mardi 30 juin 2020 - par Alain Roumestand

Les derniers jours de Jean Moulin... à Chartres

Jean Moulin

"Les derniers jours de Jean Moulin à Chartres" est le dernier livre paru de Gérard Leray, historien qui a déjà publié, entre autres études, "La tondue 1944-1947", l'histoire de cette femme tondue à la Libération, en août 1944, avec son bébé dans les bras, immortalisée par la photo de Robert Capa, "Monsieur Paul, l'escroc qui aimait les pauvres ; le bras droit de l'Abbé Pierre à Emmaüs".

Gérard Leray Gérard Leray est un historien rigoureux, professionnel, appuyant tous ses travaux de recherche historique, sur une documentation exemplaire faite d'archives et de témoignages comparés.

Il nous apporte avec "Les derniers jours de Jean Moulin" un éclairage tout à fait particulier et essentiel sur l'unificateur courageux et emblématique de la Résistance, torturé par Klaus Barbie, martyrisé, après son arrestation le 21 juin 1943 à Caluire, décédé le 8 juillet 1943 en transit ferroviaire vers l'Allemagne, admiré des français, panthéonisé, avec des places, des rues, des établissements scolaires qui portent son nom, dans toute la France.

Pendant 3 ans, Gérard Leray s'est plongé dans les archives, dans tous les ouvrages qui traitent de Jean Moulin, dans son livre" Premier combat", pour nous livrer avec exactitude et méticulosité les cinq derniers mois du préfet Jean Moulin dans la ville de Chartres, de juin à novembre 1940, alors que la France connaissait la débâcle.

Jean Moulin, les français ont pu le voir en premier résistant, quand il s'oppose aux allemands à Chartres, dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, avec son refus de signer un document allemand qui accusait des soldats africains de l'armée française d'avoir massacré des civils. Le 18 juin Jean Moulin tente de se suicider en se tranchant la gorge.

Jean Moulin est révoqué de sa fonction préfectorale par les autorités de Vichy le 16 novembre 1940. Moulin avait été chef de cabinet de Pierre Cot ministre de l'air du Front populaire.

C'est la période de 129 jours, de juin à novembre 1940, qu'explore avec une extrême rigueur d'historien, Gérard Leray, période pendant laquelle Jean Moulin, installé préfet d'Eure-et-Loir en février 1939, est représentant de l'Etat français et du gouvernement du Maréchal Pétain, doit répondre aux injonctions de l'Allemagne victorieuse. 

Philippe Pétain, après avoir sabordé la République et instauré l'Etat français, en juillet, promulgue le 3 octobre 1940 une loi portant sur le statut des juifs, "une des conditions du relèvement national", est-il dit," étant l'éloignement des israélites d'un certain nombre de carrières". Mais comme l'écrit Gérard Leray : " En 1940, les mesures prises contre les juifs, ne choquent pas grand monde".

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Gérard Leray dans ses recherches archivistiques, dans son enquête minutieuse, est parti de la première ordonnance allemande du 27 septembre 1940, qui exigeait le recensement des juifs en France et de la deuxième ordonnance sur le recensement des entreprises juives.

Pour Chartres et le département d'Eure- et- Loir, des listes de juifs résidents (déclarants juifs reçus par les autorités, questionnaires envoyés aux intéressés et renseignés par eux, courriers spontanés) ont été constituées par les sous-préfets et le commissaire principal des Renseignements généraux a centralisé ces listes. Jean Moulin ne s'immisce pas dans le travail de ce dernier, ne le contrôle pas non plus.

Jean Moulin dans la période d'après la débâcle et de la défaite militaire, dans une France écrasée matériellement, économiquement, multiplie à Chartres les actions, sans compter, pour aider la population et les élus de son département, alors que le personnel de sa préfecture est en grande partie absent.

Dès le début, il a fait placarder un appel sur les murs du département : "Habitants d'Eure-et-Loir, vos fils résistent victorieusement à la ruée allemande. Soyez dignes d'eux, en restant calmes. Aucun ordre d'évacuation du département n'a été donné, parce que rien ne le justifie. N'écoutez pas les paniquards qui seront d'ailleurs châtiés. Il faut que chacun soit à son poste".

 
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Ensuite le préfet Moulin déploie une énorme activité pour redémarrer "la vie économique locale : nourriture, eau, énergie, finances publiques, hygiène, communication, moissons, prisonniers de guerre, écoles". Jean Moulin ira même jusqu'à distribuer lui-même le pain aux habitants restés sur place et aussi aux très nombreux réfugiés qui arrivent du nord du pays. Il se comporte donc en préfet actif, conscient de son rôle dans ce morceau de France déboussolée, qu'est le département d'Eure-et-Loir. Il proteste avec fermeté contre les réquisitions et les abus commis par les allemands. Il proteste par exemple auprès du baron von Gültlingen premier FeldKommandant à Chartres :" Dans de très nombreuses communes les unités cantonnées continuent à expulser les propriétaires ou les locataires de maisons d'habitation, sans leur laisser une seule chambre et sans aucune considération pour les vieillards, les malades et les enfants".Pour gagner du temps il demande conseil aux ministres concernés sur l' application des lois publiées.

