vendredi 12 décembre 2025 - par Michel J. Cuny

Les raisons des « emprunts » faits par le lieutenant-colonel de Gaulle (1933-1934) à la doctrine d’organisation de l’armée allemande (55)

Dans les temps où André Pironneau offrait, au commandant de Gaule, une tribune dans laquelle celui-ci pouvait vanter les mérites incomparables des guerres dans l’évolution de l’humanité, le tout tendant à porter le prestige de l’élite militaire au plus haut point qu’il lui fût possible d’atteindre, et tandis qu’Henri de Kerillis s’efforçait de se transformer en rempart des élites en général contre l’influence pernicieuse de Moscou et du parti communiste sur la vie politique française, la Chambre des députés, dans sa séance du 28 octobre 1932, se penchait, avec quelques craintes, sur l’évolution de la politique militaire de l’Allemagne.
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k6288148j/f2.image.zoom

Voici, tout d’abord, François Chasseigne, qui vient de quitter le parti communiste pour rejoindre le parti d’unité prolétarienne…
« Je dirai que ce qui fait le gros danger de l’Allemagne, ce qui fait qu’à l’heure présente elle pèse comme une lourde inconnue sur la paix du monde, ce ne sont pas seulement les 100.000 hommes de la Reichswehr et les 80.000 schupos que lui a concédés le traité de Versailles, ce sont toutes ces lignes qui se sont formées à côté, qu’elles s’appellent le national-socialisme ou les Casques d’acier. » (page 2902)

…les Casques d’acier dont, dans un article que nous citions précédemment, Henri de Kerillis s’inquiétait de n’en pas voir la copie conforme en France, alors qu’à l’époque, André Maginot aurait pu en être le… patron.
(https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k813858x/f1.image.zoom)

Or, dans le opos de François Chasseigne, autre chose nous intéresse tout autant. C’est cette mention : « les 100.000 hommes de la Reichswehr ». La suite de son discours va nous en dire davantage…
« De même qu’avant 1914, l’état-major était hypnotisé par la loi de trois ans telle qu’elle venait d’être instaurée en Allemagne, de même, à l’heure actuelle, il est hypnotisé par l’armée de métier que constitue la Reichswehr. » (page 2903)

Comme c’est bizarre !... L’armée de métier de 100.000 hommes, c’est très exactement ce dont Charles de Gaulle allait vanter les mérites exceptionnels – presque miraculeux – dans un article de La Revue parlementaire et politique du 10 mai 1933 (100 jours après l’arrivée d’Adolf Hitler à la chancellerie d’Allemagne) et un an plus tard, dans le livre Vers l’armée de métier (mai 1934) qui serait traduit et publié (à moitié) en Allemagne dès l’année suivante…

À son tour, Édouard Herriot, président du conseil, ministre des Affaires étrangères, monte à la tribune…
« Nous avons bien le droit, un Gouvernement a le devoir de porter au compte du pays que nous sommes passés du service militaire de trois ans au service militaire de dix-huit mois, puis à celui d’un an ; […] » (page 2917)
« La tâche de la conférence du désarmement a été compliquée par l’introduction de la demande allemande de l’égalité des droits. » (page 2917)
« Je puis dire qu’il n’y a pas de doute : l’égalité des droits, telle qu’elle est demandée par la note allemande, c’est bien le réarmement de l’Allemagne. » (page 2918)

Et le voici qui y repique, lui aussi…
« Ce programme de réarmement […], c’est le programme du grand état-major allemand, c’est le programme du général von Seeckt, » (page 2918)
« Le général von Seeckt préconise une armée réduite, mais composée d’hommes ayant un entraînement professionnel de tout premier ordre et dotée de matériel. C’est ce qu’il appelle l’armée d’opérations, de choc, de manœuvre. » (page 2918)
« Le général von Seeckt explique que cette armée de choc, qui doit être débarrassée de tout ce qui peut gêner la rapidité de sa manœuvre et l’efficacité de son action, doit être doublée d’une autre armée, qui sera, celle-là, proprement nationale, composée d’hommes ayant reçu une instruction de courte durée, et, plus précisément, de trois mois, s’organisant de façon telle que ces hommes soient aptes à garder le territoire national, à servir aux frontières et, le cas échéant, à combler les vides de l’autre armée. » (page 2918)

