mercredi 23 septembre - par Giuseppe di Bella di Santa Sofia

Le refus du maréchalat : pourquoi le général de Gaulle a rejeté les hochets de la République

En avril 1946, quelques semaines après avoir quitté le pouvoir, le général de Gaulle refuse d’être élevé au rang de maréchal de France. Cette décision, prise depuis Colombey-les-Deux-Églises, n’a rien d’anodin. Elle révèle une conception exigeante du pouvoir, du prestige et de la dignité. Derrière ce refus se cache une volonté farouche de ne pas se laisser récupérer par le régime des partis. Plus de soixante-dix ans plus tard, ce geste continue d’éclairer la personnalité singulière de l’homme du 18 Juin et reste l’un des actes les plus révélateurs de son rapport à l’honneur et à l’autorité.

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Le contexte d’un départ volontaire

Le 20 janvier 1946, Charles de Gaulle démissionne de la présidence du Gouvernement provisoire. Il quitte Paris pour rejoindre La Boisserie, sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises. De là, il observe avec une distance critique les débuts de la Quatrième République. Les partis reprennent leurs habitudes d’avant-guerre, les tractations se multiplient et l’instabilité s’installe déjà. Pour de Gaulle, ce retour aux jeux parlementaires constitue une trahison de l’esprit de la Résistance et de la Libération.

 

 

C’est dans ce climat que l’idée d’une promotion exceptionnelle commence à circuler. Certains responsables politiques et militaires estiment qu’il faudrait reconnaître officiellement le rôle joué par le Général pendant la guerre. Félix Gouin, devenu président du Conseil, et Edmond Michelet, ministre des Armées, envisagent de régulariser sa situation militaire en lui conférant le grade le plus élevé possible. L’objectif affiché est de cimenter l’unité nationale. L’objectif implicite est peut-être aussi de rattacher, même symboliquement, de Gaulle au nouveau régime.

 

Une offre officielle et une réponse sans appel

Le 8 avril 1946, Edmond Michelet écrit à de Gaulle. Dans sa lettre, il indique que le président du Conseil souhaite un décret fixant sa situation dans l’armée au niveau le plus haut. La proposition est claire : il s’agit d’envisager le maréchalat ou, à défaut, le grade de général d’armée. Quatre jours plus tard, le 12 avril, de Gaulle répond depuis Marly. Sa lettre est courte, ferme et définitive.

 

 

Depuis le 18 juin 1940, explique-t-il, sa situation est "absolument sans précédent". Il est donc impossible de la "régulariser". Derrière cette formulation se lit un refus plus profond. Accepter un grade, même le plus élevé, reviendrait à rentrer dans le cadre ordinaire de l’armée et de l’État. Or de Gaulle considère qu’il s’est placé, dès 1940, en dehors de ce cadre. Il a incarné la souveraineté nationale au moment où celle-ci semblait avoir disparu. Revenir à une hiérarchie classique lui apparaît comme une forme de renoncement.

 

Le poids du titre de maréchal

Le mot même de "maréchal" pose problème. Depuis 1940, il est indissociable de Philippe Pétain. Même si de Gaulle a toujours distingué le vainqueur de Verdun du chef de Vichy, il sait que le titre reste entaché. L’accepter en 1946 créerait une ambiguïté qu’il juge inacceptable. Dans un pays encore marqué par les épurations et le procès du maréchal, cette association serait politiquement et moralement dangereuse.

 

 

Il y a aussi une question de pureté. De Gaulle estime que le pouvoir qu’il a exercé entre 1944 et 1946 relevait d’une légitimité d’exception, celle du salut public. Les gouvernements qui lui succèdent tirent leur autorité des partis et des assemblées. Se laisser décorer par eux, c’est reconnaître implicitement leur légitimité. C’est précisément ce qu’il refuse. "Je suis le général de Gaulle", aurait-il résumé. Cela lui suffit.

 

Une philosophie de l’autorité

Ce refus s’inscrit dans une réflexion plus ancienne. Dès 1934, dans Vers l’armée de métier, de Gaulle critiquait la tendance française à privilégier les apparences, les décorations et le clinquant. Pour lui, l’autorité véritable ne se mesure pas à l’épaisseur des galons ni à la richesse des broderies. Elle se mesure à la capacité d’assumer seul des responsabilités dans les moments décisifs. Les honneurs officiels lui paraissent souvent des consolations accordées à ceux qui n’ont pas su agir quand il le fallait.

En restant général de brigade à titre temporaire, de Gaulle choisit de conserver la trace visible de son parcours singulier. Ce grade modeste rappelle qu’il a commencé la guerre comme un officier parmi d’autres avant de devenir, par la force des circonstances et de sa volonté, le représentant de la France libre. Accepter d’autres étoiles aurait effacé cette singularité. Il préfère demeurer "le Général", sans autre précision.

