Léonard de Vinci : un article du Figaro discutable. Merci de publier ce droit de réponse...
M. le Rédacteur en chef du Figaro,
Dans votre édition du 28/4/2016, votre jeune journaliste, Marie-Amélie Blin, titre en gros caractères "L'amant de Léonard de Vinci est-il le second visage de la Joconde ? "
Habitué à des articles plus mesurés de la part de votre quotidien, je suis surpris et ne pense pas être le seul. Que vous ayez jugé culturellement utile de consacrer un article à l'hypothèse de M. Silvano Vincenti, libre à vous. Mais que, dans votre titre, vous présentiez comme acquis le fait que Léonard de Vinci et son fils adoptif aient été amants demande des explications ou des rectifications.
Léonard de Vinci nous a laissé de nombreuse notes sur les sujets les plus divers, notamment sur lui-même. Rien ne permet de supposer une telle relation. Bien au contraire, nous avons là l'image d'un érudit de la haute société florentine s'intéressant aux interrogations de son temps, qui reçoit chez lui d'autres érudits, notamment autour d'un repas... autrement dit un Archimède plus passionné de découvertes que de sexe. Une cuisinière fait la cuisine. Salaï, l'enfant qui sera par la suite adopté, n'est, au départ, que le petit domestique auquel, probablement, on demande de faire un peu tout et n'importe quoi. Il mange pourtant à la table du maître. Le problème, c'est qu'il ne sait pas se tenir à table. En plus, il chaparde. Mais Salaï a grandi. Il a appris à peindre. Tout laisse à penser qu'avec l'âge de raison, il participait, lui aussi, aux discussions. La preuve se trouve dans la fresque du monastère de Santa Maria delle Grazie à Milan, la célèbre Cène que Léonard a peinte. Cette fresque est aujourd'hui très dégradée mais encore lisible.

Je suis très étonné que dans le groupe de l'extrême droite, on n'ait pas vu que Léonard s'y était représenté, au centre ; et pourtant, nous avons des dessins de lui qui auraient dû nous mettre sur la voie. Il s'est représenté en pleine discussion ; sur quel sujet ? La Cène, sans aucun doute. Quel est le personnage avec lequel il converse ? Pour les moines qui prenaient leur repas dans le réfectoire, une évocation du fondateur de la communauté, Saint Dominique, aurait été logique. Mais tout aussi logique pouvait être Saint Augustin qui en inspirait la règle. Quelques années plus tôt, Botticelli (ci-dessous) avait fixé les traits de l'illustre théologien philosophe et il suffisait à Léonard de s'en inspirer pour le représenter, et encore mieux, avec son long manteau rejetté en arrière mais retenu par une bretelle. (Les Dominicains ont conservé ce type de manteau, d'une seule pièce, jusqu'au XIV ème siècle).

Rien d'étonnant à ce que Raphaël ait repris l'image, le temps passant, en faisant perdre au saint ce qui lui restait de cheveux, à moins que cela soit toujours le même modèle mais qui aurait vieilli, plus jeune à gauche, dans la peinture de Botticelli, plus âgé au centre dans celle de Léonard, devenu chauve à droite dans celle de Raphaël. Ainsi s'expliquerait la haie d'honneur de l'école d'Athènes : d'un côté, l'ancien monde avec sa riche culture antique, de l'autre le nouveau monde chrétien avec sa nouvelle élite. Derrière saint Augustin se devine le crâne tonsuré de Thomas d'Aquin.
Ceci étant dit, quel est l'autre personnage de la fresque, partie prenante dans la discussion ? Là aussi, le dessin que Léonard en a fait saute aux yeux : il s'agit de Salaï.

Mais Salaï ne discute pas ; il montre tout simplement le miracle de l'eau changée en vin. Tout indique qu'il est dans la croyance de la cuisinière, tout indique que les savants questionnements de Léonard de Vinci lui échappent.

Dans ces conditions, comment peut-on imaginer un seul instant que Léonard de Vinci aurait eu l'outrecuidance de peindre son amant dans une fresque religieuse de réfectoire offerte à la vue de toute une communauté de moines ? Cela aurait été un véritable scandale ! C'est tout simplement impensable.
Notons, en passant, que Léonard, en représentant Salaï dans un dessin et dans la fresque, ne lui fait pas de cadeau : rien d'androgyne, rien de mystérieux, même s'il a posé pour le Jean-Baptiste.
Soyons sérieux ! Léonard de Vinci était trop pris par ses recherches et ses discussions pour s'encombrer de la présence d'un concubin ou d'une femme, qu'il n'aurait d'ailleurs pas supportés.
Sa sexualité, c'est son tableau de la "Leda". Léonard de Vinci était tout sauf pudibond, ses grosses plaisanteries de corps de garde le prouvent. Ses carnets montrent qu’entre les choses de l’esprit et sa libido, il avait établi une nette séparation. Sauf à de rares moments où il a été obligé de compter ses dépenses, il avait les moyens financiers qui lui permettaient de tenir son rang dans ce domaine comme dans d’autres. Comme d'autres personnages importants de son époque, Léonard de Vinci fréquentait les maisons closes... non pas les bouges mais les établissements de luxe. Un de ses dessins pour le projet d’entrée d'un tel établissement en est la preuve. C’est ici qu’il venait – dans la discrétion – quand la pression était trop forte... non pas qu’il y ait été poussé par un vil goût de luxure mais uniquement, comme il le dit dans ses carnets,"pour se libérer d’un fardeau qui pesait sur son esprit". Le modèle qui a posé pour la Léda dans plusieurs de ses tableaux parmi les plus célèbres, où croyez-vous qu'il soit allé le chercher ? Oui, la Léda pleine de sensualité que nous admirons dans les plus beaux tableaux du peintre était une prostituée, le col du cygne en est la preuve évidente. Les conseils qu'il donnait à ses élèves d'aller chercher leurs modèles dans ces maisons en est une autre.
Pour le respect que nous devons à l'homme exceptionnel que fut Léonard de Vinci, pour l'honneur de l'idéaliste un peu fou, tué dans un duel, que fut Salaï, merci, M. le Rédacteur en Chef du Figaro de bien vouloir publier ce droit de réponse.
Emile Mourey, le 30 avril 2016. Photos Wikipédia et autres.

