Le salarié : une charge intellectuelle, le capitalisme : une charge tout court

Depuis les années 1970, on répète que le salarié est une « charge » à réduire. Mais derrière cette notion comptable se cache une vision déshumanisante : considérer la santé, l’éducation, la sécurité sociale ou les retraites comme un coût. En réalité, ces « charges » sont la richesse même de notre société.
Depuis le ministère de Raymond Barre, en 1977, la solidarité a été battue en brèche. Il ne cessa de répéter qu’elle constituait une « charge » pour les employeurs. Depuis lors, cette notion a fait école, et pas un président n’a manqué de la reprendre.
Cette idée est issue du plan comptable élaboré par les maîtres du capitalisme, dans lequel le salarié – l’homme, l’humain – est classé comme une charge, au même titre qu’une clé à molette. Le comble est atteint lorsque des ouvriers eux-mêmes finissent par penser qu’il y aurait plus d’emplois s’il y avait moins de « charges ».
Or cette absurdité absolue, digne des plus grands mensonges, est devenue une évidence institutionnelle. On l’entend encore, reprise par les économistes de comptoir du RN ou par des commentateurs de chaînes d’information continue, comme si c’était une vérité indiscutable. Mais que désigne réellement cette « charge » ? Ce n’est rien d’autre que la vie même des hommes.
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La « charge », c’est la santé des hommes.
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La « charge », c’est leur instruction, leur sécurité, leur secours.
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La « charge », ce sont les aides aux familles, aux handicapés, aux plus pauvres.
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La « charge », ce sont les loisirs, les vacances, les fêtes, les jours fériés, les retraites.
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La « charge », c’est le droit de se soigner, d’apprendre, de vieillir dignement.
Supprimer les charges reviendrait à supprimer les hôpitaux, les médecins, les enseignants, les pompiers, la police, les routes, l’administration, les services publics, les salaires eux-mêmes – bref, à supprimer les hommes. Car derrière chaque ligne comptable se cache une réalité humaine.
C’est pourquoi, à bien y regarder, les véritables charges ne sont pas les salariés, mais bien le capitalisme lui-même. Car il fait peser sur la société une contrainte idéologique : considérer que tout ce qui est humain, social, collectif, est un coût à réduire.
En réalité, ce que le capitalisme considère comme une « charge » est précisément ce qui constitue la vraie richesse : l’humain, sa santé, son savoir, sa créativité, sa solidarité. Réduire cela à une ligne négative dans un plan comptable, c’est non seulement déshumanisant, mais aussi économiquement absurde.
Car la valeur n’existe pas sans travail humain, sans intelligence, sans transmission des savoirs. Les machines, les capitaux, les technologies ne sont rien sans les femmes et les hommes qui les conçoivent, les entretiennent et les améliorent. L’avenir ne réside donc pas dans la réduction des « charges », mais dans leur élévation au rang d’investissement collectif.
C’est tout le sens de la proposition de rémunérer les hommes pour apprendre : faire de l’éducation permanente et de la formation tout au long de la vie non pas une dépense, mais la véritable source de croissance humaine et sociale. Là où le capitalisme ne voit qu’un coût, il faut voir la condition même de l’émancipation et du progrès.
La question n’est donc pas de savoir comment réduire la « charge salariale », mais comment redéfinir la richesse pour replacer l’humain – son savoir, sa dignité, son temps – au cœur de l’économie. Car si le salarié est une « charge intellectuelle », alors c’est précisément cette charge qui porte l’avenir du monde.
« Appeler l’humain une charge, c’est déjà nier sa valeur. »
Pour le redire, dans le plan comptable, le salarié est inscrit dans la colonne des charges, au même titre qu’une machine ou qu’un outil. Cette logique arithmétique, reprise et martelée depuis les années 1970, a fini par s’imposer dans le langage politique et médiatique. Mais si l’on change de regard, si l’on quitte l’œil froid de la calculette pour adopter l’œil humain, alors tout bascule : ces « charges » sont en réalité la santé, l’éducation, la sécurité sociale, les retraites, les congés payés, la solidarité intergénérationnelle, la protection contre la misère et l’exclusion. Bref, tout ce qui fait société.
Réduire les charges, ce n’est donc pas « alléger un fardeau », c’est affaiblir la cohésion sociale, rogner sur les droits fondamentaux et fragiliser le bien-être collectif. La véritable question n’est pas de savoir comment supprimer les charges, mais de comprendre qu’elles sont la traduction concrète de notre choix de vivre ensemble, d’organiser nos ressources pour protéger les individus et garantir une dignité commune. Le paradoxe est là : ce que l’on désigne comme une dépense improductive est en fait la base même de notre richesse humaine et citoyenne. Il nous reste à imaginer comment comptabiliser la richesse humaine pour sortir du capitalisme, cela commence par redéfinir la valeur du travail en monétisant l’énergie humaine dépensée pour l’exécuter, et sortir de son emprise pour le comprendre.
Redéfinir la valeur du travail, c’est reconnaître que la véritable richesse n’est pas le capital, mais l’énergie humaine dépensée pour vivre, apprendre et créer.

