Les oiseaux de Roissy
« Le 27 février, un voyageur surpris à Roissy avec une soixantaine d'oiseaux interdits de commercialisation est reparti libre, et les oiseaux, abandonnés à l'aéroport, sont morts de faim... ».
J'ai envie de m'arrêter là.
Quelques minutes de silence, hein, pour bien digérer l'info.
Vous me direz, tout va si mal dans le monde qu'on n'en est pas à trois piafs près ! Certes.
Mais enfin Roissy c'est pas un désert ! C'est pas un quartier de miséreux ! On y laisserait crever les gens, j'en suis sûre ; à moins qu'une mémé dégoûtée fasse appel aux forces de l'ordre pour qu'on la débarrasse de ces immondices.
Des âmes pleines de compassion.
Voici un article pour rien ; c'est plus fort que moi.
Les grands de ce monde se réunissent à Bangkok ; très bien. Mais ce ne sont pas des chevaliers : des pressions pèsent sur eux : il y a des tas de gens qui vivent de ces trafics ( ne cherchez pas si on pourrait faire autrement dans les pays « du sud », c'est comme ça et la faute à pas de chance) ; les gouvernements qui ne souhaitent pas priver une partie de leur population d'un revenu ( ne cherchez pas s'ils pourraient faire autrement dans leurs pays « du sud », c'est comme ça et notre faute).
Cependant, il faut bien reconnaître que les grands cherchent ; ils se grattent la tête, réfléchissent, font appel à des experts, des philosophes, des économistes ; mais ils ne trouvent pas : comment les gens du sud, qui sont si nombreux, pourraient-ils manger à leur faim sans ce trafic ? C'est impossible, et pourquoi les plus malins et les plus courageux d'entre eux ne pourraient-ils pas rouler en 4X4 ? Ça serait trop injuste ; et les grands sont des justes. Tout cela leur est intolérable.
Les petits cueilleurs, les petits braconniers ; c'est fou comme ces gens-là ont du pouvoir soudain ; ici les travailleurs se bagarrent pour garder un boulot utile à tous mais ils n'arrivent à rien ; là-bas, les braconniers font la loi. Les ouvriers de Goodyear et les autres devraient peut-être copier sur eux.
Et puis il y a des petites négociations entre amis, qui des ailerons de requins, protégés par les lois internationales, avec les États-Unis, qui des peaux d'ours blancs avec le Canada. C'est sûr, les victimes n'ont pas de syndicats et on ne les entend pas se plaindre : ils tombent sous les balles, se heurtent à des barreaux de cage sans avoir jamais commis le moindre crime. Fastoche.
Mais les braconniers tuent autant qu'ils le peuvent, des éléphants, pas pour leur tonne de viande, mais pour quelques kilos d'ivoire alors que depuis Mathusalem son commerce est interdit. On tue les rhinocéros, pas pour leur tonne de viande ni pour leur peau que personne ne voudrait avoir pour sacs à mains ou godasses, mais pour leurs cornes, réduites en poudre pour que les chinois triquent ! Je ne connais rien à la sexualité des chinois mais, soit leurs femmes sont des sacrées gourmandes, soit ils sont au dessous de tout ; sans compter qu'on a jamais vu une femme grimper aux rideaux à cause d'une raideur rhinocérique, une patte mouille faisant l'affaire ! Je ne parle pas des ours blancs dont la douceur ouate vos oignons et cors ; indispensable au confort des bien-nés.
On s'offusque depuis 1973 ! Autant dire un siècle. Mais on comprend bien que pour quelques innocences sacrifiées sur l'autel de l'ego, on ne va pas lever les armées d'Hannibal !
Le contribuable ne s'y retrouverait pas.
À la fin des années soixante-dix, notre Président féru de chasse au gibier rare, avait fait des pieds et des mains pour chasser le Tigre en Inde. Les indiens venaient tout juste de sanctifier leur fauve et d'en interdire absolument la chasse pour le protéger.Tout président tout français qu'il était, cette requête lui fût refusée. L'incident diplomatique a été évité de justesse. Maintenant que j'y pense, les chinois, encore eux, sont friands de testicules de tigre qui leur sont hautement profitables question performance : notre président français avait-il quelques troubles à l'époque ? Depuis que l'on a lu ses confidences, on est, n'est-ce pas, en droit de se le demander.
En tout cas, à tous les coins de notre ronde planète, ça bande sec.
De l'or à l'éléphant, de l'uranium au colibri, du diamant aux phoques, du charbon à l'ourse blanche, du pétrole à la baleine, du gaz aux singes, du sel aux aigles, du loup à l'eau, des phosphates aux ourses brunes, des gemmes aux lions, onpilleontue.
Mais qu'est-ce qu'on baise !
