Les agapes du Lumpen

Les Agapes du Lumpen
On évoque souvent la pauvreté, les inégalités ou les crises économiques pour expliquer les difficultés des sociétés modernes. Pourtant, l'histoire montre qu'aucune civilisation ne s'effondre simplement parce qu'elle est pauvre. Des peuples infiniment plus misérables que nous ont bâti des nations, des empires et des cultures durables.
La question décisive est ailleurs.
Une société commence à vaciller lorsque les honnêtes gens cessent progressivement de vivre en citoyens pour vivre en sujets. Non pas soumis à l'État, mais soumis à une multitude de petites contraintes imposées par la peur. On évite une rue. On change d'itinéraire. On renonce à intervenir. On détourne les yeux. On apprend à ne pas voir.
La dégradation ne commence pas avec le crime.
Elle commence lorsque chacun s'organise pour vivre avec lui.
C'est précisément là que resurgit une notion presque oubliée : celle de lumpenprolétariat.
Marx distinguait soigneusement l'ouvrier du lumpen. Le premier produit. Le second prélève. Le premier participe à la société. Le second prospère sur ses faiblesses. Cette distinction a pratiquement disparu du vocabulaire public. À force de vouloir tout expliquer, on en est venu à ne plus distinguer clairement le prédateur de sa victime.
Pourtant, l'expérience quotidienne suffit à rappeler la différence.
Le retraité qui craint d'être dépouillé n'est pas dans la même situation que celui qui le dépouille.
La commerçante qui subit des dégradations répétées n'appartient pas au même monde que ceux qui les commettent.
La mère de famille qui hésite à laisser sortir ses enfants n'est pas dans le même camp que la bande qui occupe le quartier.
Le problème n'est donc pas l'existence du lumpen. Des prédateurs ont toujours existé. Le véritable problème est la place qu'ils occupent désormais.
Comment expliquer qu'un État aussi puissant que le nôtre paraisse incapable de contenir durablement des groupes dont les effectifs restent finalement modestes à l'échelle du pays ?
Cette question est rarement posée. Elle dérange parce qu'elle oblige à déplacer le regard. Le problème n'est plus seulement celui du délinquant. Il devient celui de l'État lui-même.
L'État français dispose pourtant de ressources qu'aucun roi, aucun empereur, aucun gouvernement du passé n'aurait osé imaginer : des millions d'agents publics, une police nombreuse, une justice spécialisée, des capacités de surveillance considérables et des moyens budgétaires gigantesques.
Dès lors, l'impuissance affichée étonne.
À moins qu'il ne s'agisse pas seulement d'impuissance.
Depuis plusieurs décennies semble s'être installée une autre logique : celle de la gestion plutôt que celle de la souveraineté.
Autrefois, l'objectif de l'État était d'imposer sa loi.
Aujourd'hui, il paraît souvent être de maintenir le désordre à un niveau jugé supportable.
Le trafic n'est plus supprimé, il est contenu.
La violence n'est plus vaincue, elle est administrée.
Les territoires perdus ne sont plus reconquis, ils sont surveillés.
Ce glissement est fondamental.
Il revient à substituer la gestion du problème à sa résolution.
Aucun gouvernement n'a évidemment signé d'accord avec les bandes ou les trafiquants. Mais une forme de compromis implicite semble parfois s'être installée. Tant que l'explosion générale est évitée, tant que le système continue de fonctionner, un certain niveau de désordre paraît toléré.
Cette logique conduit à une situation paradoxale : l'État reste omniprésent dans les procédures, les réglementations ou les prélèvements, mais paraît reculer lorsqu'il s'agit d'imposer concrètement son autorité dans certains espaces.
Le résultat est connu. Les habitants apprennent à composer avec des réalités qu'ils ne croient plus pouvoir faire disparaître. Les trafics deviennent permanents. Les intimidations deviennent ordinaires. Les règles informelles finissent parfois par compter davantage que les règles officielles.
C'est précisément à ce moment que le compromis atteint sa limite.
Car lorsqu'un État s'habitue au désordre, le désordre finit par s'habituer à l'impunité.
La peur change alors de camp.
Le prédateur comprend progressivement qu'il risque peu.
Le citoyen comprend progressivement qu'il doit se débrouiller seul.
Le policier lui-même se trouve pris dans cette contradiction. Théoriquement représentant de l'autorité souveraine, il apparaît de plus en plus souvent comme un gestionnaire du désordre. Sa présence demeure, mais la crainte qu'il inspire s'affaiblit.
Or toute société repose en dernière analyse sur une réalité très simple : les prédateurs doivent craindre davantage la loi que les honnêtes gens ne les craignent eux-mêmes.
Lorsque cet équilibre s'inverse, les conséquences deviennent visibles.
Les émeutes fournissent alors une image spectaculaire de ce processus. Elles sont souvent présentées comme des explosions de colère. Pourtant, elles révèlent autre chose : la jubilation de la prédation.
Les commerces sont pillés. Les écoles incendiées. Les bibliothèques détruites. Les transports saccagés.
Le phénomène possède sa propre logique.
Le lumpen ne détruit pas le pouvoir.
Il détruit ce qui se trouve à portée de main.
Et ce qui se trouve à portée de main appartient presque toujours aux catégories populaires.
La véritable victime de cette dynamique n'est donc pas le bourgeois caricatural des discours militants.
C'est le peuple ordinaire.
L'ouvrier.
L'employée.
Le retraité.
Le petit commerçant.
La famille modeste.
Voilà pourquoi les agapes du lumpen constituent un phénomène politique majeur. Elles révèlent moins la force des prédateurs que l'affaiblissement progressif de la volonté collective de leur résister.
On cherche souvent les causes de la prédation du côté du prédateur lui-même. C'est une démarche légitime. Mais elle devient insuffisante lorsque disparaît une autre question, plus fondamentale encore : pourquoi la société ne parvient-elle plus à fixer des limites efficaces à ceux qui vivent de cette prédation ?
Car les prédateurs ont toujours existé.
L'énigme historique n'est pas leur présence.
L'énigme est la tolérance croissante dont ils semblent bénéficier dans des États pourtant plus puissants, plus riches et plus organisés que jamais.
Une civilisation ne meurt pas lorsqu'apparaissent des criminels.
Elle commence à décliner lorsqu'elle considère leur présence comme normale.
Lorsqu'elle s'organise autour du désordre au lieu de le combattre.
Lorsqu'elle en vient à administrer la prédation plutôt qu'à la contenir.
Alors seulement commencent véritablement les agapes du lumpen.
Et leur festin se nourrit toujours des mêmes victimes : les honnêtes gens.

