Lettre ouverte à Bernard Kouchner, président du réseau ESTHER
Connaissez-vous le réseau ESTHER ? Non ? Eh bien, il est temps de combler cette petite lacune... car il est à craindre que ce réseau de solidarité internationale destiné à soutenir les pays du Sud dans la lute contre le VIH ne soit victime d’un coup de bistouri budgétaire. En effet, le ministère de la Santé français semble décidé à diminuer de moitié le montant des subventions du réseau ESTHER. Dans le même temps, Anne Petitgirard, la directrice du réseau ESTHER, est, semble-t-il, « invitée » à quitter son poste d’ici à octobre sans que le motif soit clairement exprimé sauf peut-être pour répondre à un « besoin de changement » selon le principe managérial « nouveau président, nouveau gouvernement, et donc nouvelle équipe ». Tout cela pour au final « économiser » 3,5 millions d’euros ! Pas sûr que cette somme contribue substantiellement au comblement du déficit de l’Assurance maladie ni à la réduction des dépenses du ministère de la Santé et des Sports. Dans ce contexte, il est important de se souvenir que cet organisme est toujours actuellement présidé par M. Bernard Kouchner.
Monsieur le Ministre,
Je vous écris en votre qualité de ministre, mais aussi, et
surtout, en votre qualité de président du Conseil d’administration du programme
ESTHER, et ce afin de connaître votre position sur les informations qui
circulent actuellement au sujet de l’avenir budgétaire de ce programme.
S’agissant d’une interpellation publique et citoyenne, vous
me permettrez d’introduire ma question par une présentation synthétique du
programme ESTHER afin que les lecteurs de cette lettre ouverte comprennent les
enjeux de mon interpellation.
ESTHER, ce n’est pas seulement le prénom du livre de la Bible Hébraïque
lu chaque année lors la fête du Pourim ni une tragédie de Jean Racine,
c’est aussi un Groupement d’intérêt public créé à l’initiative de l’Etat
français suite à la conférence d’Abidjan (CISMA) de 1997
et ceci fort des recommandations de l’Assemblée générale extraordinaire des
Nations unies sur le VIH/SIDA des 25-27 juin 2001. Ce projet avait pour
objectif de favoriser l’accès aux soins des personnes vivant avec le VIH/SIDA
dans les pays en développement et la défense volontaire du principe de
l’égalité de l’accès aux soins en ce domaine.
C’est de cette volonté d’affirmer la
place de la France dans le monde qu’ « Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau » a été créé en 2002 à votre initiative.
Quatre axes de travail principaux guident l’action d’ESTHER :
·
Améliorer
les conditions de prise en charge en assurant le renforcement des plateaux
techniques et la fourniture d’équipements hospitaliers.
·
Appuyer les stratégies nationales de
prise en charge des personnes vivant avec le VIH en encourageant les mécanismes
nationaux de solidarité.
·
Promouvoir et appuyer la mise en œuvre
d’une stratégie de continuité des soins.
·
Participer au développement
d’actions conjointes avec des organismes internationaux et européens
En affichant aujourd’hui sa volonté
de diminuer de moitié le budget de ce réseau de solidarité basé sur l’entraide internationale et les relations entre professionnels, le gouvernement
français, dont vous faites partie - vous
me direz à juste titre que vous
n’êtes pas en charge des décisions budgétaires de cet organisme dépendant du ministère de la Santé et des Sports - semble déterminé à modifier sa
stratégie et son positionnement dans la nécessaire solidarité des pays riches à
l’égard des pays en voie de développement. Nicolas Sarkozy l’avait affirmé dès
la période électorale et l’a réaffirmé à l’envi depuis - avec moult démonstrations - il veut une France forte et respectée
au plan international.
L’épisode de la libération des
otages bulgares, et la très médiatique intervention de Cécilia Sarkozy auprès
du chef de l’État libyen ou la très récente polémique dont vous faites l’objet au
sujet d’un mot « sorti de son contexte » dites-vous [« le pire, c’est la guerre »] marquent
cette volonté de l’État français de tenir un discours ferme relevant d’une
diplomatie de
Aussi, dans cette perspective,
comment expliquez-vous l’éventualité de cette diminution du budget de cet
organisme ?