 

 

Un geste qui résonne encore

Avec le recul, le refus d’avril 1946 apparaît comme l’un des actes les plus révélateurs de la personnalité de Charles de Gaulle. Alors que beaucoup d’hommes politiques recherchent les titres et les distinctions, lui a choisi de s’en passer. Il a préféré la solitude de Colombey aux dorures d’un régime qu’il jugeait déjà condamné. Cette intransigeance a contribué à forger son image d’homme à part.

En repoussant le maréchalat, de Gaulle a refusé d’être rangé dans une catégorie. Il a affirmé que sa légitimité ne dépendait pas des honneurs décernés par les gouvernements successifs. Ce choix, austère et presque monastique, continue de dire quelque chose d’essentiel sur la nature du pouvoir et sur ce qui distingue un véritable homme d’État d’un simple détenteur de charges.

 

Bibliographie & références

  • Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome III, Le Salut (1944-1946), Plon, 1959 (correspondance avec Edmond Michelet des 8 et 12 avril 1946).
  • Jean Lacouture, De Gaulle, tomes 1 et 2, Seuil, 1984-1985.
  • Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard, 2002.
  • Archives nationales, fonds du Gouvernement provisoire de la République française.


6 réactions


  • Parrhesia Parrhesia 23 septembre 18:38

    Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, jamais la France n’avait à ce point ressenti l’importance de ce qu’elle doit à Charles de Gaulle.

    Merci à vous, Giuseppe di Bella di Santa Sofia, de remémorer aujourd’hui les rarissimes qualités de cet homme d’exception, qualités qui nous font tellement défaut aujourd’hui.


    • Giuseppe di Bella di Santa Sofia Giuseppe di Bella di Santa Sofia 23 septembre 19:10

      Bonsoir @Parrhesia,

      C’est un commentaire absolument magnifique et profondément touchant. Je tenais à vous remercier chaleureusement pour ces mots qui résonnent avec beaucoup d’acuité. Ce parallèle que vous tracez entre la stature de l’homme du 18 Juin et le vide abyssal de notre époque donne tout son sens à ce travail d’écriture.

      Face aux petits arrangements et aux agitations politiciennes d’aujourd’hui, rappeler l’intransigeance, le sens de l’État et la hauteur morale du général de Gaulle n’est pas seulement un exercice d’histoire sainte : c’est une boussole salutaire.

      Encore un grand merci pour votre lecture si attentive et pour ce partage qui nourrit magnifiquement le débat.


    • Parrhesia Parrhesia 23 septembre 19:16

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia
      Et merci à vous de souvent témoigner que France et Italie sont sœurs latines et culturelles.


    • Giuseppe di Bella di Santa Sofia Giuseppe di Bella di Santa Sofia 23 septembre 21:09

      @Parrhesia,

      C’est un commentaire qui me touche particulièrement et je vous en remercie.

      En le lisant, je mesure la chance immense que j’ai eue d’être élevé dans le respect et la richesse de deux cultures sœurs : par mon père, la culture italienne, et par ma mère, la culture française. Cet héritage latin partagé est une boussole précieuse, et c’est un vrai bonheur de savoir que cette connivence profonde entre ces deux pays frères résonne à travers mes écrits.

      Espérons simplement que ce lien fraternel ne vole pas en éclats le jour où la France aura l’idée saugrenue de présenter à Rome la facture pour « réparations financières liées à cinq siècles de colonisation romaine ». C’est la mode en ce moment... smiley


  • jakem jakem 23 septembre 18:51

    Merci pour ce papier, Giuseppe !

    Henri Guaino  : De Gaulle, le nom de tout ce qui nous manque


    • Giuseppe di Bella di Santa Sofia Giuseppe di Bella di Santa Sofia 23 septembre 19:17

      Bonsoir @jakem,

      Un grand merci à vous pour ce clin d’œil et pour votre lecture !

      C’est une référence absolument parfaite. La formule d’Henri Guaino résume exactement l’esprit de ce texte : de Gaulle incarne par excellence tout ce qui fait cruellement défaut à notre vie publique contemporaine ; cette exigence morale, cette hauteur de vue et ce refus absolu de céder aux petits calculs partisans.

      Derrière cette hauteur de vue implacable, la grandeur du général de Gaulle s’enracinait d’abord dans une profonde et bouleversante humanité. On l’oublie trop souvent dans les livres d’histoire, mais c’est le même homme qui, brisant la distance de la fonction, vouait un amour infini, protecteur et d’une infinie tendresse à sa fille trisomique, Anne. Cette vulnérabilité assumée et cette immense empathie pour les plus fragiles éclairent d’une lumière si poignante toute sa trajectoire, bien loin des calculs et de la froideur des charges d’État.



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