lundi 22 février - par Vincent Delaury

Les pièges optiques, à la fois ludiques et politiques, du Chilien Iván Navarro

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Dix pièces lumineuses inédites d’Iván Navarro, réalisées pendant le confinement, sont à voir en ce moment galerie Templon à Paris (entrée libre), la ville Lumière !, via son solo show « Planetarium » ; photos de l’auteur de l’article sauf la n°3.

On retrouve ici sa pratique habituelle de trompe-l’œil, déstabilisant le regard sauf que, cette fois-ci, ce plasticien chilien, vivant depuis le milieu des années 90 à New York, a eu recours à un médium nouveau dans sa pratique : la peinture. Dans ses miroirs sans tain, il a multiplié par milliers, tel un néo-pointilliste, les touches de couleur vive pour métamorphoser les lumières scintillantes des LED en explosion stellaire, l’artiste précisant que, pour lui, les étoiles, et leurs constellations fascinantes, sont un champ des possibles infini permettant de « toucher du bout des doigts les plus grands secrets de l’univers. (...) Lueur d’orientation des mages au cœur du désert ou réutilisées en emblème de fierté des drapeaux nationaux, les étoiles guident et accompagnent les hommes dans leurs questionnements depuis la nuit des temps.  »

Feux d’artifice royaux, explosions fractales, flashs mystiques, bombes à fragmentation, paysages cosmiques hallucinogènes, phosphènes vasaréliens : pourquoi, face aux chausse-trappes électriques de Navarro, ne pas y voir tout ça ? C’est mon cas ! Mais, plus précisément, ce sont plutôt des références cinématographiques qui me sont venues en tête, telle que la planète phosphorescente inquiétante Melancholia se dirigeant, sur fond de fin du monde, vers la Terre dans le film éponyme (2011) du bouillonnant Lars von Trier, enfant terrible dépressif du cinéma danois ; à un moindre niveau, on peut aussi penser à l’étrange planète, façon magma grouillant grotesque, se dirigeant elle aussi vers la Terre - décidément ! - dans la BD filmique qu’est Le Cinquième Élément (1997) de Luc Besson. Et, surtout, j’ai vu ces jolies cartographies célestes signées Iván Navarro comme un clin d’œil au final contemplatif de 2001, l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick avec sa balade psychédélique façon trip sous LSD, via une fascination pour le vide, nous présentant des perspectives vertigineuses inoubliables, ouvrant, telle une fenêtre mystique, sur l’infini de l’espace.

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Ainsi, cette expo solo en galerie pourrait aisément porter le sous-titre suivant : 2021, l’Odyssée de l’espace d’Iván Navarro  ! Restons mesurés, sans atteindre l’apothéose métaphysique de l’opéra filmique kubrickien cultissime, ces jeux optiques et cinétiques - le spectateur est conduit à se déplacer devant les pièges visuels de Navarro pour en maximiser les effets troublants, façon Foire du Trône branchée en quelque sorte -, titillent suffisamment la rétine, et notre cortex, pour susciter un réel intérêt. Bref, du LSD au LED, il n’y a qu’un pas... Bon trip arty à vous, donc ! 

À expérimenter galerie Templon, pour ces dernières productions hautes en couleur, ainsi qu’au Centquatre, établissement artistique de la Ville de Paris, via une expo-somme, intitulée elle aussi « Planetarium » (en partenariat avec cette galerie parisienne), proposant un éclairage rétrospectif sur vingt années de travail plastique pendant lesquelles cet artiste ingénieux, à cheval entre minimalisme, design américain et art optique, n’a eu de cesse de proposer des sculptures de néon et des installations lumineuses attractives qui, sous couvert d’être ouvertement ludiques, se veulent également, de manière plus souterraine, une réflexion sombre sur le conditionnement ainsi que sur les mécanismes de pouvoir, de domination, d’enfermement et de propagande - il est bon de préciser que ce plasticien, né à Santiago du Chili en 1972, à la veille donc du coup d’Etat d’Augusto Pinochet au Chili, a grandi pendant la dictature avant d’émigrer aux Etats-Unis en 1997.

