lundi 13 avril - par Najat Jellab

Le Visage Assassiné : Iran, Liban, Gaza et l’Effacement Médiatique de l’Humain. Reflexions avec Lévinas

À l'heure où les frappes sur l'Iran, le Liban et Gaza saturent nos écrans, cet article invoque Emmanuel Levinas pour dénoncer l'effacement du Visage au profit de la statistique guerrière. Un cri contre l'abstraction médiatique qui nous rend aveugles à l'humain.

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L’heure n’est plus à l’analyse, elle est au deuil d’une humanité que nous avons laissé disparaitre de nos écrans. Depuis deux mois, depuis que le premier feu a embrasé le ciel d'Iran, s'ajoutant au calvaire de Gaza et à l'agonie du Liban, nous assistons à un crime métaphysique. La machine médiatique ne se contente pas de rapporter ce conflit globalisé : elle le rend "propre" en dépeçant l’Autre de son humanité. Elle a tué le Visage.​

Pour Emmanuel Levinas, le visage n'est pas une simple photo d'identité. C'est une épiphanie, une révélation qui nous crie : « Tu ne tueras point ». C’est le lieu de la vulnérabilité absolue, cette peau fine qui, dans son dénuement, nous interdit la violence. Mais regardez nos journaux. Où sont les visages de Téhéran ? Où sont les yeux des pères de Gaza qui ne ramassent plus que des lambeaux de chair ? Où sont ceux de Beyrouth ? Absents. A peine voit-on ceux de Tel Aviv courant ça et là vers des abris. Au lieu des hommes et des femmes, on nous abreuve de « frappes chirurgicales » et de « démantèlement de capacités » .

​On a remplacé l’homme par la cible. En ne montrant que de sombres nuages de fumée vus du ciel ou des infographies de missiles, les média occidentaux transforment des familles entières en poussière pixelisée. On nous parle de l’Iran comme d’une entité abstraite, un « régime » à punir, oubliant que derrière ce mot, il y a le visage d’une étudiante qui aimait la poésie, d’un vieillard qui arrosait ses fleurs avant que le ciel ne lui tombe sur la tête. Comme le disait Levinas, « le visage est ce qu'on ne peut tuer ». Alors, pour pouvoir laisser tuer, pour pouvoir accepter le massacre, il a fallu d'abord effacer le visage.

​Cette invisibilité nous enferme dans ce que Levinas nomme la Totalité. La Totalité, c'est ce système clos, froid et implacable où tout est calculé, classé et réduit à une fonction. Dans la Totalité, l'être humain n'est plus une personne unique, mais un rouage, une statistique ou un obstacle. C'est le règne de la raison politique qui englobe tout et ne laisse aucune place à l'altérité. En refusant de montrer la nudité de la souffrance en Iran ou au Liban, les média nous maintiennent dans cette prison mentale mais totalitaire : ils transforment des vies sacrées en simples variables d'un bilan de guerre.

​Il faut que ce constat entre en nous comme un poignard : chaque fois que nous acceptons de voir une carte satellite à la place d'une agonie, nous validons ce système où l'Autre disparaît. En nous protégeant de la nudité du blessé, les média nous empêchent d'entendre le cri de l'Autre. « Le visage me parle et par là m’invite à une relation », enseignait le philosophe. Mais nos écrans sont devenus sourds. Ils ne nous parlent plus, ils nous plongent dansble coma par l'abstraction.
​Réveillons-nous. Cette guerre, c'est la destruction méthodique de milliers de « moi » qui nous valaient bien. Notre passivité est le socle sur lequel reposent ces bombes. Car si l’on montrait vraiment le visage de cet enfant iranien dont le corps n'est plus qu'une plaie, ou celui de cette grand-mère libanaise hurlant parmi les décombres de son salon, le système de la Totalité s'effondrerait sous le poids de notre dégoût, de notre révolte.

