jeudi 21 février - par Pierre JC Allard

Les corrompus du Canada

Les corrompus du Canada

Il est rare que le Canada soit mis au pilori de l’opinion mondiale. On a dit du mal de quelques unes de nos minières qui ont eu la main lourde au tiers-monde avec des locaux – et les bébés phoques nous ont servi une magistrale leçon de relations publiques ! - mais, pour le reste, l’image du Canada s’en sort assez bien. Assez bien pour que les gringos qui veulent voyager en paix se collent au dos une feuille d’érable…

Génial ! Mais ça, c’était avant… Avant qu’il ne se dise un peu partout que SNC-Lavalin - la grande boite d’ingénierie canadienne – avait pratiquement réinventé la corruption. 

Cette histoire de corruption me la fout assez mal, personnellement, car j’ai été pendant trois (3) ans Vice-Président adjoint de SNC… et ça, c’est juste deux crans sous le PDG, et donc avec du cambouis jusqu’au coude si on a touché aux outils… Qu’ai-je à dire pour ma défense et celle de mes anciens collègues ?

Rien. Ces trois (3) années n’ont pas été marquantes dans ma carrière de consultant international – (qui en a duré 45 ! ) – et encore moins dans le parcours de la firme ici mise en examen, puisque c’était AVANT la fusion entre SNC et Lavalin dont allait naitre ce qui allait devenir la plus grande boîte de génie-conseil au monde. 

Les années 1975-1978, quand j’y étais, c’était la préhistoire de SNC-Lavalin. L’impact de cette période sur les événements qui nous interpellent aujourd’hui ? Il équivaut à peu près à celui du règne d’un des Merovingiens sur la Cinquième République… 

De SNC-Lavalin, comme acteur du scandale actuel, je n’ai donc RIEN à dire. De quoi vais-je vous parler ? De la CORRUPTION dont on veut prendre prétexte pour bannir SNC-Lavalin du secteur dont elle a été le leader mondial. Cette corruption - et pas une autre ! - car il y en a plusieurs. Il y en a même une qui est bénéfique et dont je vous entretiendrai peut-être dans un prochain article !... Mais n’anticipons pas…

Aujourd’hui, je veux vous parler de la corruption - ou de ce qui en tient lieu - dans le secteur de la vente d’expertise sur le marché international. Et ça, je connais bien : c’est le secteur où j’ai travaillé. J’y suis venu parce que, jeune avocat qu’ennuyaient les procédures, j’ai choisi vite, au lieu de faire du prétoire, de gagner ma croute à promouvoir les intérêts des sociétés qui vendent leurs biens et services à travers le monde. 

C’est secteur des "Foreign Affairs’’. Celui que nous nous amusons parfois, entre initiés, à traduire en français par le secteur des « Affaires foraines »… 

C’est une allusion au cirque qui n’est pas totalement abusive, car si le marché de la consultation internationale s’est imposé prodigieusement au cours des dernières décennies, il a aussi vu proliférer plus que sa part de clowns et de pitreries. Il y est désormais souvent plus lucratif de PARLER de développement que d’en faire… et donc bien plus populaire d’étudier les problèmes que de les résoudre.

Cela dit, passons au vif du sujet. A-t-on raison d’accuser SNC-Lavalin de corruption pour l’obtention de ses contrats internationaux ? NON. Absolument Non. Accuser une firme comme SNC-Lavallin d’obtenir ses contrats de « consultance » internationale par la corruption est une calomnie, mais surtout une incompréhension du fonctionnement du secteur. Il ne s’y décide rien de significatif par la corruption

 Ce qui pourrait surprendre, car on sait bien qu’un être humain disposant d’un pouvoir de décision décide rarement autrement qu’en cherchant à optimiser la satisfaction qu’il en retire. Une satisfaction qui peut venir de son sens du devoir… mais aussi de n’importe quoi dont quelques gratifications opportunes,

D’ou vient cette apparente contradiction, que la corruption ne décide finalement de rien dans une un secteur où tout y prédispose ? 

 C’est qu’il y a un haut et un bas, un dessus et un dessous à ce panier 

« En bas », il y a une faune de petits intervenants qui sont souvent les « mis en disponibilité » des bureaucraties nationales où il y a pléthore de ressources qu’il faut garder en poste sans savoir trop qu’en faire. Tous ces gens gigotent de façon parfois bien plaisantes. 