Dans les Ecuries du CentQuatre, plongées dans la pénombre et souvent accompagnées par une bande-son musicale (on y entend par exemple une belle voix féminine, un brin nostalgique, reprenant les paroles du groupe folklorique chilien Quilapayún citant le poème Los Prisonieros de Jorge González), les visiteurs découvrent, tour à tour amusés et perturbés, une série d’illusions optiques et de distorsions visuelles, constituées de sculptures de néon, de détournements d’objets et de vidéos, dont la portée ludique est vite contrebalancée par une charge politique et sociétale, sur fond d’identité, de petite et de grande histoire ainsi que de mémoire collective ; cette expo-rétrospective est librement inspirée du documentaire La Nostalgia De La Luz (2010) de Patricio Guzmán, qui s’attardait notamment, en filmant le désert d'Atacama au Chili, sur les ossements des victimes et disparus de la dictature militaire du général Pinochet.

Deux objets illuminés ont particulièrement retenu mon attention. D’une part, un totem électrique (cf. photo, Totem, 2013) qui, en combinant tubes fluorescents, aluminium, miroir et électricité, se présente face à nous, dans toute sa verticalité minimaliste imposante, comme un mirador - on pense aussitôt à la froideur clinique des univers carcéraux -, mais également tel un miroir kaléidoscopique reflétant bientôt notre propre image comme si, nous aussi, dans notre société surmédiatisée gavée d’images et de réseaux sociaux en tout genre sollicitant à la fois notre désir de citoyen à vouloir s’exprimer et les processus de contrôle de surveillance (« Big Brother is watching you… »), nous nous enfermions souvent et à notre corps défendant, via ce rappel d’un autoportrait frontal forcé (notre visage devant nous, et de près, sans pouvoir y échapper), dans notre propre prison mentale et nos obsessions nombrilistes. Expérience vraiment troublante !

Et, d’autre part, un peu plus loin, une installation attire aussi inévitablement le regard : dans l’obscurité, sur un sol bétonné parsemé de feuilles mortes, comme si nous étions en extérieur dans la ville, un banc public, extrêmement lumineux (cf. photo, Street Lamp (Yellow Bench), 2012), s’offre à nous – ouf, il est bon de temps en temps de faire une halte dans un musée pour reposer ses pieds ! Mais, en s’approchant, on découvre bientôt, avec frustration et gêne, qu’il est impossible de s’y asseoir car les lattes de bois sont en fait des néons (matériau fragile), ce banc n’est au fond rien d’autre qu’une lampe design ; on risque donc de tout casser en s’asseyant ! De plus, ce lampadaire aveuglant, faux banc public donc, car nullement accueillant et confortable malgré son apparente séduction immédiate, rappelle inévitablement… la chaise électrique. Et là, une fois encore, on retrouve le spectre de la torture et le contrôle insidieux exercé sur la population sous la dictature militaire de Pinochet, qui hantent fortement cet artiste chilien, profondément marqué par l’incarcération de son père pendant cette période noire et par les multiples meurtres et disparitions de prisonniers politiques ordonnées par les forces armées gouvernementales d’Augusto Pinochet.

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Ainsi, à travers ces pièges à regard qui font sens parce qu’interpellant finement l’œil et l’esprit, on découvre bel et bien, avec Iván Navarro, un plasticien au carrefour du minimalisme, en général mouvement artistique considéré comme apolitique car axé principalement sur des positions formalistes (géométrie et répétition), et d’un art engagé. Et ce croisement réussi fait, selon moi, tout l’intérêt de cette démarche artistique d'aujourd'hui, à la fois ludique et politique, nous conduisant, en filigrane, vers les abîmes de l’âme humaine.

Rétrospective Iván Navarro, « Planetarium », au CentQuatre, Centre culturel à Paris, jusqu’au 28 février 2021 + solo show « Planetarium » d’Iván Navarro, jusqu’au 20 mars 2021, galerie Templon, Paris (entrée libre).

Visuels : 1) Portrait d Iván Navarro, galerie Templon, Paris, le 30 janvier 2021 2) Un piège optique (détail) de Navarro 3) Image tirée du film 2001, l’Odyssée de l’espace (1968, Stanley Kubrick) 4) Des visiteurs galerie Templon regardant un néon d’Iván Navarro 5) Totem, 2013, tubes fluorescents, aluminium, miroir et électricité, de Navarro au CentQuatre 6) Street Lamp (Yellow Bench), 2012, néon, ciment, métal et électricité, d’Iván Navarro au 104

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