Le travail est une aspiration vitale et primordiale de chaque être humain. Il est pour chacun le moyen de subvenir à ses besoins, de garantir le bien-être et la sérénité de sa famille et de contribuer à la prospérité de sa patrie. Chaque individu le porte au fond de sa conscience comme une dimension inaliénable et indiscutable de la condition humaine, et il n’est ni la distinction, ni l’apanage ou le panache de quelque société, quelque communauté ou quelque nation que ce soit. Aussi, ce mot perd-il toute sa noblesse dès le moment où un individu ou un groupe d’individus tente de s’en emparer et de l’exalter comme valeur transcendantale afin d’en faire un slogan d’une idéologie supérieure à des fins de mobilisation de masse. À plus forte raison quand la mise en application de telle idéologie a eu des effets ravageurs et effroyables dans un passé récent et dont l’humanité porte encore aujourd’hui les stigmates.
Alors il est légitime de s’inquiéter lorsqu’un Président de la République française et certains hiérarques de son parti n’ont cessé d’agiter tout au long d’un quinquennat la « valeur travail » qui serait selon eux l’exclusivité d’une catégorie méritoire de citoyens, « ceux qui se lèvent tôt et se couchent tard ». Cette démarche est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans une évidente campagne de stigmatisation de ceux qu’un méchant destin a frappés et jetés dans la douloureuse condition de chômeur où se retrouveraient des « citoyens indignes » qui auraient délibérément fait ce choix de vie participant d’une soi-disant « valeur chômage » - née de la même matrice mentale qui a forgé le concept de « vrai travail » ! – L’infamie touche à son comble quand elle se double de mépris et de mauvaise foi : car celui qui est réduit à la portion congrue du RSA du fait qu’il a perdu ou n’a pas trouvé de travail, est aussi souvent victime d’une politique gouvernementale qui n’a pas favorisé la création d’emplois, quand elle n’a pas été à l’origine d’un déficit du marché du travail consécutif à une absence de relance économique réelle et efficace.
Le langage de Nicolas Sarkozy relatif au travail est d’autant plus alarmant qu’il est de la même veine que celui qu’il a adopté sur les thèmes de la famille et de la patrie et qui donne le sentiment d’une résurgence de la dialectique des temps où le triptyque Travail, Famille, Patrie, avait substitué celui de la République bannie et remplacée par un Etat vassal du Troisième Reich.
Mais c’était alors le temps où Hitler avait construit une Allemagne forte, et même hyperpuissante, contre laquelle la puissance de la France s’était vite révélée dérisoire. Et le vieux Maréchal, prestigieux vainqueur de Verdun, sans doute aussi trahi par une vieillesse ennemie, avait-il cru sauver la France, réduite de moitié, en acceptant le diktat nazi… Mais c’était aussi le temps où Hitler avait ses thuriféraires et ses innombrables admirateurs, dont beaucoup lui ont survécu et ont perpétué sa mémoire ; les uns, les plus folkloriques, en continuant d’arborer ouvertement la croix gammée, d’autres, les plus dangereux parce que les moins apparents, en cultivant son culte dans le secret de leur âme.
Force aujourd’hui est de constater que des rejets du nazisme ont pu croître et fleurir en allant se loger là où l’on pouvait difficilement les soupçonner : sous les auspices et l’aile protectrice de De Gaulle !
Cependant, au gré de la campagne électorale, ils ont fini par être trahis par leurs attitudes et leur langage. Etant aux abois, ils n’ont plus pu contrôler les mots, ou peut-être ont-ils libéré leur vraie nature. Et voilà que des quatre coins du monde politique un tollé s’est élevé, mêlé de frayeur et de réprobation. De Jean-Luc Mélanchon à Dominique de Villepin en passant par Axel Kahn, tous ont été bouleversés par les rassemblements, les images, les symboles et les discours haineux de Sarkozy contre les communistes, les syndicats, les chômeurs et les immigés. Même Jean-Marie Le Pen, que les médias ont longtemps désigné et stigmatisé comme nazi, n’a pu s’empêcher d’y aller de la sienne en comparant les meetings du président sortant à ceux de Nuremberg…
Dans toute cette agitation et la clameur qu’elle soulève, l’auteur de ces lignes a été frappé par une phrase récurrente qui a été à l’origine de cet article. Nicolas Sarkozy va disant et clamant au long de ses discours et de ses interviews, que « le travail c’est l’émancipation ». Phrase reprise et répétée à l’envi par Jean-François Copé, et d’autres caciques de l’UMP. Phrase qui serait des plus anodines si elle n’avait été puisée dans l’apapogie et la logique nazies et si ce n'était elle que les nazis ont placée aux principes de l’absurde en la hissant en lettres de fer forgé au-dessus de l’entrée du camp d’Auschwitz, où elle est fixée face à l’éternel et d’où elle frappe d’effroi le visiteur : Arbeit macht frei.
Mokhtar Sakhri