. Il y restait encore une part de pragmatisme qui laissait des espaces de liberté pour permettre à chacun de créer de la richesse et d’en profiter.

    Le basculement a commencé dans les années 70 avec l’abandon de l’étalon or comme contrepartie de la monnaie. L’or a été remplacé par la dette qui n’est et ne sera jamais une richesse. La contrepartie de la monnaie n’est plus rien, juste du papier et ne vaut pas plus que l’énergie que l’on récupérera lorsqu’on le brûlera. Sans contrepartie réelle, la dette n’est plus qu’une écriture et un formidable moyen de pomper toute la richesse du monde, en particuliers par des intérêts qui n’ont plus de sens, sachant que la dette n’a pas été faite en échange d’un emprunt. La solution est pourtant simple et curieusement, personne de médiatisé ne la met en avant : mettre des richesses réelles en contrepartie de la monnaie.

    En soi, ce système économique n’est pas une idéologie, juste une pompe à cash-flow. Mais cela ne suffisait pas à ceux qui ont mis en place ce système. Il fallait aussi qu’ils possèdent les âmes de ceux à qui ils prenaient leurs économie. Cela passe justement par des idéologies qui nous sont imposées à grand renforts de manipulations. Ces idéologies climatologistes, lbgtq+++, racialistes, salafistes... il y en a pour tous les goûts, sont là pour nous empêcher de penser. La destruction de l’école en est un outil. Curieusement (ou pas), il s’agit encore d’idéologies de gauche ou assimilées à la gauche. Le national-socialisme a bien commencé comme une idéologie de gauche avant d’être identifié à l’extrême droite. De toutes façons, toutes les idéologies, de droite comme de gauche fonctionnent de la même manière : valoriser ceux qui suivent en désignant ceux qui auront le privilège d’en être la contrepartie négative qu’il faut détruire à tout prix. Aucune idéologie n’a besoin de la Vérité pour exister car la destruction des éléments négatifs est un frein à toute forme de réflexion.

    Est-ce un retour de l’Antéchrist ? peut-être, car nous n’avons rarement vu autant de forces du mal en même temps. L’Antéchrist est en principe une personne mais nous verrons bien quand émergera l’idée déjà proche d’un gouvernement mondial.


    • lephénix lephénix 18 novembre 2020 19:42

      @Pascal L
      Merci pour ce commentaire panoramique... ça rappelle un poème d’Armand Robin, « le programme en quelques siècles » qui finit comme ça :

      on supprimera les Hommes du Feu
      au nom des Eclairés
      puis on supprimera les éclairés

      on supprimera l’Esprit
      au nom de la Matière
      puis on supprimera la matière

      au nom de rien on supprimera l’homme
      on supprimera le nom de l’homme
      il n’y aura plus de nom

      nous y sommes

      l’antéchrist est sans doute cet égregore que nous avons laissé se constituer en quelques décennies d« ’individualisme hédoniste » (« surtout pas de prise de tête »... slogan de la décennie qui a vu l’émergence du woueb et du « portable » et a scellé notre addiction...)
      nous y sommes : voilà nos lendemains sans avenir flambés une fois de plus au casino globaliste déconnecté du réel biocénotique... pour quels « profits » ?


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