Le Munich technocratique européen : un plan social et un plan financier
Les dirigeants ont semble-t-il repoussé la faillite de la Grèce à plus tard, ou bien si l’on est optimiste, ils ont permis à la Grèce de souffler pendant dix ans afin qu’elle remettre ses comptes à l’équilibre et devienne, comme du reste les autres nations, un bon élève du système comptable européen. Il faut dire que ce n’est pas si facile de fonctionner à 17, avec une monnaie unique. Mais même avec des monnaies nationales, ce n’était pas si simple. Giscard avait créé le système monétaire européen, avatar du serpent monétaire, censé encadrer les fluctuations entre les parités de monnaies afin de répondre au système des changes flottants décrété par les USA, mettant fin au règne de l’étalon or. En 2011, un nouveau système, appelé règle d’or, sera appliqué pour encadrer non pas les fluctuations monétaires mais les fluctuations budgétaires. L’intervention sera étatique mais de nature différente. Pour influer sur les parités monétaires, les Etats devaient vendre ou acheter des devises. Pour influer sur la règle d’or, les Etats doivent se débarrasser de quelques dépenses publiques. Telle est la règle. Dura lex sed lex. La réunion européenne tenue ce 26 octobre 2011 n’avait pas pour objectif premier d’édicter cette règle mais de trouver des solutions comptables pour contrecarrer les effets néfastes des dettes européennes tout en évitant la faillite grecque.
Les banques ont fait des sacrifices ont déclaré quelques journalistes. Preuve s’il en est que les médias emploient souvent le langage de la propagande sans qu’il n’y ait un ministère prévu à cet effet ni un Goebbels de music-hall agitant les discours. Nombre de journalistes ont épousé le diktat sémantique permettant de légitimer la parole des pouvoirs en place. Présenter les décisions bancaires comme des sacrifices c’est employer la sémantique des puissants et le langage de la collaboration. C’était juste un détail. L’usage neutre et précis des mots aurait imposé d’employer le mot effort ou bien consentement. Les banques ont consenti de se passer de la moitié de la dette grecque. 9 milliards pour les banques françaises, même pas deux fois l’addition laissée par Kerviel sur une seule banque. Le reste, c’est ce fond de garantie européen dont on ne sait pas très bien comment il fonctionne. Enfin si, c’est une sorte Lexomil comptable censé rassurer l’inquiétude des marchés pour qu’ils continuent à prêter à des taux de gentleman traders.
Le sacrifice, il est quand même présent mais pas pour les banques, ni pour les plus aisés. Les journalistes sont un peu facétieux mais à leur corps défendant, lorsqu’ils parlent d’un plan anti-crise. C’est en vérité un plan de crise sociale. Les gouvernants tentent de résoudre la crise financière en accentuant la crise sociale, mais c’est à leur corps défendant. Le plan social européen, c’est un peu comme la clause cachée dans un contrat, vous savez, ce texte écrit avec des caractères nécessitant une loupe et qu’on trouve en bas du verso, avec un astérisque en guise de signalétique. Le plan social européen fonctionne avec le même principe que la réduction de la dette grecque. C’est simple. Si les banques doivent faire une croix sur 1a moitié de la dette, quelques 100 milliards d’euros, les citoyens devront faire une croix sur une partie des dépenses publiques et des leviers sociaux pour entrer dans une existence décente. Les Etats devront amputer de 5 à 15 % ce qu’ils devraient logiquement à la société en tant que politique publique. Concrètement, cela commence par les indemnités maladies. 50 euros en moins pour un smicard. Juste un point de détail eu égard à d’autres mesures. Dont le principe est simple. On fait une croix partielle sur l’existence décente des hommes. Il y en aura qui ne pourront pas bénéficier des soins médicaux nécessaires. C’est d’ailleurs déjà le cas, puisque un tiers des Français auraient reporté des soins pour raisons financières. Pour l’instant cela concerne les dents et les lunettes. On peut faire avec une dent en moins ou avariée, une vue approximative. Plus tard, qui sait, quelques-uns se laisseront crever d’une appendicite ou d’une embolie ou d’autre chose, parce qu’ils ne peuvent pas payer les frais d’hôpitaux. D’autres, amputés de retraite, faute d’avoir assez travaillé, iront manger dans les poubelles, si le maire le veut bien. Il se dit que prélever des aliments dans une poubelle pourrait bientôt être assimilé à un vol (je sais, j’exagère mais c’est pour faire de la pédagogie). Un bon nombre d’iront plus en vacance. Rien de bien dramatique. Un Français sur deux ne part pas en vacances alors un ou deux millions de plus, ce n’est pas grave et en plus, ça fera moins de monde sur les routes. Des centaines de milliers de jeunes et de seniors iront grossir le stock des demandeurs d’emploi. Le nombre de sdf va augmenter. Mais pour une bonne majorité de Français, la vie va continuer et pour les plus aisés, le niveau matériel va augmenter. Le marché du luxe se porte bien.