Comme ce cas bien RÉEL d’un directeur qui ne donnait son aval aux projets qu’une institution internationale voulait financer dans son fief que si une contribution était versée au « Fonds pour lutter conte la corruption » qu’avait créé un de ses proches. 

J’ai aussi connu un pays où il fallait offrir un cadeau à la maitresse du père de celle qui accordait les rendez-vous pour accéder à son amant, l’homme-clef qui décidait de tout… La corruption et ce qui lui ressemble est un sujet fascinant et inépuisable. 

Voir ce qui est et n’est pas corruption n’est pas toujours simple, car la consultation internationale, comme on le dit du « jeu de boules », est très souvent un jeu qui se joue à trois (3)… 

Un pays demande du fric et en reçoit, un autre pays accepte d’en donner à certaines conditions explicites ou tacites… et une « institution d’aide internationale » - (type Banque mondiale, mais il y en a plusieurs)- gère l’opération et, en principe, en garantit la crédibilité technique et l’honnêteté. 

Dans ces mariage à trois, chacune des trois (3) entités peut être d’origine et de culture différente ainsi qu’avoir des intérets opposés… … mais elles doivent toutes dire OUI … Et c’est encore plus compliqué qu’il n’y parait, car non seulement elles ne sont pas toujours d’accord, mais, au sein de chacune, il faut aussi que des décisions concordantes soient prises entre des gens qui ne le sont pas davantage entre eux. 

Un projet de consultation internationale qui se réalise, ce sont des centaines de décisions prises, entre plusieurs intervenants dont chacun a ses propres intérêts, mais dont chacun représente AUSSI une société, un pays, un commanditaire … qui n’a pas nécessairement les mêmes buts que ceux que poursuit ou feint de poursuivre cet intervenant qui formellement la représente…

Et, comme les Trois Mousquetaires, ces trois (3) entités sont en réalité … quatre (4) Le quatrième joueur, le d’Artagnan de l’aventure, c’est la tenace consultante qui en bout de piste, aura convaincu tout le monde et réalisera le contrat. Quand elle y parvient et aura fait une bonne affaire… Un financement obtenu et toujours un petit miracle…. 

Dans ce milieu et à ce niveau, on comprend qu’il peut y avoir des choses qui ressemblent beaucoup à de la corruption…. Car Il est de la nature des tâches à réaliser en consultance internationale, qu’une part significative des décisions à prendre n’ait pas de précédents indiscutables et qu’elles soient discrétionnaires ou même arbitraires… Il est donc très probable que beaucoup de ces décisions seront prises en fonction des intérêts personnels de certains décideurs à tous les niveaux. 

Mais on a travaillé si fort que le mot-clef n’est pas « corruption », mais duplicité. Les petits cadeaux n’intéressent que des Savonarole en phase ascendante ou descendante dans leurs pays respectifs, puisque le but est d’obtenir puis de distribuer des revenus Au palier des petits joueurs, la corruption est est percue comme regrettable… mais sans plus. 

Voudrait-on aller au fond de cette corruption, d’ailleurs, qu’il est ABSOLUMENT SÛR QU’ON NE SAURAIT JAMAIS quelles décisions ont été biaisées. On ne saurait jamais quels arguments ont vraiment prévalu, quels prébendes ont vraiment été versés. 

On ne saura surtout pas quelle autorité discrète vraiment souveraine aura imposé une décision dont tout le manège politique et toute la « corruption » souvent ostentatoire qui aura précédé n’aura servi qu’à cacher les motifs et à effacer les traces.

Si on accuse à ce niveau – que ce soit SNC-Lavalin ou un autre - on accusera donc sans preuves. Et si on pointe du doigt ce sera injuste, car ils seront légion à en avoir profité peu ou prou, sans qu’il se soit échangé même une regard complice. 

Le procès de la corruption au bas niveau frappera un peu au hasard. Au niveau supérieur, les décisions sont prises autrement . On est au AU DESSUS de la corruption. Il y a un dessus » au panier de la consultance internationale… 

Il y a de vraies décisions qui se prennent pour des projets qui font intervenir ceux qui ont le vrai pouvoir de décisions. Des projets qui mettent en cause la sécurité nationale et la raison d’État … et c’est à ce palier seulement qu’interviennent les RESPONSABLES des firmes comme SNC-Lavalin

Ces firmes sont nécessaires pour assurer la réalisation technique des très grands projets comme des autres, mais c’est une grande naïveté de penser qu’elles obtiennent ces projets cruciaux en versant des pots de vin. Des facteurs plus importants entrent en jeu. A ce palier, la corruption dont on accuse SNC-Lavalin n’y joue pas de rôle significatif, car à ce niveau c’est sa tête que chacun joue. Personne ne pense qu’on ait payé Grouchy pour qu’il arrive en retard a Waterloo… !