Deux hypothèses sont en effet à
poser.
Soit il est à considérer que les
objectifs sanitaires de départ du projet ESTHER ont été atteints et permettent
effectivement de « féliciter » et de « remercier » Mme
Anne Petitgirard.
Soit la décision de couper dans ce
budget est doublement incohérente. D’une part, au regard de la situation du VIH
dans les pays concernés. D’autre part, en regard de la volonté du chef de l’État français d’affirmer une position forte de la France dans les relations
internationales.
La première hypothèse impose de
rappeler ici la situation épidémiologique de cette maladie. Oserais-je vous
rappeler que « loin d’être sous contrôle, la
pandémie de sida progresse et continue de faire des ravages,
particulièrement dans les pays d’Afrique subsaharienne qui concentrent 72 % des
décès et 65 % des nouvelles infections », qu’il existe aujourd’hui
« près de 40 millions de malades
du sida dans le monde » (source : Médecin sans frontière), et que près
de 3 millions de personnes sont
décédées de cette maladie en 2006.
Vous me répondrez, là aussi à juste titre, que la solidarité
internationale - dont je ne doute pas que
vous en demeurez un farouche partisan - peut et doit être aussi
l’expression d’initiatives privées et pas seulement publiques ou parapubliques
comme c’est le cas en l’occurrence avec le projet ESTHER. Nul ici ne contestera
cette analyse tant il y a faire. Mais comme vous le savez, l’objectif 3 x 5 de
l’OMS (3 millions de patients sous traitement en 2005) n’a pas été atteint. Loin
s’en faut. C’est donc bien dans ce contexte que je pose ma question.
Que comptez vous entreprendre en
votre qualité de président du réseau ESTHER pour en défendre le budget
somme toute modeste ?
Personnellement, c’est donc bien dans ce contexte que j’aurais tendance à
privilégier la seconde hypothèse. A savoir que l’éventualité de cette décision
est incohérente tant au regard de la situation épidémiologique de cette maladie
que de la volonté tant affichée d’affirmer la place de la France dans les relations
internationales.
La France se doit d’avoir une place forte dans ce domaine d’action.
C’est votre credo et celui du chef de l’État. Faut-il rappeler ici que
« le ministère de la Santé, qui doit verser 7 millions d’euros de
subventions à Esther pour le budget 2007, ne l’a toujours pas fait » ?
Accepterez-vous une telle situation qui relève à ce niveau de la mesquinerie.
Vous remerciant par avance de l’attention toute particulière que vous
porterez à l’interpellation d’un citoyen ordinaire, et dans l’attente que vos
actes rejoignent vos intentions puisqu’il se dit que vous allez vous battre
pour le maintien de cette subvention,
Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en ma considération
distinguée.
PS : à défaut d’obtenir satisfaction - ce qui est à craindre -
pourriez-vous indiquer si vous serez encore solidaire de ce gouvernement dont
la conception de la solidarité interroge ?
* Sources :
Esther,
menacée - Eric Favereau
* Actualités sur
Esther :
Burkina
Faso : Fespaco - l’ambassade de France remet du matériel
Lutte contre le
VIH/Sida : Le Maroc dispose d’une stratégie nationale consensuelle
* D’autres infos sur ESTHER :
La
solidarité internationale en matière de santé passe des initiatives locales
Stop
le sida : zoom sur l’initiative ESTHER
* Extraits de
l’entretien entre Bernard Kouchner avec le Grand Jury RTL - Le Figaro - LCI en
date du 16/09/07 (source)
B.K. : « ... nous devons nous préparer de la
meilleure façon pour montrer que nous sommes sérieux... »
Question : Que veut
dire exactement se préparer ?
B.K. : - Cela veut
dire qu’il faut se préparer au pire.
Question : Et que
faut-il montrer ?
B.K. : Le pire, c’est
la guerre.