Mais il doit aussi tenir compte des injonctions du gouvernement et des occupants nazis. Il est préfet de la République, statutairement au service du gouvernement : un sacerdoce. Une liste de 120 juifs est ainsi envoyée à la FeldKommandantur de Chartres le 9 novembre 1940, une semaine avant le départ de Jean Moulin révoqué, courrier retrouvé, non signé, avec la simple appellation "le Préfet". "Les listes", écrit Gérard Leray, "sont transmises aux autorités allemandes d'occupation en vertu de l'article 3 de la Convention d'armistice qui énonce que les ordonnances allemandes ont force de loi dans la zone occupée et que tous les fonctionnaires français qu'ils soient trésoriers- payeurs-généraux, recteurs d'académie, policiers, gendarmes ou préfets doivent les appliquer". Et au cours des 28 jours,d'avant son départ de Chartres, les archives ne révèlent aucune implication du préfet Jean Moulin dans le traitement a posteriori du statut des juifs. Ce sera l'affaire de son successeur Charles Donati.

Les documents incriminés, révélant l'implication de la préfecture d'Eure-et-Loir dans le recensement des juifs à l'automne 1940, ont été découverts aux Archives Nationales par Yves Bernard un historien local. Et tout le travail de Gérard Leray respecte les principes de la recherche scientifique. Toute étude historique se doit d'éviter les anachronismes. Les listes des juifs dressées par l'administration française en 1940, comme il y avait des listes déjà dressées de réfugiés espagnols, des listes de militants d'extrême gauche, de réfugiés russes, de réfugiés anti-fascistes,ne pouvaient pas, en l'état, laisser penser à une politique d'extermination, comme elle a été mise en place par les nazis en... 1942 dans toute l'Europe de l'ouest. N'oublions pas qu'à Paris, sur la base du volontariat, plus de 100 000 juifs sont allés se faire recenser. S'ils avaient cru à une politique mortifère, ils ne se seraient pas présentés...

Jean Moulin, "tout le temps qu'il a été en fonction en Eure-et-Loir, n'a" (également)" joué qu'un rôle résiduel dans l'affaire des naturalisations...Il n'a pas pris la moindre mesure d'internement ou d'assignation à résidence des juifs étrangers ou sans patrie connue, pour leur attitude contraire aux intérêts du pays... ou encore dont l'absence de ressources les place en surnombre dans l'économie nationale" (comme on peut le lire dans les injonctions officielles).

Après avoir écrit et publié son ouvrage, dans lequel on trouve donc une description précise et passionnante de la situation de la France dans la débâcle de 1940, des premières lois et circulaires anti-démocratiques de Vichy, de la chasse aux étrangers ou prétendus tels, Gérard Leray affirme toujours : "Mon admiration pour le parcours de vie de Jean Moulin demeure" et il balaie, d'un revers de main, la récupération possible de son livre, par ceux qui n'ont jamais admis l'action essentielle de Jean Moulin, l'organisateur de la Résistance à l'occupant.

Gérard Leray se trouve dans la droite ligne des vrais historiens, notamment de Jean-Pierre Azéma qui a écrit :" La trajectoire de Moulin n'a pas été plus que d'autres linéaire... La prise en charge d'un personnage, singulier par définition, impose à l'historien des précautions...Ne pas chercher à tout prix une cohérence".

Dans son avant-propos Gérard Leray avait cité l'historien Pascal Ory :" Leçon d'éthique. La première est que l'historien n'est pas un procureur, que son travail est de comprendre, laissant à l'agent moral -qu'il est aussi- le soin de juger. Le deuxième est que le" bien", le" vrai", et le "beau" ne font pas forcément bon ménage...La troisième leçon est qu'on doit le respect aux morts, mais la vérité aux vivants".

 



3 réactions


  • Heureusement qu’il y avait des Jean Moulin à l’époque. Ce ne sont pas les maires et les préfets qui ont fui à 500 kms de leur lieu de travail durant le confinement qui auraient caché des juifs sous l’occupation ! Nazis-Coronavirus même combat psychologique révélant les couards et les courageux. Merci à Gérard pour son excellent travail (de la part d’un de son ex-collègue que je suis) !


  • vraidrapo 1er juillet 2020 09:28

    Je me demande la réaction de J.M. s’il voyait l’État de la France aujourd’hui :

    autorité bafouée,

    Souveraineté perdue,

    Collaborateurs suicidés ( Béré, De Grossouvre, Boulin...),

    corruptions médiatisées au sommet de L’État (La Mitte, Giscard, Chirac, Balladur, Talonnettes...)

    Juges complaisants

    néocolonialisme,

    ingérences pétrolières,

    Bien la peine de subir la torture de la Gestapo, de se couper la langue ou se jeter par la fenêtre...


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