Les infortunes de la Vertu
Les Occidentaux montrent une repentance ostentatoire pour tous leurs crimes passés, du moins partie d'entre eux. Ils affichent une non moins ostentatoire Vertu pour montrer qu'ils sont différents de leurs aieux.
La civilisation judéo-chrétienne prône depuis toujours l’Amour comme valeur suprême. Ses agissements au cours des siècles ne furent que très lointainement proches de l'objectif affiché, il fallait convaincre les hérétiques. La conquête d'empires coloniaux marqua un point d'orgue des prétentions occidentales dans les années 1920-1930, les domaines conquis s'étendaient alors sur la quasi-totalité de la planète. Au sein même de l'Europe, la rage de dominer gagna les coeurs. Une poignée d'illuminés surent convaincre des Nations qu'il existait une race supérieure à toutes les autres et que ceux-ci étaient condamnées à obéir ou à disparaître. Il fallut 85 millions de morts pour que les choses retrouvent un cadre apaisé. Il faut toutefois souligner que les temps de barbarie coïncidèrent aussi avec l'émergence d'une foison de nouvelles techniques, d'une multitude d'inventions, de technologies nouvelles qui permirent d'alléger considérablement le fardeau des gens dits simples.
Peut-on changer la nature d'un peuple pollué par la haine ? La dénazification de la société allemande concerna tous les domaines de la culture, de la presse, de l'économie, du pouvoir judiciaire et de la politique. Chaque Allemand ayant détenu une fonction civile ou militaire devait répondre à un questionnaire et une enquête judiciaire pouvait ensuite être entamée. Le corps professoral fut renouvelé, ainsi que la majeure partie des professions juridiques, journalistiques et sportives. Quatre organisations nazies : le NSDAP, le SS, le SD et la Gestapo furent déclarées criminelles. La Loi réussira finalement à extirper d'une Nation des germes criminels.
Les Nations occidentales avaient donc beaucoup à se faire pardonner ayant semé la terreur sur la quasi-totalité de la planète et ayant laissé éclore en son sein la pire des barbaries. Elles ne renoncèrent cependant pas à dominer le Monde. Evidemment il fallait éviter les pièges du passé : la violence physique devait être bannie tout comme les idéologies. Le négoce ne sous-tend aucun précepte potentiellement dominateur et contribue prosaïquement au bien-être de tous, c’est un cadre idéal. Reste à ajouter une philosophie de vie qui puisse donner à rêver, ce sera l'empathie. Des Lois indiqueront les devoirs et permettront de mettre en oeuvre l'ensemble en mettant de côté loyauté et honnêteté, notions trop immatérielles pour pouvoir être écrites. Le Monde ainsi constitué était idéal, il n'existait que dans l'esprit de quelques-uns, il fallait donc convaincre l'immense majorité de la validité des propositions. Les foules sont animées par les émotions, on s'attacha à les transformer en foules réagissantes en extirpant toute trace de rationnel.
Les barbaries, les atrocités avaient été constamment commises par des sociétés patriarcales, pour mettre un point final à ces atrocités il fallait bannir toute décision humaine pour la rendre collective, et pour faire bonne mesure il fallait aussi changer l'homme lui-même en le déconstruisant, un euphémisme pour castration, les eunuques étant connus pour avoir des humeurs moins belliqueuses. D'autres saisirent tous les avantages que cette proposition pouvait leur procurer pour garder leurs biens ou les faire grandir à l'abri des contestations.
