mardi 20 octobre - par politzer

Les agapes du Lumpen

 

Les Agapes du Lumpen

On évoque souvent la pauvreté, les inégalités ou les crises économiques pour expliquer les difficultés des sociétés modernes. Pourtant, l'histoire montre qu'aucune civilisation ne s'effondre simplement parce qu'elle est pauvre. Des peuples infiniment plus misérables que nous ont bâti des nations, des empires et des cultures durables.

La question décisive est ailleurs.

Une société commence à vaciller lorsque les honnêtes gens cessent progressivement de vivre en citoyens pour vivre en sujets. Non pas soumis à l'État, mais soumis à une multitude de petites contraintes imposées par la peur. On évite une rue. On change d'itinéraire. On renonce à intervenir. On détourne les yeux. On apprend à ne pas voir.

La dégradation ne commence pas avec le crime.

Elle commence lorsque chacun s'organise pour vivre avec lui.

C'est précisément là que resurgit une notion presque oubliée : celle de lumpenprolétariat.

Marx distinguait soigneusement l'ouvrier du lumpen. Le premier produit. Le second prélève. Le premier participe à la société. Le second prospère sur ses faiblesses. Cette distinction a pratiquement disparu du vocabulaire public. À force de vouloir tout expliquer, on en est venu à ne plus distinguer clairement le prédateur de sa victime.

Pourtant, l'expérience quotidienne suffit à rappeler la différence.

Le retraité qui craint d'être dépouillé n'est pas dans la même situation que celui qui le dépouille.

La commerçante qui subit des dégradations répétées n'appartient pas au même monde que ceux qui les commettent.

La mère de famille qui hésite à laisser sortir ses enfants n'est pas dans le même camp que la bande qui occupe le quartier.

Le problème n'est donc pas l'existence du lumpen. Des prédateurs ont toujours existé. Le véritable problème est la place qu'ils occupent désormais.

Comment expliquer qu'un État aussi puissant que le nôtre paraisse incapable de contenir durablement des groupes dont les effectifs restent finalement modestes à l'échelle du pays ?

Cette question est rarement posée. Elle dérange parce qu'elle oblige à déplacer le regard. Le problème n'est plus seulement celui du délinquant. Il devient celui de l'État lui-même.

L'État français dispose pourtant de ressources qu'aucun roi, aucun empereur, aucun gouvernement du passé n'aurait osé imaginer : des millions d'agents publics, une police nombreuse, une justice spécialisée, des capacités de surveillance considérables et des moyens budgétaires gigantesques.

Dès lors, l'impuissance affichée étonne.

À moins qu'il ne s'agisse pas seulement d'impuissance.

Depuis plusieurs décennies semble s'être installée une autre logique : celle de la gestion plutôt que celle de la souveraineté.

Autrefois, l'objectif de l'État était d'imposer sa loi.

Aujourd'hui, il paraît souvent être de maintenir le désordre à un niveau jugé supportable.

Le trafic n'est plus supprimé, il est contenu.

La violence n'est plus vaincue, elle est administrée.

Les territoires perdus ne sont plus reconquis, ils sont surveillés.

Ce glissement est fondamental.

Il revient à substituer la gestion du problème à sa résolution.

Aucun gouvernement n'a évidemment signé d'accord avec les bandes ou les trafiquants. Mais une forme de compromis implicite semble parfois s'être installée. Tant que l'explosion générale est évitée, tant que le système continue de fonctionner, un certain niveau de désordre paraît toléré.

Cette logique conduit à une situation paradoxale : l'État reste omniprésent dans les procédures, les réglementations ou les prélèvements, mais paraît reculer lorsqu'il s'agit d'imposer concrètement son autorité dans certains espaces.

Le résultat est connu. Les habitants apprennent à composer avec des réalités qu'ils ne croient plus pouvoir faire disparaître. Les trafics deviennent permanents. Les intimidations deviennent ordinaires. Les règles informelles finissent parfois par compter davantage que les règles officielles.

C'est précisément à ce moment que le compromis atteint sa limite.

Car lorsqu'un État s'habitue au désordre, le désordre finit par s'habituer à l'impunité.

La peur change alors de camp.

Le prédateur comprend progressivement qu'il risque peu.

