Les arcanes administratifs du numérique

Kafka sort de nos sites.
Le choc de simplification administrative ne cesse de nous mener en bateau ou plus exactement de nous perdre dans un réseau de plus en plus complexe de ramifications, d'impasses, de fausses pistes, de chausse-trapes et de pièces manquantes, le tout à tenter d'enregistrer par le truchement d'un clavier relié à un écran dans une sorte d'entité évanescente, impersonnelle, complexe et obtuse. Mais rassurez-vous, ce monstre aux mille et un pièges, se paie le luxe de vous demander si vous n'êtes pas un robot.
Dès cet instant, vous savez que vous n'êtes plus à armes égales. Vous l'humain, faible de ses imperfections, de ses difficultés à la fois de lecture, de compréhension et d'analyse, perdu dans le labyrinthe administratif, vous vous trouvez totalement démuni face à cette hydre tentaculaire au potentiel quasiment infini et à la logique insaisissable.
La chose va vous dévorer, vous prendre votre temps et votre énergie, réclamer de vous des documents que vous avez peut-être mais qu'il vous faudra numériser pour satisfaire son insatiable appétit de documents au format pdf. Vous, le pauvre humanoïde, vous avez tenté de conserver tout au long de votre parcours dans cette vallée de larmes des documents sottement en papier que vous avez précieusement rangés au fil du temps.
C'est du moins ce que vous pensiez car, devant cet esprit artificiel borné, tatillon et intransigeant, vous n'avez pas le droit à la moindre erreur, au plus petit oubli, à la malencontreuse perte. En bon directeur de conscience, la chose qui prétend communiquer avec vous tourne en boucle, revient inlassablement à sa requête insatisfaite sans que la moindre médiation humaine soit possible.
Car dans ce monde merveilleux que nous ont concocté des esprits supérieurs, la communication n'est plus permise. Il faut se plier à la loi de cette divinité numérique qui a pouvoir de vie ou de mort sur votre destinée. Vous êtes englué dans ses demandes, incapable de saisir la raison du rejet d'un document, de comprendre la donnée que vous avez mal saisie, l'information pourtant obligatoire qui semble vous échapper.
Vous êtes là, désemparé devant cet écran impavide derrière lequel se cachent des êtres retors, machiavéliques, tyranniques qui ont décrété une fois pour toute l'abolition des fonctionnaires derrière un guichet, des êtres de chair et de sang qui pour la plupart faisaient tout leur possible pour résoudre vos problèmes. Désormais, devant ce système admirablement déshumanisé, c'est frappe ou crève.
Malheur à qui se plaindra de ne pas comprendre ce qu'il faut faire, comment il faut utiliser cet outil, prodige de la technique impersonnelle. Vous serez qualifié d'imbécile, d’incompétent, d'inutile désormais dans cette société du tout numérique. Pour l'heure, vous serez simplement privé du papier ou du document qui vous manque, de la pension ou d'une prestation que vous réclamiez puis lors de la prochaine étape, vous serez identifié à des fins d'élimination physique.
Pour avancer dans ce monde merveilleux, il faut adhérer à son fonctionnement, être capable de suivre cette course diabolique vers une complexification toujours plus folle au nom de cette fameuse simplification administrative qui justifie son appellation par la mise hors circuit de ceux qui ne peuvent pas ou plus y accéder.
Il n'est rien à dire pas plus que l'on peut rêver d'un retour en arrière, d'un petit pas de côté pour nous libérer des rets de ce système infernal. Les fous qui ont conçu cette odieuse machination seront à leur tour broyés par leur créature à moins que nous nous soulevions enfin et que nous les mettions hors d'état de continuer à nuire. Il y va de la survie de ce qui nous reste encore d'humanité.