C’est bien le schéma général de Vers l’armée de métier de Charles de Gaulle, mais avec un élément en moins qui va rudement peser sur le cadre d’ensemble de la constitution, en France, de l’armée « proprement nationale  » : le profond mépris que lui vouera… l’ « élite ». Mais, De Gaulle y viendra lui-même et en détail…

Tournons-nous maintenant, vers le représentant du parti communiste, Gabriel Péri…
« Que signifie le contrôle international, si l’on n’a pas soin d’éliminer des organismes de contrôle les représentants directs ou lointains des états-majors et de l’industrie de guerre ? » (page 2931)

C’est qu’il y a, sous-jacente, une politique de guerre qui se prépare dans une direction qui rejoint les préoccupations de l’élite à la Kerillis…
« Nous voudrions poser ici une question. Pendant la conférence de Lausanne, pendant la première partie de la conférence de Genève, on a dit qu’un plan d’alliance militaire franco-allemande avait été ébauché et qu’il s’agissait alors non plus d’interdire à l’Allemagne de réarmer, mais de s’assurer contre qui et dans quel sens l’Allemagne réarmée utiliserait son appareil militaire nouveau. Nous voudrions savoir jusqu’où des pourparlers de ce genre ont été poussés et, en ce qui concerne le fond même de la question, nous croyons que l’inégalité des statuts militaires est en effet en Europe une cause redoutable de conflits.
Le statut militaire de l’Allemagne a été imposé par les traités, et il n’est pas inopportun de rappeler que la première dérogation à ce statut a été décidée par les alliés eux-mêmes lorsqu’ils ont laissé au premier président social-démocrate de la république allemande les armes qui lui ont permis d’écraser dans le sang la révolution de Spartakus.
Depuis, on a entretenu la supériorité militaire accordée par les traités à l’armée française. Si l’on a procédé à des réductions d’effectifs, on a, par ailleurs, grâce aux lois militaires votées au cours de ces dernières années accru la force et la puissance réelles de l’armée.
Seulement, depuis treize ans, le rapport des forces s’est modifié entre les vainqueurs et les vaincus.


L’Allemagne de 1932 n’est plus celle de 1919. C’est un pays travaillé par des contradictions de toutes sortes. C’est un pays où, d’un côté, le capital de monopole s’est développé, mais où, d’autre part, les traités ont enlevé à ce capital de monopole en plein développement les sphères d’influence et le domaine colonial. C’est un pays qui a reconstitué son appareil de production, mais qui n’a pu le reconstituer qu’avec des capitaux importés. C’est un pays qui a des visées expansionnistes. Mais la création d’un armement puissant, qui est la conséquence inéluctable d’une politique expansionniste, se heurte, dans le cas précis de l’Allemagne, aux stipulations militaires des traités.
C’est dans cet état de choses qu’à notre avis il faut chercher l’origine véritable d’une revendication que le gouvernement des barons expose avec d’autant plus de précipitation qu’il est lui-même menacé par une poussée révolutionnaire intense sous la direction communiste. » (page 2931)

Tiens-tiens !... Lui aussi… Et pourquoi donc ?...
« Il a fallu une crise mondiale avec 50 millions de chômeurs, avec des souffrances de toute sorte, s’abattant sur l’humanité, pour que les clauses de réparations du traité de Versailles fussent fortement atteintes, et nous pensons que la crise des clauses militaires et des clauses territoriales sera plus dure et plus profonde encore. » (page 2931)
« Nous [communistes] avons toujours pensé que les charges imposées aux masses laborieuses d’Allemagne avaient favorisé dans les pays vainqueurs l’offensive contre les standards de vie des travailleurs. 
D’autre part, ce traité, dont la crise a ébranlé les fondements, nous croyons qu’il a favorisé l’éclosion du nationalisme en Allemagne. » (page 2931)
« Et nous croyons enfin qu’en multipliant les groupements ethniques minoritaires placés sous la domination de l’étranger, le traité a multiplié les causes de conflit et d’insécurité. » (page 2931) 
« Nos camarades communistes allemands qui luttent contre les projets de réarmement de von Papen sont, pour cela, accusés de haute trahison. Ils sont jetés dans des forteresses. Nous considérons comme notre devoir de les soutenir dans cette lutte courageuse, en luttant aussi dans notre pays contre les forces du militarisme. » (pages 2931-2932)

Ciel !... Et De Gaulle, dans tout ça ?...

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. Cuny




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