Accuser de corruption sur le marché international une firme comme SNC-Lavalin est un non sens, un fantasme de minable. Ceux qui ont le pouvoir d’accorder ces contrats ont déjà accès à tout ce que la richesse peut procurer … et chercher à satisfaire les désirs faustiens des décideurs – jeunesse éternelle ou amours à la Werther - n’est pas ce dont on accuse SNC-Lavalin…. 

Mais alors… que s’est-il donc passé. ? Comment est venu le scandale ?

C’est quand SNC-Lavalin, dominant son marché international au point de se tourner par avidité vers le marché domestique canadien, a voulu y appliquer à une faune locale les procédés qui avaient fait sa force dans le « affaires foraines », que - parlant à ses saints comme si elle parlait encore à Dieu – elle est tombée dans la corruption triviale sordide, disons traditionnelle, qui a été sa perte.

La complexité inhérente aux transactions internationales et impliquant de vrais décideurs du plus haut niveau protégeait SNC-Lavalin de la corruption dont maintenent on l’accuse. Tout ça grenouillait sous le naseau de son cheval. 

Mais une firme de consultants qui construit un hôpital, même d’un milliard de dollars, dans son propre pays, en soudoyant des gens dont chacun y rêve comme à la chance de sa vie ! Cette firme alors ne jouit pas de cette immunité. C’est une autre dynamique 

 C’est le piège ou est tombé SNC-Lavalin : ne plus être « au-dessus » de la corruption ‘’ordinaire ‘’. Quelle conclusion tirer des événements ? Je crois qu’il serait incongru de retirer SNC-Lavalin du marché international où elle possède une compétence indéniable et difficilement remplaçable. Si l’on veut la « punir » – et je ne commenterai pas sur cette question morale pour laquelle je n’ai pas de compétence particulière - il vaudrait mieux lui interdire le marché domestique canadien. D’autres y prendront plus facilement sa place et y feront aussi bien - ou aussi mal - sans compromettre tout un pan de l’économie canadienne. Il faudrait qu’on y réfléchisse…

Pierre JC Allard

 



7 réactions


  • Blanche Colombe Paracétamol 21 février 17:41

    « Il faudrait qu’on y réfléchisse…  »

    on va déjà faire appel à un consultant pour qu’il fasse un audit et des propositions, et après on créera une commission


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 21 février 18:07

      @Paracétamol

      Consultant, propositions, Commission... Je n’ai pas dit de noyer le poisson. Je dis qu’il faut le faire cuire autrement, sans quoi, il y aura des petits mais, aussi des grands brûlés dans toutes les chancelleries et aussi les endroits les plus incongrus.

      PJCA


  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 21 février 20:09

    Bonjour Panda

    Il va se chuchoter bien des choses sur cette affaire. C’est fou le nombre de gens qui y sont mêlés... Je suis avec plaisir de loin les aventures de vos Gilets Jaunes... 

    Pierre JC Allard


  • Xenozoid 21 février 20:13

    tu n’es pas surpris,je rajoute

    buziness as usual


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 22 février 15:41

      @Xenozoid

      Le contrôle du Système sur l’opinion publique semble inexpugnable. Il semble que je me suis inquiété à tort. 

      PJCA


  • julius 1ER 22 février 09:04

    C’est juste une affaire « locale »entre canadiens.... chez -nous la corruption, çà n’existe pas !!!


  • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 22 février 16:02

    « C’est juste une affaire « locale »entre canadiens.... chez -nous la corruption, çà n’existe pas !!! »


     smiley Le plus divertissant sera dans quelques semaines, quand se souvenant vaguement d’en avoir lu quelque chose sur Avox, des centaines de Canadiens seront persuadés que c’est en France que tout ça est arrivé... !

     Si on lit ce qui se passe en même temps aux USA, en Chine, en Israel et ailleurs, on pourrait en déduire que le monde entier est devenu un seul piège à cons, parfaitement construit, dans lequel toute la population dort tranquille, au rythme d’une berceuse que lui chantent ses médias et dont les paroles n’ont plus d’importance ...pourvu que le mélodie soit agréable et ne la fasse pas sursauter..

    PJCA


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