Le citoyen comprend progressivement qu'il doit se débrouiller seul.

Le policier lui-même se trouve pris dans cette contradiction. Théoriquement représentant de l'autorité souveraine, il apparaît de plus en plus souvent comme un gestionnaire du désordre. Sa présence demeure, mais la crainte qu'il inspire s'affaiblit.

Or toute société repose en dernière analyse sur une réalité très simple : les prédateurs doivent craindre davantage la loi que les honnêtes gens ne les craignent eux-mêmes.

Lorsque cet équilibre s'inverse, les conséquences deviennent visibles.

Les émeutes fournissent alors une image spectaculaire de ce processus. Elles sont souvent présentées comme des explosions de colère. Pourtant, elles révèlent autre chose : la jubilation de la prédation.

Les commerces sont pillés. Les écoles incendiées. Les bibliothèques détruites. Les transports saccagés.

Le phénomène possède sa propre logique.

Le lumpen ne détruit pas le pouvoir.

Il détruit ce qui se trouve à portée de main.

Et ce qui se trouve à portée de main appartient presque toujours aux catégories populaires.

La véritable victime de cette dynamique n'est donc pas le bourgeois caricatural des discours militants.

C'est le peuple ordinaire.

L'ouvrier.

L'employée.

Le retraité.

Le petit commerçant.

La famille modeste.

Voilà pourquoi les agapes du lumpen constituent un phénomène politique majeur. Elles révèlent moins la force des prédateurs que l'affaiblissement progressif de la volonté collective de leur résister.

On cherche souvent les causes de la prédation du côté du prédateur lui-même. C'est une démarche légitime. Mais elle devient insuffisante lorsque disparaît une autre question, plus fondamentale encore : pourquoi la société ne parvient-elle plus à fixer des limites efficaces à ceux qui vivent de cette prédation ?

Car les prédateurs ont toujours existé.

L'énigme historique n'est pas leur présence.

L'énigme est la tolérance croissante dont ils semblent bénéficier dans des États pourtant plus puissants, plus riches et plus organisés que jamais.

Une civilisation ne meurt pas lorsqu'apparaissent des criminels.

Elle commence à décliner lorsqu'elle considère leur présence comme normale.

Lorsqu'elle s'organise autour du désordre au lieu de le combattre.

Lorsqu'elle en vient à administrer la prédation plutôt qu'à la contenir.

Alors seulement commencent véritablement les agapes du lumpen.

Et leur festin se nourrit toujours des mêmes victimes : les honnêtes gens.



9 réactions


  • sylvain sylvain 20 octobre 12:00

    Pouah les textes IA ressemblent a des poulets de batterie. 

    L’etat moderne se fonde sur l’idee qu’il et le seul garant de l’ordre et de la securite d’une humanite dont la nature profonde est celle de la guerre de tous contre tous. La representation de cette guerre dans nos societes, c’est le capital, qui la met en scene habituellement. Mais nous sommes a ce moment ou il devient trop evident que c’est le capital qui est en guerre contre l’humanité. Donc l’etat a besoin de la mettre en scene ailleurs et c’est ce qu’il fait.

    Bien sur qu’il a les moyens de reprimer les mouvements sociaux, mais il doit d’abord mettre en scene leur violence. Depuis bientot une decennie la police tabasse, eborgne, mutile, nasse, disperse les defiles organises et le pouvoir ne tient aucun compte de tout mouvement pacifique, laisse tous les services sociaux se degrader. Puis il se desole des violences du lumpen, des parasites, des inutiles ou des etrangers, termes representant tous la meme chose, qu’il a cree en masse.

    Et il exerce sa violence bienfaitrice en retour. voila ou on en est.

    Et politzer, quand vous ecrivez « la mere de famille qui laisse pas sortir ces gosses n’est pas dans le meme camp... » vous laissez simplement apparaitre une profonde meconaissance du sujet. Les meres de famille des quartiers savent parfaitement que ceux qui sont dehors sont leurs enfants, ceux de leur voisine et font en general ce qu’elles peuvent pour les proteger de ce qui est en fait un milieu, un ecosysteme, et en general elles n’y arrivent pas. 