C'est aux cétacés qu'on prenait l'ambre gris, aux esturgeons les œufs, aux huîtres les perles, aux veaux le lait des mères, aux arbres les fruits, aux chênes l'écorce, aux esclaves la sueur, aux femmes l'hymen.
On donne quoi à qui ?
Des coups de fusil à tout ce qui bouge.
Des filets aux poissons.
Du poison aux rats.
Des raclées aux gosses.
Il n'y a pas eu un humain pour s'inquiéter du sort de ces oiseaux....
Il y a finalement très peu de gens concernés par ces histoires : peu d'acheteurs, bien que bien assez pour menacer les espèces, peu de braconniers, bien que bien assez pour fournir les clients.
L'homme a des préoccupations plus importantes : ceux qui n'en ont pas sont de potentiels clients, un boa dans son séjour, ça en jette, des oiseaux rares, des papillons, ça pose son homme ; et les autres sont de potentiels braconniers, du moins symboliquement. Alors, oui, les quelques hurluberlus qui se préoccupent de ces bêtes et qui réussissent à faire passer des lois, ne sont pas assez nombreux pour les faire appliquer ; d'autant plus qu'il leur faut bien bouffer aussi et avoir quelques activités plus lucratives.
On ne peut plus se retourner aujourd'hui sans voir l'exploitation et la maltraitance infligées aux animaux ! Même les mémères à chienchien maltraitent leur amour de substitution, avec les meilleures intentions du monde ; on sait que l'enfer en est pavé.
La stupéfaction de l'animal piégé dans un enfer de verre de métal et de bruit, sa faim, son impuissance
Oh belle indifférence de nos concitoyens que leur importance aveugle ; oh, belle armée d'obéissants qui n'ont plus en eux la possibilité du geste singulier qui sauve .
J'étais, il y a peu, à la Part-Dieu à Lyon et pendant l'heure que j'attendais mon train en retard, j'ai vu défiler des centaines, des milliers d'ombres. J'étais posée au milieu comme un encombrement gênant des trajectoires ; je guettais un regard, un visage, une lueur de malice de bonheur, un sourire et je n'en ai pas vu ; visages tendus sur le tracé connu d'un chemin qu'il faut faire vite, prisonnière d'une cage j'aurais pu y mourir sans témoins. Tant d'humains tout à coup, dans mon ordinaire solitaire, je n'en pensais rien, abasourdie. Le moindre événement aurait été fatal à cette foule d'absents ; même les chiens se reniflent qui ne se connaissent pas !
L'homme a bâti son enfer, pierre par pierre, et en le bâtissant s'est rendu apte à y vivre. Venu de l'extérieur, d'un lointain sauvage dans un corps fragile, il mourra et cela n'aura d'importance pour personne.
Ils se sont affolés, ils ont couru, ils ont cherché et n'ont trouvé personne qui savait ce qu'ils mangeaient
Un poussin de chouette était tombé du nid ; des mains savantes l'ont recueilli, ont confectionné pour lui des boules de steak haché enrobées de poils de chien, trouvé quelques souris, puis de la viande dans du coton ; l'animal régurgitait ses pelotes, nécessaires ; il grandit, puis mis dans une grande volière, dehors. Le printemps suivant des chouettes rôdaient alentour, l'oiseau répondait ; les mains ont ouvert la cage et l'oiseau est parti.
C'est une femme de ménage qui les a trouvés le matin, inertes ; elle s'en est émue. Ils étaient morts ensemble et pourtant ils ne se connaissaient pas ; ils avaient juste partagé le temps de leur agonie. Des jours. Elle a trouvé un sac , les a fourrés dedans et ne sachant que faire, l'a déposé dans une poubelle.
Le passeur a été retenu quelques minutes dans les bureaux ; personne n'a su qu'en faire et il est reparti.
Le trafic est juteux, estimé par la WWF à quelque quinze milliards d'euros. Mais le 10 mars, demain, hier, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction se terminera à Bangkok.
Quant aux espèces non protégées, on en fait ce qu'on veut. Mais c'est vrai que leur marché, légal, est moins lucratif et sûrement moins héroïque aussi.
En attendant, j'ai bien peur que les vrais amoureux des animaux, ceux qui affectionnent tant le tigre qu'ils mettent des fortunes pour en avoir la peau dans leur salon décoré de volières, d'aquariums et, au dessus de la cheminée, de lépidoptères rarissimes, fichés avec des clous d'argent sur des planches d'acajou, le nom savant gravé dessous, j'ai bien peur que les pauvres en soient à jamais privés. Les puissants sont terribles qui, par des lois, empêchent tant de chastes désirs.
Qui a vu les oiseaux de Roissy ?
Petite histoire tirée de l'article de Claude-Marie Vadrot dans le Politis du 7 mars.