​Si nous n’exigeons pas que ces visages nous soient rendus, nous creusons aussi notre propre fosse. En acceptant l'effacement de l'Autre, nous détruisons la seule barrière qui nous protège nous-mêmes de la barbarie : la reconnaissance de l'humain. Le jour où nous cessons d'être interpellés par la peau d'un homme à l'autre bout du monde, nous perdons notre propre droit à être considérés comme tels. Nous ne sommes plus des sujets éthiques, mais de futurs objets tactiques dans un monde où plus rien ne fera obstacle à la force. Ne pas voir le visage, c’est s’enterrer vivant dans une solitude sans morale, car une fois que l'Autre n'a plus de traits, notre propre sang n'a plus de couleur, et, un jour ou l'autre, notre tour viendra car un monde qui ne voit plus l'Autre finit inévitablement par s'aveugler sur lui-même.



6 réactions


  • Enki Enki 14 avril 04:50

    Ted Turner, l’inventeur de la CNN et de l’info en continu avait rappelé que durant la 2ème GM, on avait l’excuse de ne pas savoir que les juifs déportés étaient dirigés vers les camps de la mort. Il avait l’ambition, avec l’info en direct et continu de tuer les guerres avec les images. Ce sont en effet les images qui ont fini par mettre fin à celle du Viet-Nam.
    C’est cette même CNN qui a filmé la guerre d’Irak, avec l’embbeded Journalism, les spectacles pyrotechniques de carpets bombing, de frappes médicales, pardon, chirurgicales, et autres dégâts collatéraux. 

    Donc oui : on peut tout filmer, tout montrer et laisser la guerre continuer en inventant des raison bidons même plus nécessaires de faire croire : l’agresseur « a le droit de se défendre », « si vous n’êtes pas avec nous, c’est que vous êtes contre nous » et autres fadaises.


    • Zolko Zolko 14 avril 06:36

      @Enki : il me semble que les caméramen avaient débarqué avant le soldats pour mieux pouvoir les filmer entrain de ... débarquer. Le spectacle pur. 


    • Enki Enki 14 avril 14:41

      @Zolko

      Oui, et il y a eu aussi l’irruption du nouveau normal avec le langage orwellien dont j’ai repris quelques éléments de langage imposés par le général Schwarzkopf que les plateaux tévés répétaient comme des zombis.

      Reste que la prévision de Turner était intéressante, même si on a bien compris que sa chaîne était une boite à faire du fric : je me souviens très bien que je pensais la même chose : que les images, pouvaient tuer les guerres. Je me trompais.
      On les a quand même eue, ce images, en continu : Bagdad rougeoyant dans la nuit, les quartiers et villes détruits, avec cadavres sous les décombres : tout le monde le voyait, tandis que le mensonge de Powell avec sa fiole a rapidement été éventé. C’était même une guerre sans raison, en tout cas qui soit avouable à l’opinion publique.

      Vu ce touitt qui explique la « mécanique » actuelle : comment un inconcevable est devenu une normalité :
      https://x.com/BetterCallMedhi/status/2043861825205280820

      La fabrication mentale dans un cerveau humain, c’est bien plus plastique qu’on le croit ...


  • Zolko Zolko 14 avril 08:12

    Une pétition pour la suspension de tous les acords UE-Israel suite aux crimes du régime israelien à Gaza et Liban : 

     

    https://citizens-initiative.europa.eu/initiatives/details/2025/000005_fr


  • yvesduc 14 avril 13:30

    Merci pour cet article qui pointe l’effacement des victimes du camp adverse par les médias occidentaux aux ordres. Plus leurs crimes sont atroces et plus la lumière dérange ces messieurs aux bras couverts de sang.


  • Thot Thot 14 avril 14:42

    Ce qui nous manque profondément est d’un arbitrage gaulliste. Notre esprit est de nos jours totalement imbibé de folie anglo-saxonne où aucune antithèse n’est acceptée, aucune guerre n’est clairement remise en question.


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