    • sylvain sylvain 20 octobre 17:27

      @sylvain
      d’autre part, vous scindez le monde entre un valeureux proletariat et un vil lumpen. Mais dans les faits, le capital recrute ses prolos dans un vaste merdier ou on peut passer de prolo a lumpen le temps d’une mission d’interim. 


  • jakem jakem 20 octobre 12:05

    Un bon diagnostic qui reflète la réalité.

    Déstructurations ; délégations de souveraineté excessives et occultes ; remises en cause de normes sociales sous l’impulsion de grands tarés qualifiés de philosophes ; déconstruction ; abandon du bon sens et de la morale ; prétention universaliste ; accueil inconditionnel d’Aliens dont des ennemis déclarés ; les tas de droits accordés même à ceux qui ne devraient pas pouvoir s’en prévaloir ainsi qu’à des officines visant la révolution ( syndicat SM, CGT, etc ) ; contradictions juridiques et imbroglios judiciaires ; réformes promises mais inabouties ; enseignement destructuré livré à des groupes de pression à cause d’oppositions parlementaires systématiques et dangereusement stupides ; dilapidation d’argent public ; avantages-privilèges institutionnellement accordés à certains, de préférence en secret ; judiciarisation de n’importe quoi et condamnations pour délit d’opinion ; ...................................................................... ...........................................................

    Avez-vous vu la pimprenelle ( la Gatel, une ministre ! ) qui se trouvait à côté du Biscornu ?  
    Elle pourrait jouer un grand rôle en tenant le stand du pire mauvais goût à la foire de Perlimpinpin.

    Il lui manque un anneau dans le nez et un tatouage « Liberté » sur le front.


  • Com une outre 20 octobre 12:19

    L’Etat manipule le lumpen, comme on a pu le voir ces derniers jours, c’est pour cela qu’il n’agit pas contre. Il joue au toréador. Espérant ne jamais se faire encorner. Et le peuple applaudit à la défaite du lumpen, qui pourtant est aussi la sienne.


  • Octave C Lebel Octave C Lebel 20 octobre 15:57

    Travaux appliqués :

    Thématique du jour : Repérer un escroc .

     → La lettre complète de G Marchais.

    https://bernard-gensane.over-blog.com/2019/10/la-vraie-lettre-de-georges-marchais-au-recteur-de-la-mosquee-de-paris-en-1981.html

     

    Q1 : Combien de fois l’auteur a-t-il posté ou évoqué ce document fabriqué par et exposé sur tous les sites relevant du prêt-à-porter d’une certaine famille politique (une recherche sur 12 mois suffit) ?

    Q2 : Quelle est cette famille ?

    Q3 : Faites-vous confiance en cette famille et ses méthodes (répondre par oui ou non) ?

    Q4 : Pourquoi ? 

     


  • jakem jakem 20 octobre 19:46

    « Et leur festin [ celui des lumpen ] se nourrit toujours des mêmes victimes : les honnêtes gens. » >>>>>


    La Panot, fleur de dracunculus vulgaris, refuse de condamner explicitement l’incendie de la mairie de Limoges vraisemblablement commis par Hodei C.D. ( ça ne signifie pas Corps diplomatique ), un individu d’ultra-Gauche fiché S.

    Elle a d’ailleurs affirmé à des journalistes que rien ne permettait de le cataloguer dans cette obédience politique. Mais qui agite un drapeau du hamass et jette un cocktail molotov dans une mairie ?
    Il est déjà bien connu « des Services » , ainsi que son père.


  • jakem jakem 20 octobre 20:06

    Avant tout : si je ne suis toujours pas censuré sur ce fil je remercie sincèrement Politzer de sa tolérance.
    Néanmoins je pense toujours qu’il a menti en affirmant que Sarah K. avait l’intention de détruire la Sécu. Il n’a pu apporter aucune preuve écrite de cette prétendue intention.
    ...................................................................... ........................................................

    Bagayoyo et le LBD ....

    Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. L’actuel maire LFI de Saint-Denis avait promis en arrivant au pouvoir en mars dernier, un « processus de désarmement » de sa police municipale. Première mesure phare : la suppression des lanceurs de balles de défense (LBD).