La volonté de puissance anime tout un chacun, mais son caractère nuisible vient du nombre. Seul, vous n’avez que votre talent ou votre capacité à faire des efforts pour intégrer le système social, si vous ne savez rien faire de cet ordre vous pourrez nuire mais seulement sur vos proches. La coalition avec d'autres va permettre d'autres ressorts. Dans un groupe ce n'est pas la pertinence de vos idées qui importe mais le degré de cohésion qu'elle induit, le degré d'obéissance. L'Union fait naturellement la Force mais c'est au prix du libre arbitre. Pour imposer la nouvelle Vertu, la déconstruction programmée concernera hommes et femmes afin de les transformer en purs consommateurs incapables d'agir pour autre chose que leur intérêt. Pour saper toute velléité de rébellion collective, il faut associer une partie importante de la société non pas en fonction d'idées dorénavant proscrites mais de ce qu'elle est, de sa nature physique. Il ne peut s'agir d'une ethnie, d'une population donnée, cela ne peut être que la gent féminine, le genre, les minorités. La capacité de créer, de s'adapter au nouveau, de façonner de ses mains un objet, tout cela doit disparaître au profit des apparences.
La façon privilégiée de communiquer avec le Monde de l'Homme seul ce sont les livres, qu'ils les écrivent ou qu'ils les lisent. Les "nombreux" préfèrent tout au contraire la parole, le verbe, la diatribe. L'écrit peut se perdre en nuances, en digressions, en versions différentes d'un même fait, l'oral lui est dans l'immédiateté, le convaincant, la rhétorique, la forme plutôt que le fond. L'incarnation est essentielle pour porter la parole, pour subjuguer, pour convaincre, la lecture n'a que fait de l'auteur. Le Nouveau Monde aura aussi ses idoles il suffira de consulter l'annuaire des plus fortunés, des plus médiatisés.
Les individus comme les groupes ont cependant un trait commun : le désir d'exister, les premiers par ce qu'ils font, les seconds par ce qu'ils font faire aux autres. Une classification ancienne distinguait déjà l''immatériel du matériel ; on aura dorénavant ceux qui ont et ceux qui n'ont pas La puissance s'obtient toujours par la domestication, celle-ci se faisait par le plus fort, ce sera dorénavant par le plus roué. Mais ce qui pourrait être acceptable pour assurer l'ordre engendre des dirigeants pleins de malice plutôt que de sagesse sans aucune utilité collective.
Les gens s'échinent donc à se transformer en semblables mais l'ennui provient de l'uniformité.
Le Verbe permet la puissance mais l'Art de la guerre dépasse maintenant les militaires : il s'agit de conquérir les esprits grâce aux médias qui rythment la vie collective de façon obsédante, Il faut "tuer" numériquement l'ennemi comme lors des guerres du passé mais les "paroles verbales" sommairement écrites servent de balles. Les démunis sont incapables de diriger alors ils forment des meutes pour faire régner une Norme qu'ils ne connaissent même pas.
Si l'effacement des devoirs dans le cadre d'une morale est la condition d'une nouvelle obéissance, l'ensemble devient instable vis-à-vis d'ensembles encore possesseurs d'une foi, légitime ou pas ; : foi en son pays, sa culture, son enracinement social ; sa spiritualité. Le combat entre l'ogre et la Vertu connaît toujours la même fin.
La Vertu affichée par les Nations occidentales dissimule mal de solides appétits de domination. Elles en appellent aux peuples pour se soulever contre les tyranneaux, du monarque au chef de famille. Toujours en mettant en avant l'empathie pour des groupes sociaux où se mêlent riches et pauvres indifféremment cachant ainsi le ressort essentiel de la Société du négoce, le pouvoir appartient au capital et à lui seul. La "liberté" mise en avant n'est qu'une licence accordée pour qu'on ne touche pas à l'essentiel. Très généralement, plus de désordres que de nouvelles possibilités de choix sont offertes et les mécanismes d'asservissement se remettent en place rapidement. Le commun des mortels ne sachant plus à quel saint se vouer ne se plie plus à aucun de ses devoirs même essentiels. En particulier il ne défendra plus ses propres principes, pourquoi résisterait-il résister aux brutalités étrangères ? Les sociétés retournent alors vers le triptyque Classer, Surveiller et Punir, ce qu'elles ont toujours fait.
La Vertu n'est qu'apparente mais il suffit qu'on y croit pour qu'elle règne. Ses infortunes proviennent bien plus de ses malformations intérieures que des agressions externes.