Mais à vrai dire, ce que je raconte existe déjà depuis une décennie. Rien de neuf sous le soleil. Les classes moyennes sont les seules qui peuvent tracer le changement de direction. Elles ont un niveau d’instruction suffisant et elles constituent un corps électoral imposant. Tout dépend des choix moraux qu’elles feront. Pour l’instant, elles semblent s’être résignées à l’avènement progressif d’une société de jungle. Il y a quelques décennies, les valeurs religieuses, puis les valeurs républicaines et morales, étaient efficientes dans les âmes, produisant dans les consciences un sentiment de destin collectif. Ce temps n’est plus. Antan, les mineurs étaient sacrifiés au nom de la nation et au profit des intérêts capitalistes. Le système actuel n’a plus besoin des mineurs. Les sacrifiés ont le RSA et bientôt un abonnement numérique à prix social. Pour s’en sortir, le salut est individuel. La jungle à ses lois morales édictées par les puissants. Les plus méritants s’en sortiront. Le citoyen des classes moyennes a le choix entre deux options. Accepter la jungle en espérant gagner (comme dans une loterie), tout en prenant le risque de perdre et de se déclasser lui ou ses enfants dans une vie dégradée faute d’être entré dans le monde du travail. Ou alors refuser la jungle, auquel cas, il devra regarder vers les plus démunis et faire alliance pour changer le système. Sans doute il ne gagnera rien sur le court terme mais plus tard, il comprendra le sens de son geste et certainement, sera rétribué de son choix moral. On comprend bien combien ce choix est pénible. En plus il faut trouver un système alternatif. Ce système existe. Mais la plupart préfèrent ne pas le voir. L’homme préfère le système de la jungle. Sans doute est-ce le terme de son évolution. Le jeu de la sélection naturelle est devenu un jeu économique sur un terrain avec ceux qui entrent et d’autres qui restent sur la touche. L’homme aime cet esprit de compétition. La plupart soignent leur narcissisme en se donnant l’impression d’être méritant et d’être parmi les intégrés de la société, contrairement aux paresseux en RSA. L’homme est le singe, non pas de Dieu mais de Sarkozy. L’homme est narcissique.
Les observateurs éclairés de l’histoire politique concluront à un délitement progressif de la république et à une perversion de la démocratie. En effet, quand les décisions importantes sont prises par les conseils européens, les peuples ne sont pas consultés et la démocratie s’en trouve amputée, comme s’en aperçoivent maintenant les intellectuels européens affolés par le cours des choses. Quand une société accepte qu’une partie de la population soit privée de soins médicaux et d’un revenu décent, il n’y a plus de république. L’Europe tente une nouvelle expérience, celle consistant à vivre sans la république et sans la démocratie. Pour l’instant ça fonctionne. Le moral des ménage augmentent et les indignés jouent une comédie qui amuse les passants. Bon voyage dans la dictature technocratique !