    Pourtant, selon Le Parisien, un agent de police municipale aurait sorti cette arme le 24 septembre dernier en plein blocus lycéen, devant l’établissement Bartholdi. Un geste qu’il aurait fait alors que des mortiers d’artifice étaient tirés dans sa direction, et dans celle d’autres lycéens. Il l’a par ailleurs rangé immédiatement après la fin des tirs de mortiers envers lui. Mais les faits sont là : l’agent avait bien un LBD sur lui.

    « On n’y comprend rien, lâche au Parisien l’ancien maire socialiste de la ville, Mathieu Hanotin. Bally Bagayoko enlève le LBD puis, finalement, il dit qu’il restera dans le coffre de voiture. Il l’enlève, tout en ne l’enlevant pas. Quelle est aujourd’hui la doctrine sur le LBD ? Je ne sais pas ». L’élu socialiste, aujourd’hui conseiller municipal, assure qu’«  on lui pose la question à chaque conseil et, à chaque fois, c’est confus ».

    «  C’est très clair, a répondu Bally Bagayoko à nos confrères. Je ne veux pas voir de LBD dans l’espace public. » Il ajoute d’ailleurs que le policier municipal qui a sorti cette arme « est parti depuis ». En effet, les consignes données fin mars lui avaient été rappelées lors des blocus lycéens : interdiction des LBD lors des manifestations.

    Depuis son arrivée à la mairie, l’édile insoumis a multiplié les déclarations à ce sujet. En avril, il a déclaré que les lanceurs de balles « restent dans la voiture, sauf si les circonstances le requièrent ». Les services de la ville ont déclaré il y a deux semaines au Parisien que les policiers pouvaient s’en servir « qu’en cas de besoin d’usage légitime comme moyen de défense ». Déclaration immédiatement rectifiée par Bally Bagayoko auprès de nos confrères : «  Non, non, affirme-t-il. Le LBD ne doit pas être dans l’espace public. Point barre. Le message est très clair ».

    Au total, 63 agents ont quitté les rangs de la police municipale depuis l’élection du maire insoumis il y a six mois. Il n’en reste désormais plus que 72 pour un effectif originel de 135 policiers. ( article de Valeurs actuelles )


  • Luniterre Luniterre 20 octobre 22:16

    @l’auteur nous questionne justement >>>

    « les prédateurs ont toujours existé.

    L’énigme historique n’est pas leur présence.

    L’énigme est la tolérance croissante dont ils semblent bénéficier dans des États pourtant plus puissants, plus riches et plus organisés que jamais.

    Une civilisation ne meurt pas lorsqu’apparaissent des criminels.

    Elle commence à décliner lorsqu’elle considère leur présence comme normale.

    Lorsqu’elle s’organise autour du désordre au lieu de le combattre. »


    >>> il n’y a aucune « énigme » dans cette « nouvelle » stratégie systémique, mais simplement effectivement une « gestion » fondée sur le chaos pour développer et « justifier » le nouvel ordre totalitaire banco-centraliste >>>


    Stratégie systémique du chaos : info ou intox, 30 000 pilleurs à Marseille ?


    https://cieldefrance.eklablog.com/2026/10/strategie-systemique-du-chaos-info-ou-intox-30-000-pilleurs-a-marseille.html


    ********************


    17 Octobre, Bilan : les « Grands Gagnants » sont...


    https://cieldefrance.eklablog.com/2026/10/17-octobre-bilan-les-grands-gagnants-sont.html


    Luniterre


  • jakem jakem 20 octobre 23:20

    Voici quelque chose de très intelligent ! ( c’est pas de l’ironie )

    ( vu sur Instagram ) << Le Burkina Faso a suspendu temporairement les concours de beauté afin de revoir les règles qui les encadrent. À la place, le pays a lancé le concours scientifique HAKILI Mousso, qui a réuni 84 jeunes femmes ayant obtenu un baccalauréat scientifique en 2026. Elles se sont affrontées dans plusieurs matières, notamment les mathématiques, la physique et la chimie. Les gagnantes ont reçu des récompenses, dont 2 millions de francs CFA, une moto et un ordinateur portable. Le président Ibrahim Traoré les a ensuite reçues au palais présidentiel. Cette initiative vise à valoriser les connaissances des jeunes femmes et à les encourager à poursuivre des carrières scientifiques. >>


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